Je suis sur une jetée, c’est le premier jour. Je marche sur ce bras de béton s’avançant dans la mer. Il n’y a pas de rambardes. L’eau se fracasse sur les deux côtés de cette avancée ouverte au grand large et sans issue. Elle est projetée en gerbes blanches plus hautes que des hommes et retombe en bruit moussu recouverte aussitôt par d’autres gerbes fracassées. La jetée brise l’eau comme le ferait une falaise. Ses deux côtés sont renforcés par des blocs de rochers. Ceux-ci furent apportés par de grandes grues jaunes en fonte conduites par des grutiers, hommes du fer de la pierre et de la terre. La construction de piles de ponts, le pont Wilson, le pont George V, le pont Alexandre III mais lui sans piles au milieu de son fleuve, questionnent autant que la construction des jetées. On écarte les fleuves on écarte la mer on bâtit ? Il y a d’autres jetées sous cette jetée c’est pourquoi son sol………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………il y a d’autres jetées sous cette jetée, il y a celle des femmes en chapeau des jeunes filles en grappes et des messieurs âgés venant se montrer le dimanche, faire la promenade, cette promenade de la jetée vous dessinant un corps debout dans l’espace horizontal et liquide, soudain vous voyez loin, de toute votre hauteur d’humanité vous voyez l’immensité c’est pour ça que vous allez sur la jetée. Un gosse n’a pas de liberté sur la jetée, il doit donner la main car on l’a menacé sinon de le tenir en laisse, un gosse n’éprouve la verticalité sur l’océan qu’à l’ombre de ses parents, un gosse tenu en laisse n’a pas de regard pour le phare peint à moitié rouge à moitié blanc, il sait qu’un phare n’a d’intérêt que si l’on peut grimper l’escalier dedans, le colimaçon, déchiffrer les graffitis dans le granit et parfois ils sont obscènes, dominer le monde de là-haut, se pencher pour éprouver son vertige mais là c’est d’être enfermé en pension à la prochaine rentrée qu’on lui fait le rappel, alors il se terre dans sa coquille de lecteur, des femmes en chapeaux des jeunes filles en grappes, qui rient, elles, ………………………………………………………………………………………………………………………………………………….…………………………………………………………………………………………………………………………………….je suis sur la jetée c’est le deuxième jour les filles en grappes riaient et c’était cela être jeune avec la vie devant, c’était rire, c’était cela ne pas être un enfant, je suis seul en novembre sur une jetée, la saison des joies et des corps dénudés terminée on n’imagine pas qu’il y a eu tout près des constructions familiales de châteaux de douves et de tours, rasées par la marée puis rebâties puis à nouveau éliminées par l’eau et les mouvements de sable effaçant les traces, on regarde les dalles de granit pour ne pas glisser, le brouillard sur la mer le gris de saison l’opacité des grands-fonds, il n’y a rien sur la jetée même pas sa propre verticalité au-dessus du monde une silhouette courbée sous le vent et puis une autre avec une laisse au bout de laquelle un chien…………………………………………………………………………………………………………………………………………………………… une silhouette ne cherchant pas sa verticalité sur la mer ni une voile au fond de l’horizon mais une adhésion solide de ses pieds au sol dallé, un contact humain de jetée peut-être mais pas envie de parler avec laisse au bout de laquelle un chien, il faudrait demander le prénom du chien la dernière fois une Dorothée véritable insulte au grand brouillard du matin au sable mouillé de la plage au cafés fermés, les réverbères du siècle précédent vont s’allumer il n’y a pas de rose effiloché ni d’orange ni de vert le soleil d’hiver a sombré à peine levé, on recherche encore une jetée, celle qui serait une jetée de printemps mais on n’a jamais été libre au printemps pour voir l’océan