arts de la fiction #01 | je suis à Corbera

Je suis à Corbera c’est le soir. Dans l’appartement Il n’y a plus que quatre habitants mais je ne sais pas vraiment combien nous sommes. Voici le buffet en châtaignier qui mange le mur. Dans les serrures de ses petites portes pendent des clés dorées dont je fais tourner les anneaux entre mes doigts. Une odeur de cire et de sucre flotte dans la pièce. Au-dessus du buffet une femme s’incline devant une femme. Je demande à Pauline ce qu’elle fait. Elle me dit que c’est une Annonciation.

Je suis dans la chambre verte. J’entends les trois petites filles qui chuchotent. La lumière vient du couloir par la porte entrouverte. Une silhouette apparaît dans l’entrebâillement. Je fais semblant de dormir. Elle entre, s’approche du lit, remonte le drap et la couverture sur ma poitrine, leur poids est une étreinte, elle pose un baiser sur mon front. Son odeur de tabac, de savon et de cuisine. Les trois petites filles se taisent.

Je suis toujours dans le même lit et les trois petites filles sont couchées à côté de moi. Soudain je sais, elles ont dormi ici avant moi, et ma mère était l’une d’elles. Je la cherche parmi elles mais ne la reconnais pas. Je sais pourtant que c’est elle, qui dort sur le côté, la main serrée autour du cordon de sa chemise de nuit, sa frange brune, mais surtout sa manière de ramener les genoux contre le ventre. Je voudrais lui dire ce que je sais mais je ne peux pas la réveiller. 

Je suis dans cette chambre, je suis toute petite et mon père a été enterré hier. Les ressorts du lit d’appoint dans lequel je dors grincent dès que je bouge, alors j’essaie de ne pas bouger. Le jeté de lit en tuft de coton forme des vagues sous ma main. Mes doigts caressent le velours pour trouver le sommeil. À travers les rideaux verts les phares des voitures font glisser sur le mur des lumières qui ressemblent à des arbres. La circulation fait un bruit de mer. La chambre est une forêt au bord de la mer. 

Je suis dans la même chambre. Ma mère est là, enfant, dans le lit. Elle me demande de lui faire une place. Les ressorts ne font plus aucun bruit. Je regarde le plafond, la lumière mordorée de la lampe tripode. Je pense que c’est cette lumière qui fait Corbera. Dans la chambre où ma mère a dormi avant de perdre son père, la chambre où j’ai dormi après avoir perdu le mien. Entre ces deux sommeils vingt quatre années si je compte bien, la lumière est la même. Entre les murs il y a des respirations, des chuchotements, de la poussière, des cauchemars, des désirs, des repas de famille, des cigarettes, des mots incompris, des départs. Le lit n’est plus le même, les draps cent fois ont été changés. Je suis dans la chambre, dans le couloir il y a quelqu’un qui marche.

A propos de Caroline Diaz

Née un 1er janvier à Alger, enfant voyageuse malgré moi. Formée à la couleur et au motif, plusieurs participations à la revue D’ici là. Je commence à écrire en 2018 en menant un travail à partir de photographies de mon père disparu, aujourd'hui c'est un livre, Comanche. https://lesheurescreuses.net/

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