#chroniques#05_Funny Girl

1| Au féminin

Fierté des femmes en-fermées et libres
Fierté des femmes enfantées dans la douleur

2| ici on ne jette pas on garde.

Henri Cueco écrit avoir connu une vieille dame qui conservait tout. Elle avait notamment accumulé des morceaux de ficelle inutilisables et avait écrit sur le couvercle de la boîte qui les contenait Petits bouts de ficelle ne pouvant plus servir à rien. J’ai connu la vieille dame – ma grand-tante – qui avait écrit sur l’étiquette attachée sur le manche Brosse à dents sans poil ne pouvant plus servir. Je regrette aujourd’hui de ne pas l’avoir gardée. 

une petite voix dans la tête dit ça peut toujours servir. alors on garde les cartons d’emballage les enveloppes rembourrées le plastique bulle les enveloppes à lunette en papier cristal bruissant l’intérieur des enveloppes aux motifs variés à la tonalité de bleu de gris de vert suivant la banque ou la direction générale des impôts. on garde les chiffons pour chiffonner ça peut toujours servir les draps troués que l’on pourrait tourner retourner mais dont on ne fait rien les maillots de coton dont on enlève les manches servant devant et dos pour essuyer la table après l’éponge les vieilles éponges qu’on ne jette pas non plus parce qu’elles peuvent encore servir pour laver des choses encore plus sales encore plus grasses les bassines les meubles de jardin et au milieu des vieux tricots on est content de trouver un pan de la chemise de nuit aux fines rayures vertes et blanches c’est écrit Funny Girl sur le plastron et comme la nuisette a fini par se trouer elle pend à présent accrochée à la poignée du four. c’est la chemise de nuit à fleurs de maman que j’ai trouvée dans son sac à chiffons parce que j’ai aussi gardé le sac à chiffons – mes frères et sœurs les auraient jetés les chiffons mais moi je ne les jette pas ni les pinces à linge mangées par le soleil ni les Tancarville antédiluviens rafistolés avec de la ficelle de cuisine de la ficelle en plastique comme on n’en fait plus et même du fil électrique gagnant ainsi un espace d’étendage. Ici on ne jette pas c’est dans les gènes alors on garde aussi les bouts de ficelle à paquet le bolduc de couleurs les papiers cadeau que l’on découpe recoupe rafraîchit et les rubans j’en ai de plusieurs largeurs plusieurs couleurs plusieurs matières du raphia de la laine ou du coton des fils à broder on pourrait avoir besoin de coudre tisser repriser alors on garde on ne jette pas pourquoi tu gardes tout ça maman. même la vaisselle ébréchée on l’entasse dans un carton à la cave si un jour l’envie vous prenait de réaliser une belle mosaïque comme on en voit dans les magazines d’ailleurs on en a toute une pile. on garde aussi les boutons à l’unité dont on ne fera jamais rien les petites épingles les petites ficelles les petits rubans qui tiennent les étiquettes parfois originales des vêtements que l’on achète alors on ne les jette pas on les garde on pourrait en faire un tableau comme on pourrait faire un tableau avec toutes les pochettes d’échantillons de parfums que l’on reçoit et qu’on utilise rarement mais les pochons fleuris forment un véritable bouquet alors on les range dans une boîte. puis quand la boîte est trop petite on en trouve une plus grande et ainsi de suite on finit par ne plus savoir dans quelle boîte on range les choses alors on les met dans une nouvelle boîte et on se dit pour ne pas oublier qu’il faudrait écrire sur le couvercle ce qu’il y a à l’intérieur des boîtes de bonbons de nougats de sucettes on n’a pas idée de tout ce qu’on peut garder parce qu’on n’aime pas jeter et puis d’abord où jeter et dans quelle poubelle de tri maintenant que l’on dépose dans le même bac papier cartons plastique emballages divers boîtes de conserve ça devient rédhibitoire on a tellement de déchets qu’on en a honte. ici on ne jette pas non plus les plumes ni les jonquilles séchées on garde les petits cailloux les gros cailloux les cristaux de quartz les fleurs en plastique ou en tissu s’envolant entre les tombes du cimetière. on aimerait bien garder les noyaux empourprés des cerises du clafoutis ou ceux rose pâle des griottes mais comment les laver ôter le peu de chair comme sur le crâne de lapin. tout tient dans des boîtes métalliques des bocaux en verre s’alignant sur les étagères des cartons des boîtes à chaussures qui s’empilent formant tours on garde parce qu’on sait qu’immanquablement quelqu’un demandera maman t’as pas eh bien oui maman a il suffit de chercher pour trouver le morceau de carton de plastique la ficelle le bocal de bonne dimension les bouteilles tiens je les ai oubliées les bouteilles ça peut toujours servir une bouteille et les bouchons ne pas jeter les bouchons en liège ni les vieux journaux qui ne serviront plus à allumer la chaudière maintenant à granulés et puis de toute façon plus personne ne lit le journal alors ceux qui restent sont précieux pour fourrer au fond des chaussures trempées. Courrier International n’a pas le pouvoir absorbant du Dauphiné Libéré ni du Figaro qu’on préfère ne pas voir ici. les magazines illustrés et leurs publicités deviennent matières colorées pour collages. le grand-père était papetier. il est juste de lui rendre hommage en ne jetant pas les vieux papiers blocs de papier à lettres inutilisés albums de papiers peints cartonnette enveloppes jaunies servant chaque année à l’envoi des bons vœux. un jour malgré tout on décide de jeter. auparavant on se dit si tu ne sais plus que tu avais ça tu jettes. parfois des souvenirs remontent à la surface alors on met une nouvelle fois de côté. et puis il y a celui à qui j’avais dit j’aimerais pas être celle qui devra débarrasser la maison après ta mort et qui est mort sans laisser de directives sur quoi faire de toutes ses collections. les minéraux et fossiles se comptent par tonnes les pièces de monnaies anciennes ou récentes les dés à coudre et les boutons de culotte trouvés dans les champs dans les vieilles vignes ou à l’orée des bois les vestiges archéologiques en métal verre céramique ramassés à la surface des terres les boîtes d’allumettes les modèles réduits Solido ou Majorette petites voitures véhicules de l’armée avions militaires engins de chantier – ceux exposés et dont les boîtes vides sont sous les vitrines et ceux non exposés encore dans leur boîte en carton recouvert d’une fine cellophane – les vieux papiers les vieux albums de photographies de cartes postales jaunies objets en tous genres vieux outils bidons d’huile plaques émaillées tracteur ancien bref tout ce qui pour lui faisait sens ou donnait sens à sa vie de labeurs

3|croiser les doigts avec Clarice Lispector

jusqu’au rendez-vous de vendredi on croise les doigts pour que ça se passe bien on ne marche pas sur les joints du trottoir ou uniquement sur la bordure on marche sur les bandes blanches du passage piétons au risque de se faire manger par les crocodiles. les chaussures qui grincent on ne les a pas payées. si on chantait faux ça ferait peut-être pleuvoir ça vaudrait le coup d’essayer. les myrtilles ça fait voir la nuit les carottes ça fait les yeux bleus et les cuisses rose. avant les contrôles et avant les examens maman cuisinait des lentilles ça rend intelligent. le poisson aussi. je n’ai jamais rencontré de marin pour lui toucher le pompon j’ai touché la chouette de l’église Notre-Dame à Dijon. on va brûler des cierges dans les églises. la mariée ne doit pas revêtir sa robe devant le futur marié et le futur marié ne doit pas voir la robe de la future mariée ça porte malheur. araignée du soir espoir araignée du matin chagrin. je touche plus souvent ma tête que du bois mais je touche aussi du bois quand j’en ai sous la main ça protège des accidents. à l’automne je mets un marron d’Inde au fond de la poche de mon manteau c’est bon pour les rhumatismes. le savon de Marseille au fond du lit c’est efficace et les draps saupoudrés de soufre pour éviter de mourir la nuit. ma grand-tante sentait le soufre. un beau jour elle a fini par mourir. depuis son cancer dans les années quatre-vingt ma cousine achète le vinaigre dans une bouteille en verre et m’a dit de faire de même. elle est toujours en vie.

4|102 nuances de bleu

Dans la chronique #04 du 25 juillet dernier, j’écrivais que pour un projet d’écriture je traque les couleurs dans les livres que je lis. Par exemple la couleur bleu et ses innombrables variations. En témoigne le texte suivant d’uncreative writing écrit en novembre 2025 (aucun mot n'est de moi ou presque):


devant le bureau de poste j’écris au dos de la carte postale

du bleu du bleu rien que du bleu

pendant qu’une myriade de dryades papillonnent autour de moi avec tous leurs ocelles en pupilles bleues qui me regardent depuis le fuligineux de leurs ailes
j’écris

le ciel étonnamment bleu
un bleu étincelant
un bleu qui éclate sous la lumière de novembre
un bleu immuable sans bornes
un bleu insondable

le ciel bleu en écran géant
d’un bleu soutenu
un bleu limpide
infini
profond

un ciel plus bleu que bleu
un bleu inoubliable

alors je l’écris au dos de la carte postale avant la fermeture du bureau de poste

le ciel est d’un bleu jamais vu
bleu comme par accident
un bleu impossible
un bleu cru
dur
ardent
un bleu inespéré

un ciel d’un bleu inatteignable
époustouflant
exubérant

dans le ciel encore bleu jour
les papillons dansent la gigue et moi je suis à la poste avec ma carte postale à la main représentant un très beau ciel bleu de là-bas
bleu acier
bleu électrique
bleu fatal


Depuis la chronique #04 du 25 juillet dernier, j’ai répertorié dans mes différents cahiers de notes 102 nuances de bleu. On me demande à quoi ça sert. Je n’ai pas encore trouvé de bleu canard.

jour| exubérant| presque blanc| profond| sombre| pâle| roi| cobalt| tendre| cru| dur| ardent| foncé| chaud| inespéré| transparent| gris| comme par accident| impossible| morpho| jamais vu| ardoise| très clair| limpide| glacial| ciel| éclatant| marine| clair| noir| froid| dilué| plus que bleu| inoubliable| azur| acier| étincelant| immuable| insondable| soutenu| superbe| juteux| bizarre| très intéressant| un peu punk| tout à fait éco-marxiste| chardon| Laguna| pétrole| vibrant| sans tache| clair| parfait| pastel comme celui des Gauloises| cendré| Technicolor| féroce| pastel| porcelaine| électrique| baltique| sarcelle| passé| lapis lazuli| fluo| turquoise| RAL 5002| vif| glacier| terne| automnal| de jean délavé| nuit| paon| mystique| d’améthyste| franc| fascinant| tenace| crémeux| mat| vorace| obstiné| d’avant l’aube| lavande| laiteux| innocent| Air Force| si clair| néon| cristallin| délavé| tumultueux| très pur| tranquille| aigu comme une lame| acide| très pâle| céruléum foncé

5| faire corps avec la terre

celle qui habite en vacances n’habite pas en Bretagne habite à la campagne n’aime pas la campagne. certains paient pour passer des vacances à la campagne. elle elle y vit toute l’année et pour ainsi dire sans débourser un sou en dehors des dépenses quotidiennes puisque c’est là qu’elle vit. une fois dans sa vie elle a enfilé le bon vêtement la bonne tenue la tenue adéquate appropriée une fois dans sa vie elle s’est sentie à sa place. pantalon noir. blouse noire. bottes vert bouse. mains nues. elle a vu l’homme arriver descendre de son véhicule. pantalon noir. blouse noire. bottes vert bouse. mains nues. la femme et l’homme rampent sous les barbelés doublés d’une clôture électrique. les bêtes sont calmes. deux vaches ruminent. paisibles. couchées dans l’herbe. l’une se lève. attend. observe. regard circulaire. l’autre à son tour se lève. l’homme en noir bottes vertes les jauge. il n’a pas de bâton. la femme en noir bottes vertes non plus. elle est là. ils avancent confiants. les bêtes sont tranquilles. le taureau rejoint la troupe. curieux. placide. l’homme a vu. l’homme a jugé. l’homme a compté. propose un prix. pantalons noirs blouses noires bottes vertes se serrent la main. yeux dans les yeux. longtemps. l’affaire est conclue. d’égal à égale. la femme comprend que son travail est respecté. qu’elle est respectée et reconnue. dans sa tenue de ferme elle fait corps avec la terre

A propos de Cécile Marmonnier

Elle s’appelle Sotta, Cécile Sotta. Elle a surtout vécu à Lyon. Elle a été ou aurait voulu être marchande de bonbons, pompier, dame-pipi, archéologue, cantinière, professeure de lettres certifiée. Maintenant elle est mouette et fermière. En vrai elle n’est pas ici elle est là-bas. Elle s’entoure de beaucoup de livres et les transporte avec elle dans un sac. Parfois dans un carton quand il ne pleut pas. Elle n’a pas assez d’oreilles pour les langues étrangères ni de mémoire sur son disque dur. Alors elle écrit. Sur des cahiers sur des carnets sur des bouts de papier en nombre. Et elle anime des ateliers d’écriture pour ne pas oublier de vivre ni d'écrire.

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