# arts de la fiction # 01 | rêve du train

Je suis dans le train ; près d’une fenêtre, là où j’aime bien être si possible. Je regarde le ciel, traversé par une diagonale à la fois mauve, orange, pourpre, comme une blessure en cours de cicatrisation. Le verre est un peu voilé, sans doute sali par les poussières que soulèvent les rails et les villes : elles finissent toujours par coller. Le train entre dans un tunnel et quand il ressort, je réalise que je suis seule dans le compartiment ; je me retourne, vais même jusqu’à me lever pour voir ce qui se passe à l’autre bout du couloir. Personne. Comme si tout le monde était descendu ou comme si personne n’était monté. D’ailleurs, je ne me souviens pas que le train se soit arrêté. Je me dis que j’ai certainement dû m’endormir et essaie de me ressaisir. Me vient à l’esprit la liste de ce qui m’attend, une fois arrivée à destination ; c’est un peu confus mais il y a là un mélange de rendez-vous à ne surtout pas manquer, de tri à faire, de remise en liberté, de textes à achever absolument avant ce qui me fait penser à une explosion imminente. Je ne sais plus quelle est la destination, tout m’échappe ; le train ne s’arrête pas, on dirait que son accélération est générée par la charge mentale qui augmente. Je cherche le signal d’alarme là où il se trouve habituellement mais ne trouve rien. Un afflux de souvenirs éclectiques me submerge et je regarde à nouveau vers la fenêtre que traverse une aveuglante lumière dorée …………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………..

Je ne sais plus quelle est la destination et je me retrouve sonnée, à l’extérieur,  de l’autre côté de la fenêtre du train qui a disparu. Le soleil descend dans toute sa splendeur finissante. Il me faut rassembler des forces dispersées et je me relève pour chercher un troupeau qui n’en est plus un, sur une île nue ou pelée, dans un paysage coupé du monde. L’île est encerclée par les virgules blanches de l’écume et je sais que je suis la gardienne de ce que j’ai perdu. Un vieux phare accroche la lumière à l’ouest et il me semble qu’à la fois il renseigne, aimante et résiste. Dans sa direction, se devinent des silhouettes : elles sont immobiles devant un spectacle invisible, au bord des falaises déchiquetées. Peu de temps pour les rejoindre, bientôt on ne verra plus rien: courir …………………………………………………………………………………………………………………………………………….

Bientôt, on ne verra plus rien : courir. Je cours les yeux fermés. En les ouvrant, je trouve un banc comme on n’en fait plus. Il ressemble à celui qui était au fond du jardin des granges, et qui nous servait à grimper sur une branche du vieux noyer pour nous cacher et pleurer toutes nos larmes d’exilés dans un monde qui avait déjà commencé à nous trahir. Là aussi je vois un noyer immense ; il ressemble au phare que j’ai cru apercevoir. Mais les silhouettes se sont désagrégées, sans doute à cause du vent violent. Reste une petite enfant qui semble ignorer le danger, ramassant les noix qu’elle met dans les poches de son manteau sans doute rouge— mais il m’apparait en noir et blanc………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………

Reste une petite enfant, toute seule avec son gros cartable trop lourd sur le dos et quelques noix dans les poches de son manteau : le vent souffle et elle se met à courir à toutes jambes vers la gare en contrebas ; elle a si peur de rater le train qu’elle n’a encore jamais pris et qui la mènera vers un monde inconnu, dans l’autre ville. Elle ne pleure plus. Le klaxon impérieux d’un train lui parvient. Le ciel est traversé par une diagonale à la fois mauve, orange, pourpre, comme une blessure en cours de cicatrisation…

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

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