1 L’homme en marche
Fierté de l’homme en marche dont le pas ajoute du monde au monde
Fierté de l’homme en marche face à l’inconnu qui l’appelle
2 Collection d’accords
Longtemps j’ai cru collectionner des vêtements. En réalité, je collectionnais des accords.
Je n’achetais jamais une paire de chaussures sans savoir quelle robe, quelle jupe, quel pantalon, quel pull ou quel corsage l’attendaient déjà. Rien n’était solitaire. Chaque pièce cherchait sa compagne. Les matières se reconnaissaient avant même de se toucher. Le lin appelait le cuir souple, le velours retrouvait le daim, le coton préférait la toile légère. Les couleurs ne se ressemblaient pas ; elles conversaient. Mais l’accord véritable commençait plus près du corps.
J’aimais que la lingerie soit à la hauteur de l’ensemble. Non pour être vue. Pour que rien ne trahisse l’harmonie. Une dentelle ivoire sous une robe d’été, un satin noir sous la laine sombre, une soie couleur de peau lorsque le vêtement devait sembler ne rien porter d’autre que lui-même. Personne ne pouvait le deviner. Je le savais, cela suffisait.
Peu à peu, je me suis aperçue que je ne choisissais pas une tenue. Je choisissais une manière d’être au monde.
Il y avait la femme qui marchait longtemps, celle qui prenait le train, celle qui allait écrire dans un café, celle qui recevait des amis, celle qui assistait à une cérémonie, celle qui entrait dans un jardin, celle qui voyageait sans quitter sa maison. Elles ne portaient pas les mêmes chaussures. Elles n’habitaient pas les mêmes étoffes. Pourtant elles vivaient toutes dans la même armoire.
Certaines robes connaissaient mieux que moi les années qu’elles avaient traversées. Une paire de bottines gardait le souvenir d’un hiver. Des escarpins se souvenaient d’un concert. Une veste retrouvait toujours le même foulard, comme deux amis qui ne se sont jamais perdus de vue. Une jupe attendait patiemment les chaussures qui lui rendaient son équilibre.
Je n’accumulais pas des vêtements. Je gardais les preuves silencieuses des personnes que j’avais été.
Aujourd’hui encore, lorsque j’ouvre l’armoire, je n’y cherche pas ce que je vais porter. Je laisse les accords revenir. Ils savent parfois avant moi qui je serai ce jour-là.
3 et 4 On dit… que les choses savent
On dit…
On dit que si la porte se referme derrière soi avant d’avoir descendu toutes les marches, la journée sera difficile.
On ne sait pas qui l’a décidé. On ne sait pas quand cela a commencé. Peut-être qu’une personne a entendu un jour une porte claquer trop tôt et qu’elle a attendu le malheur. Peut-être que le malheur est arrivé. Peut-être pas. Mais depuis, le bruit d’une porte qui se ferme derrière nous laisse quelque chose dans l’air.
On dit qu’il ne faut pas revenir chercher quelque chose que l’on a oublié après avoir franchi le seuil, car on ramène avec soi ce que l’on voulait laisser derrière.
On dit qu’il ne faut pas poser un chapeau sur un lit ni une chaussure sur une chaise.
On dit qu’il faut entrer du pied droit dans une maison inconnue.
On dit que deux couteaux croisés annoncent une dispute, que le sel ne doit pas passer directement d’une main à l’autre, qu’un verre renversé peut attirer la malchance.
On dit qu’un miroir cassé garde longtemps le malheur de celui qui l’a brisé.
On dit qu’un verre d’eau avec trois pincées de sel protège du mauvais œil.
On dit que certains regards peuvent dessécher les plantes.
On dit que si l’on perd quelque chose, il faut attacher un ruban à un pied de table, à une chaise, à une poignée de porte, et attendre que l’objet perdu retrouve le chemin de la maison.
On dit qu’il faut toucher du bois après avoir prononcé une phrase trop heureuse, comme si le bonheur, entendu trop tôt, pouvait s’échapper.
On dit beaucoup de choses.
Des choses que l’on ne croit pas vraiment.
Des choses que l’on répète pourtant.
Des choses qui nous précèdent et qui continueront peut-être après nous.
Il y a aussi les objets.
On dit que certains objets ne sont jamais seulement des objets.
Une vieille poupée baigneur de mon enfance avait perdu sa tête. Elle ne tenait plus que par quelques élastiques et sa tête penchait sur le côté. Il aurait fallu la réparer ou la jeter. Elle était cassée.
Mais son défaut m’attirait.
Cette ouverture me donnait accès à l’intérieur de son corps de plastique. Je pouvais y glisser mes doigts, toucher les élastiques qui maintenaient encore ensemble ce corps sans vie, comme on toucherait des organes cachés.
À l’intérieur, je déposais des trésors : des perles, des boutons, des pièces de monnaie.
Des choses sans valeur pour les autres, mais qui, pour moi, avaient une valeur secrète.
La poupée était devenue une cachette, un coffre, un corps qui gardait ce que je ne voulais pas perdre.
Je ne savais pas si je la soignais ou si je l’explorais.
Je ne savais pas si elle était cassée ou si elle avait simplement changé de fonction.
Peut-être que les superstitions commencent là.
Dans cette manière que nous avons de donner aux choses une vie supplémentaire.
Dans cette façon de croire qu’un objet peut retenir quelque chose de nous.
Un bouton trouvé dans la rue.
Une pierre ramassée pendant un voyage.
Une lettre conservée dans un tiroir.
Un vêtement que l’on ne porte plus mais que l’on refuse de donner.
Un objet abîmé que l’on garde parce que sa blessure raconte quelque chose.
Nous affirmons ne pas croire aux signes.
Nous sourions devant ceux qui craignent le mauvais œil.
Nous disons que tout cela n’a aucun sens.
Et pourtant nous évitons certains gestes.
Nous répétons certaines habitudes.
Nous gardons certains objets.
Nous continuons à faire une place à l’invisible.
On dit tant de choses.
À force de les entendre, de les répéter, de les transmettre, peut-être finissons-nous par ne plus savoir lesquelles nous croyons encore.
Peut-être est-ce ainsi que l’on perd les pédales.
Pas en croyant trop.
Mais en découvrant que, malgré nous, nous croyons encore un peu.
Peut-être croyons-nous seulement aux traces.
À ce qui reste.
À ce que les choses gardent de ceux qui les ont touchées.
On dit beaucoup de choses…
5 L’habit que le moment choisit
Quel vêtement me prolonge ?
Quel vêtement accepte de se plier à moi ?
Je ne sais pas dans quel habit j’écris.
Parfois nue, débarrassée de toute enveloppe, dans cette présence immédiate du corps qui ne cherche plus à paraître.
Parfois habillée de soie, non pas pour être vue, mais pour sentir sur moi une autre manière d’avancer, un mouvement plus lent, une attention différente portée aux gestes.
Parfois en tenue de sport, lorsque le corps précède la pensée, lorsque marcher, respirer, transpirer deviennent une façon d’écrire autrement.
Parfois en sous-vêtements, dans cet entre-deux où l’on n’est ni tout à fait exposée ni tout à fait cachée.
Je crois que le vêtement ne me définit pas. Il m’accompagne.
Il ne dit pas qui je suis, mais il révèle peut-être qui je deviens dans l’instant. Il est une enveloppe qui accepte de se transformer avec moi. Car il n’existe pas un seul habit pour écrire. Il existe des circonstances, des saisons intérieures, des personnages que l’on devient sans toujours le savoir.
Il y a l’amante qui choisit une étoffe légère, un parfum, une couleur qui appelle le rapprochement.
Il y a la chercheuse qui enfile presque une blouse invisible, celle qui observe, qui recueille, qui cherche derrière les choses ce qui demande encore à être découvert.
Il y a l’inspiratrice qui change de peau, qui accueille les images, les voix, les présences qui viennent à elle.
Il y a la passante, surtout, celle qui traverse les lieux et les vies avec ce qu’elle porte sur elle et ce qu’elle laisse derrière elle.
Le vêtement devient alors moins un costume qu’un passage.
Il faut qu’il accepte de se plier à nous, mais il faut aussi que nous acceptions de nous laisser transformer par lui. Comme un personnage qui cherche son apparence avant de trouver sa voix.
Peut-être qu’écrire, c’est cela aussi : essayer des habits différents, entrer dans des formes différentes, jusqu’à rencontrer celle qui convient au moment présent.
L’habit ne fait pas l’écrivain. Mais il peut lui donner un geste. Une allure. Une présence singulière au monde.
Il devient alors une permission : celle d’être, pour un instant, exactement celle que l’on est en train de devenir.