CREUSE

J’ai décidé de m’arrêter pour la nuit. Argenton dans la Creuse. Il avait plu. Une pluie d’été lourde. De quelle couleur était la lumière? Elle a vu des adolescents sauter du pont. Debout les pieds joints leurs corps glabres. J’ai pensé qu’ils pourraient se fracasser les jambes dans le fond de la rivière. Elle se détourne elle prend l’eau la Creuse en miroir : saule/barque/rouge/vert incandescents en eau calme.  Le pêcheur de dos,  sur la droite, en se détournant des plongeurs. Encalminé. La voussure des épaules la parka synthétique avec une bande de couleur fluo. J’ai vu l’adolescent plonger — est-ce qu’il faut dire plonger quand la tête ne part pas la première? Tu aurais voulu être précise, comme pour une déposition. J’ai pensé que l’un des deux pourrait mourir. C’est la couleur de la peau. Ce corps glabre, accroché au parapet, blanc lait. Si l’un d’eux se brisait les jambes la rivière deviendrait  rouge, l’ai je pensé ? Le plus grand celui qui hésitait avant de se jeter à l’eau. 4 ou 5 mètres de haut. Tu exagères la hauteur, tu ne crois pas ?  Un pont de pierre, quatre arches en tête bêche — je voudrais être précise. C’est  le reflet qu’elle regardait, l’adolescent et le pont dans le miroir d’eau. Cette tache molle du corps glabre. Il ne faut pas hésiter dit-on. Ne pas attendre au bord du vide. Allez! Sauter dit-on. La peur je la lisais dans le corps de l’adolescent suspendu au parapet. De grandes pierres où la mousse se logeait. Verte. Le vert du saule, de la mousse, celui de l’eau. C’est le reflet qu’elle regardait l’adolescent tête renversée dans le miroir d’eau. Et le plus petit des deux qui riait en criant.  Il défiait l’autre de la berge. Elle avait vu l’adolescent le plus petit des deux sauter ; quatre sauts. Les jambes parfaitement alignées le corps droit. Elle l’avait photographié. Où serait le plan de netteté ? Quel était le sujet? Le paysage incluant le saut. Le saut. La peur. L’immobilité du pont. Voulait-elle figer le corps dans sa chute ? Lire le mouvement ? Tu te poses trop de questions. Elle ne se posait pas la question. J’ai appuyé. J‘ai vu l’heure dans la fenêtre de l’appareil. 19H53. J’avais faim. Des roses et des ocres moutonneux se déplaçaient. Le ciel s’éclaira  avant de s’éteindre. Elle regarda une dernière fois la rivière. Tu cherchais le ciel dans l’eau ? Les maisons avec leurs balcons qui se pliaient dans l’eau. J’ai quitté la berge cette pierre sur laquelle je m’étais perchée. Il y avait de la boue. Il y avait des flaques. Elle a marché dans les rues piétonnes. Elle n’a croisé qu’un chien et un homme ivre. Les devantures évidées. Boutique de fleurs, Salon de coiffure celui-là longtemps qu’il a fermé, collages d’affiches, les bandeaux de Georges S. placardée et en partie déchirée.  Elle avait faim. Une brasserie de la place principale avait dit l’hôtelière. Un dimanche à Argenton dans la Creuse. Là il y avait du monde.  Elle avait sorti le livre de sa poche. Le parti pris des choses de  Ponge. Plonge éponge songe… La conversation du couple attablé à ma droite m’a tirée de … c’est comme un paysage aperçu de la  fenêtre d’un musée il vous arrache aux tableaux. Je ne lisais plus. Elle les avait regardé. J’écoutais. Elle avait pris cette place en terrasse près du couple. Un quart d’heure que j’attendais — Ils sont débordés tu vois. C’est la femme qui parlait jeune, asiatique, coréenne peut-être. La pluie est tombée drue. La bâche de la terrasse protégeait de l’eau mais les gouttes rebondissaient sur les tables. J’ai enfoui l’appareil photo sous mon pull. — C’est long m’a dit l’homme. Vous voulez un peu de notre vin ? — Pardon mais je vous ai entendu parler d’une ile que je connais bien. Elle avait bu un verre de leur vin. Ils avaient parlé de son Ile — le paysage récurrent de l’enfance. Son ile  dans la Creuse, elle y croyait à peine. L’homme surtout avait parlé. — J‘aimerais m’y installer,voyez vous. Faire paysagiste ou ostréiculteur, il avait dit. Puis elle était rentrée à l’hôtel. Elle voyageait seule. Des mois, des années qu’elle était seule. Elle conduisait de l’aube à la tombée du jour. Elle n’hésitait pas à s’arrêter. Souvent elle s’arrêtait. Elle s’arrêtait et parfois elle prenait une photographie quelle ne développerait pas. La chambre était minuscule avec des murs de papier, lys et figures gris rose. Je me suis jetée sur le lit. Les feuilles du carnet ont volé. Elle n’avait laissé que la lumière du lavabo. Elle était allongée dans l’obscurité de la chambre. Elle se lèverait tôt pour voir la vierge d’or. La bonne dame qui surplombait la Creuse.

A propos de Nathalie Holt

Rêve de peinture. Pose et dessine à la Grande Chaumière. Entre aux beaux arts avec un dossier fait la nuit. Rôde à la Sorbonne : trois ans de philosophie. 1981 premier décor de théâtre. Se prend au jeu. S'appuie sur la mémoire des studios et plateaux de l'enfance. Vue rétrospective et oblique. Enfant de la balle. Apprend son métier sur le tas. Ne peint plus que des maquettes ou des murs plus hauts qu'elle. 30 ans de théâtre. Se promène avec un appareil photo, argentique puis numérique, tout en manuel, sans technique.

4 commentaires à propos de “CREUSE”

  1. Je déambule dans ce texte comme si tout m’était familier (mince je lis à l’instant le commentaire précédent et je réalise que je démarre comme celui-ci !!!)… Et j’aurais pu lire encore pendant longtemps ! il elle corps, je n’ai pas écrit encore, mais ici il s’agit bien de cela, de ce qui part du corps pour la narratrice (qui voit, qui éprouve) et pour les personnages. Et cette consigne tenue qui fait passer d’un pronom personnel à l’autre, sans que l’on s’y perde. Très réussi !