dialogue #04 | éteins la lumière

Vous vous êtes allongé sur cette espèce de mauvais lit, vous avez éteint la lumière – il reste la petite lumière bleue qui n’éclaire rien, un petit objet pour enfant, pour qu’ils n’aient pas peur la nuit, on appelle cela une veilleuse – c’est un réduit et vous êtes allongé, depuis combien de temps êtes-vous ainsi retenu là, trente, quarante jours ? Tous, tous les jours sont semblables. Il n’y a pas de fenêtre, vous êtes condamné et vous le savez, vous vous en doutez mais vous y croyez encore, pourtant personne, malgré les appels que vous lancez, personne ne vous répond – vous êtes allongé là, et vous dormez – vous avez pris un médicament, un somnifère léger comme chez vous – ils et elles font (nous faisons) tout pour que vous vous sentiez chez vous – vous êtes chez vous, en prison mais chez vous – avant de dormir, vous avez écrit une lettre, à votre femme, à votre ami ? Mais pauvre, vous n’avez plus d’amis, tous vous ont trahi, personne ne vous répond vous n’avez plus qu’eux, que nous et nous, qui sommes-nous ? Qui sommes-nous donc pour vous ? Qui sont-ils, ces étudiants attardés, ces idéalistes de gauche extraparlementaire comme vous dites, ces enfants, ces jeunes gens, qui sommes-nous d’autre ? Vous avez éteint la lumière, vous avez sans doute prié – qui donc portez-vous dans vos oraisons, vos enfants, votre petit Luca, votre femme, vos proches ? Ils vous laisseront seul, ils savent que vous avez besoin de solitude, vous avez mis vos lunettes, vous avez écrit encore et encore puis vous en avez eu assez et vous avez éteint cette lumière (un peu comme moi, ici, j’écris j’écris et puis j’en ai marre). Dans l’appartement, on a éteint toutes les lumières, ils dorment dans leurs chambres, l’un d’entre eux veille et il fait nuit, ils se relayent et il fait toujours nuit, c’est une nuit de printemps, on sent les effluves des lauriers – y aura-t-il du muguet le premier Mai ? – , on entend au loin les bruits de la ville qui meurent un peu, il fait nuit, nuit noire, la lumière est absente dans la rue, au loin très loin on ressent quelque chose (il y a une chanson de ces années-là qui dit “et nous étions si tranquilles/ là au cœur battant de la ville” – elle a été écrite, de l’autre côté des Alpes, mais pas encore chantée, vous ne risquez pas de la connaître mais elle existe – déjà) – c’est ce qu’on voit au loin, ces lumières et cette effervescence capitale, parce que les gens vivent et continuent, et dansent et chantent et vivent encore malgré tout, ils cherchent recherchent sans le trouver leur bonheur – il y a des histoires d’amour qui existent, qui commencent ou cessent – il y a des rires et il y a des pleurs puis tout se calmera un peu – les gens s’embrasseront se sépareront iront ensemble – (il fait froid tout à coup et vous, vous dormez) ce n’est pas que je vous voie, ou que je vous espionne, je ne vous épie pas mais je vous sais là, allongé dans votre pyjama, vos lunettes sur les feuilles de papier sur la petite tablette, votre respiration est calme vous dormez – ils attendent tous qu’on daigne vous parlez, parce que si on vous parlait c’est à eux qu’on parlerait – aussi et d’abord – c’est ce qu’ils croient, c’est ce que nous croyons, nous vivons tous dans une fiction et c’est justement pour ça qu’on ne vous parle plus – au début nous parlions tous les deux, vous aviez des choses à nous apprendre, à moi non, pas à moi en particulier, à nous, à eux, dans ce simulacre de procès, dans ce plagiat de prison, vous disiez des choses incompréhensibles cependant, alors vous expliquiez, vous vous expliquiez encore mais dans votre langage, contourné, obscur, subtil et baroque différent en tout cas de celui auquel nous étions habitués, nous cherchions à traduire. Sans comprendre. Vous parliez par métaphores images mythes représentations nous connaissions les personnages mais nous n’avions pas cette culture ni cette histoire, peu de nous avait connu la guerre, non, nous n’avions pas ce langage et nous ne vous comprenions que peu – nous attendions des vrais faits, indiscutables avérés probants réalisés par des gens que nous connaissions, nous avions des exigences et nous voulions que vous les mettiez en cause et vous, muré dans vos sortilèges, abrité derrière vos mots et vos images décalquées dénaturées dévoyées presque, vous tentiez de nous faire entendre ce que nous ne voulions pas entendre, vous aviez simplement le désir de vivre encore – puis dans ce monde-là, est-ce que ça en vaut vraiment la peine ? J’interprète, j’imagine, je me dis souvent qu’il aurait mieux valu qu’on vous garde en vie, on vous aurait accompagné jusque là et on vous aurait lâché, quelque part n’importe où, seul, dans votre costume sombre et votre chemise blanche, sur cette place, à ce coin de rue et ça aurait changé quoi ? Rien. On vous aurait épargné, à vos proches on aurait épargné ces violences ces blessures ces pleurs, mais autrement ça n’aurait rien changé – vous auriez vieilli et le gouvernement aurait été le même, les gens auraient vaqué tout autant à leurs occupations ordinaires, les affaires courantes auraient été réglées, plus ou moins bien, plus ou moins légalement, plus ou moins efficacement – une vie, un type, professeur de droit qui se bat avec des mots, les siens, politicien depuis plus de trente ans, la fin de la guerre jusqu’à maintenant, les chemises brunes et la place Loreto, à Milan, l’exécution des quinze partisans, et l’exposition des ordures de Salò, jusque maintenant, et vous dormez, là, sur cette mauvaise couche, vous dormez et dehors le monde s’agite et vit encore – toujours les mêmes images, toujours les mêmes visions – encore toujours les mêmes idées bornées fermées recluses tournées sur elles-mêmes, toujours toujours


vers un écrire/film/#05 |rouge 
dialogue #01| ça commence toujours par
dialogue #02| entre eux et moi
dialogue #03| piazza barberini



le versant dramatique de cette affaire-là est assez pesant mais tant pis - j'ai trouvé cette chanson que je connaissais, sans trop l'apprécier sauf pour les guitares assez ensauvagées - et le titre qui me l'a remémorée - il y a le fait de vouvoyer qui permet de discerner un peu, faire une place à celui (ou celle) qui écrit (ça manque dans l'écriture documentaire - bien qu'évidemment, elle ne soit qu'à lui (ou elle)) - on se demande bien qui c'est cependant - j'ai essayé d'y faire entrer les autres - il y a beaucoup de monde finalement dans ce dialogue sans paroles - il n'y a pas de dialogue d'ailleurs - je me suis trompé, fourvoyé ? j'en sais rien- je continue 

il y a toujours une histoire de tables tournantes qu'il faudra mettre en mots et pas mal de choses sur les lettres écrites durant sa détention par le personnage sans doute central, sans doute, de cette histoire

(l'irruption de l'actualité (cannaise, ou noise, ou nesque je ne sais pas exactement) dans ce travail m'a fait bizarre : j'en étais content d'ailleurs, et je suis allé regarder l'incarnation (Margherita Buy, actrice un peu fétiche de Nanni Moretti) de la femme de Moro (le Maure; le mort) dans le feuilleton que lui a consacré Marco Bellochio (je l'aime encore assez, lui) (plus que Sorrentino en tout cas - lequel a pondu un "Il Divo" (mettant en scène Andreotti) dont je ne me souviens plus trop) (mais "La Grande Belleza" du même (dont est fan une des amies du groupe, EC) faisait jouer ce Tony Servillo qui, dans le feuilleton, incarne Paulo le sixième - rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme) (on ne pose pas d'images dans les codicilles, dommage- ça viendra ensuite) (dans le même registre, Gian Maria Volonté a tenu le rôle du président Aldo dans un film de Guiseppe Ferrara (vu mais de parti pris) - et Bellochio a déjà fauté dans "Buon giorno notte" il y a vingt ans - en 2003 - dvd prêté par l'ami Chasse-Clou) 
toujours des espèces de scrupules à poser là des images parce que n'est-ce pas en donner une (élogieuse par essence) et se faire porte voix/parole/image/publicité/flingue de quelque chose (en l'occurrence cette œuvre) et de, par là, abonder l'influence (le mot est lourd) qu'on cherche à nous faire porter à notre insu (sauf que je le sais) et faire connaître ce genre de production au détriment d'autres évidemment, par exemple... ? (ça sert à quoi, tout ça ? et surtout à qui ?) (tu me diras il suffirait de ne pas la mettre cette image - mais ça ne flatterait pas mon ego non plus :comme le disait Dario Moreno quand on lui proposait un rôle de méchant (notamment dans un James Bond, il me semble me souvenir) qui répondait "non, non, mon public ne le comprendrait pas")

A propos de Piero Cohen-Hadria

(c'est plus facile avec les liens) la bio ça peut-être là : https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article625#nb10 et le site plutôt là : http://www.pendantleweekend.net/

7 commentaires à propos de “dialogue #04 | éteins la lumière”

  1. Dès les premiers lignes et sans avoir lu le codicille, buon giorno notte s’est imposé. votre texte a réussi à rendre, à transmettre cette atmosphère toute particulière, cet appartement au plan fixes et aux rideaux baissés. Merci surtout pour ce passage : “– il y a des histoires d’amour qui existent, qui commencent ou cessent – il y a des rires et il y a des pleurs puis tout se calmera un peu –” et cette manière dont votre texte fait co exister l’extérieur et l’intérieur qui se mélangent, se complètent ou s’annulent.

  2. je t’ai lu sans m’arrêter, je t’ai lu sans chercher à savoir qui exactement était cet homme qui dormait sur un lit mauvais, je t’ai lu simplement jusqu’au bout
    le texte tient fort d’une phrase à l’autre, cette bascule du tu au je
    tu dis : “ça aurait changé quoi ?” de le garder en vie
    tu dis : “ces violences ces blessures ces pleurs”
    avec ce texte tu nous as pris…

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