vers un écrire/film #01 | attendre le livreur

Une livraison est annoncée avant midi. Les rues étroites ne permettent pas le passage d’une camionnette jusqu’à la maison, le mieux est d’aller récupérer le paquet place du Jardin.

Plan large. Champ ouvert entre les marches du temple et l’embouchure de la rue des Camisards. Plein hiver. 13 janvier. 11h21. La façade de l’édifice est caressée par un soleil maigre qui frôle la montagne des Falguières alors que la rue débouche dans l’ombre. La gelée blanche fige les moignons d’arbustes et les herbes rabougries résistant aux frontières du trottoir et du bitume. Un chien noir va les renifler puis disparaît dans le tournant. Une femme descend prudemment depuis la rue de la Fontaine vers l’épicerie, baraque en préfabriqué installée lors de la dernière inondation et même inaugurée par un conseiller général venu de Nîmes (en gros, du provisoire qui dure, tout le monde se fiche des territoires de campagne). Gros plan sur le toit consolidé avec une bâche. La femme ne tourne pas la tête, ne regarde pas ce qui se passe de l’autre côté de la place. La porte de l’épicerie est ouverte. Elle entre, salue le gars à bonnet rasta qui fume une cigarette appuyé sur le chambranle (conversation inaudible, parfois éclats plus forts, quelques rires). Possibilité d’acheter un café-croissant et de le prendre dehors assis sur le muret qui borde la promenade du Jardin — au fond c’est un peu comme un bistrot, un point de ralliement. 11h34. Peu de mouvement en dehors de la limite ombre/soleil qui se déplace à chaque portion de seconde, pulsation du temps à l’œuvre – temps glissant fondant échappant tourbillonnant chassant le soleil d’est en ouest on ne sait comment s’incrustant labourant hurlant dégradant les cellules vivantes cramponnées à la terre à l’eau à l’air. 11h36. La femme ressort, cabas sur le bras, use de la rampe un peu bricolée pour descendre du terre-plein et repart vers la rue de la Fontaine. 11h42. Un 4×4 vert émeraude démarre, fait le tour de la place, s’enfile le long de l’épicerie en direction du nord en accélérant, on ne sait pas à qui il appartient. La lumière a atteint les voitures garées entre les arbres nus et fait fondre la glace sur les pare-brise. Pas de véhicule de livraison en vue. Ça pourrait venir de deux directions opposées, par la déviation qui contourne le village ou par la rue principale qui monte, donc l’œil n’a de cesse de balayer la place dans sa largeur. Un type à lunettes un peu ébouriffé marche en direction du banc devant le temple – un endroit privilégié bien au soleil –, roule sa clope, s’étire comme un animal. 11h49. Le chien noir revient et fouille les feuilles mortes qui craquent quand on leur marche dessus. Il lève la patte à deux reprises contre l’un des troncs, va rejoindre le type assis sur le banc. Feuilles branches branchettes débris végétaux devenus terre et poussières, l’ensemble compacté modelé accumulé par le vent en petits amas le long des murets et vers l’aire aux poubelles. Taches d’huile de moteur sur le goudron entre les lignes décolorées du parking. Une voiture de la Poste est arrivée sans bruit et s’est calée contre la fontaine, juste un saut pour délivrer le courrier dans le quartier de l’autre côté du pont. Le postier, le type au soleil, le gars au bonnet rasta, le chien noir, la femme au cabas, sans doute qu’ils ressentent le jour qui coule sur eux, l’attente, la vulnérabilité, le froid de l’ombre en hiver et l’extrême douceur du soleil, le temps qui remue et souffle l’incertitude. 11h55. L’épicière dit que l’employé municipal a coupé trop court les arbres à papillons, les oiseaux ne peuvent plus s’y nicher en hiver, d’habitude elle leur donnait des miettes de pain et de viennoiserie. Et voilà que ça s’agite davantage à l’approche de midi. Des voitures arrivent ou partent : fourgon blanc, Fiat noire, Peugeot gris métallisé, jeep remplie de bûches. Bernard a acheté son pain pour midi et s’en retourne vers la rue Blanche. Il annonce qu’il livrera du bois la semaine prochaine. Deux ou trois stères au moins. Tant mieux, l’hiver n’est pas fini. 12h13. Toujours pas de véhicule de livraison. La limite ombre/soleil poursuit son déplacement imperceptible, la glace des pare-brise se transforme en eau, les branches des platanes dessinent des ombres sur le sol et les murs, la montagne des Falguières est au bord de manger le soleil. Un ami de La Fabrique vient vérifier si sa voiture est bien garée sur la place (il l’avait prêtée à un copain). Tu fais quoi ? Je filme. Enfin non, j’écris un film, pour ça que je fais des photos. Ah bon. En même temps j’attends un paquet. Ah bon. Le temps imperceptible porte les voix et les sons vers la rivière qui ne cesse de rouler, déchire la chair de l’air, avive le bleu du ciel, pousse les chats à réclamer caresses croquettes et gestes doux de la main des hommes. Viendra, viendra plus, on se demande. 12h21. Un jeune homme descend de sa voiture de chantier, bonnet à rayures enfoncé jusqu’au front, sac en plastique à la main avec son déjeuner. Toujours rien. 12h22. Abandon de la partie. Le paquet ne sera pas livré aujourd’hui.

Inspirée par Rebecca, j'ai eu envie de monter les images prises ce matin à partir desquelles j'ai écrit le texte. C'est un peu brut de décoffrage, pardonnez-moi pour ça mais j'ai trouvé intéressant de le publier en même temps...

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne et Languedoc. Certains mots lui font dresser les oreilles : peau, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit en sud Cévennes. Et voilà.

22 commentaires à propos de “vers un écrire/film #01 | attendre le livreur”

  1. J’aime l’emballement des participes présents, l’attention à la lumière, au passage du temps, qui apparaît d’ailleurs dans les photos : métal, givre, bois, ombre mouvante en cadran solaire. Et je découvre là où tu vis au passage !

  2. Je suis épaté de découvrir comment chacun d’entre nous avons grignoté cette heure. Dans ton récit, on voit la marque des dents dans la pomme, la vie y est pleine et charnue, l’attente réelle et entière. “Le temps imperceptible porte les voix et les sons vers la rivière qui ne cesse de rouler, déchire la chair de l’air, avive le bleu du ciel…” Et le lecteur devient spectateur.

  3. L’attente est délicieuse et active, soulignée par une attention qui la rend d’autant plus importante alors même que le résultat n’est pas là à la fin. Ces plans successifs ôtent tout déception possible!

  4. Enrichissement croisé du texte et des images.
    L’œil-objectif, dans l’instant présent, réel perçu au plus près.
    L’attente fructueuse, dans un temps comme suspendu qui ouvre à toutes les observations, des plus prosaïques aux plus subtiles.
    J’adore « le temps qui remue et souffle l’incertitude »
    Existe ce que nous croyons voir
    Ombres, plantes, arbres, passants, voitures, choisis, nommés, chorégraphiés par la « deus ex machina » qui se dresse à la fin des images.

    • Merci chère amie en écritures pour ce retour sur l’œil qui a dévisagé la place du Jardin d’une façon nouvelle et inattendue pour moi…
      c’était une belle proposition que de porter attention sur toutes les choses en un espace connu et ordinaire…
      que voyons-nous réellement ? et que ressentons-nous vraiment ?

  5. Merci Caro pour ton passage
    tu sais, ça aurait pu être beaucoup plus long
    il y a toujours à creuser, affiner, détailler… un lieu même quasi désert offre mille recoins à fouiller, on en est surpris quand on s’y applique… sans doute qu’on pourrait écrire un ouvrage entier
    mais oui forcément… et je devrais peut être le faire !!

  6. L’audace du film et il est si réussi. Expérimenter ce que ça fait découvrir avec l’oeil qui regarde ou avec l’oeil qui lit. Merci. Pour le texte, le temps, la lumière et l’ombre comme une lutte entre les deux, le soleil qui dégivre les choses et les transforme, la montagne qui mange le soleil, les personnes, leurs voix, leurs habits, leurs mouvements…

    • Épuisement du lieu et aussi de celui qui attend (pour rien) !
      et c’est sans doute dans cet espace-là de l’attente qu’une certaine perception du temps devient audible…
      Et chez toi, autre vision du même lieu d’il y a quelques années en une autre saison… je venais d’arriver… tu aurais très bien pu me croiser au coin de la rue Blanche et me prendre en photo !.

Laisser un commentaire