#été2023 #14 | Campus

Sur le campus, à la rentrée :

  • Des Sciences aux Lettres, le tram emprunte l’ancienne avenue des facultés, en partie tronquée aujourd’hui. D’une université à l’autre, d’une bibliothèque à l’autre (les arrêts), le parcours ne semble pas avoir beaucoup changé. C’est toujours une série de bâtiments d’un côté, des blocs et des barres plus ou moins longs et élevés, et l’espace ouvert de l’autre, les terrains de foot synthétiques, un parc à la pelouse en friche et grillée au moment de la rentrée. À l’arrivée, on glisse le long du grand bâtiment des Lettres à gauche, jusqu’à l’accueil, un bloc rouge et blanc, le parc menant à la bibliothèque ; en face, le parc vide de Droit, la vieille esplanade de goudron, deux tapis de pelouse sèche, de grandes dalles de béton rosé, délavé, cernées de brins d’herbe et de terre battue, et un ensemble de salles en préfabriqué blanc qui à l’air d’un complexe de cabanes de chantier, couvert de tags.
  • Secrétariat des Lettres, bâtiment A, premier étage, une salle au milieu du couloir envahie à chaque intercours. Un comptoir, des armoires basses à portes coulissantes, des étagères basses, un grand casier à tiroirs, des porte-documents pleins, un ou deux vases pour des essais floraux de bureau, les fenêtres, trois ou quatre pour une vue sur le bâtiment d’en face, ses fenêtres, ses étages, ses murs. Pour l’accueil, une petite dame, cheveux courts, poivre et sel, des lunettes rondes. Elle va et vient vers le panneau des emplois du temps des enseignants. Avec le temps elle sourit, on discute.
  • De part et d’autre de la Maison des Arts, des enfants courent sur les parkings où sont installés des campements de voitures et de caravanes blanches en chaîne, souvent avec des antennes satellites, des auvents, des marchepieds, une table et des chaises de camping à côté, un réchaud monté sur une grosse bouteille de gaz, un petit barbecue rouillé, des bassines sur une table, un étendoir à linge, une couverture sur un fil entre deux caravanes, deux tas d’objets sous une bâche kaki, un vélo de course dépasse, des valises marron et bordeaux sur une table basse en verre, pieds en forme de volutes, des coffres de toit blancs au sol, des sacs isothermes argentés, une brouette pleine de sacs poubelle, une grande remorque à bâche bleue, des bidons et des jerricans, un groupe électrogène branché à une rallonge, des fils au sol, un faisceau de fils et de lignes partant je ne sais où, au pied d’un panneau cédez-le-passage sur un bout de carton, un chien noir en boule.
  • Copyfac. Il y avait un local au bout de l’université. On y trouvait tout le nécessaire de base pour le bureau et l’écriture, mais on venait surtout pour faire des copies d’un cours manqué, d’un livre emprunté (malgré les premières alertes sur le photocopillage), pour relier un mémoire ou une thèse. On faisait la queue dehors. On observait à l’intérieur jouer du copieur à la chaîne, comme d’autres en ligne dans les cybercafés ou les salles de jeux, sans refermer le capot, tourner et retourner les feuilles, les pages. On entendait les machines bourdonner en chœur, en canon, on apercevait les flashs des scanners. On sentait la chaleur en approchant de l’entrée, et cette odeur de plastique, de papier et d’encre confits.
  • Avant le bloc rouge et blanc de l’accueil se trouvait un carré de pelouse avec, au milieu, une espèce de fosse herbeuse entourée d’un muret et d’un pan de mur sculpté en bas-relief. À l’arrivée des beaux jours, on s’allongeait sur le muret et dans la fosse, on discutait, on jouait de la guitare, on révisait, des fiches en main ou un livre.
  • Jour de grève à l’université. Jour de manif dans en centre-ville. Les issues des bâtiments sont bloquées. Derrière les portes vitrées, des tables en bois, en blanc, des chaises en vrac, rouges, bleues, noires, entassées, enchevêtrées, sur toute la surface, toute la hauteur, d’une épaisseur qui ne laisse rien filtrer de jour ni d’ombre. Sur l’esplanade, un petit tas de cendre et quelques bouts de bois carbonisés au pied d’un bloc de pierre, mi-sculpture abstraite, mi-tabouret plein. Devant le bâtiment administratif, des grilles de chantier, des conteneurs noirs renversés, empilés, un debout plein de sacs poubelle, des barrières métalliques, des balises de séparation de voie rouges et blanches, des tréteaux en bois, une grande banderole fac occupée. Le portrait de Montaigne au-dessus, sur fond de vitres miroitantes, médaillon style pop art pixellisé, flouté, coloré.
  • La BU. | On court. Le sas des portes vitrées à pousser, ça force, les charnières grincent, craquent. Dans un sens, dans l’autre, on se gêne pour entrer, pour sortir. | Quelqu’un attend dans le hall, à côté de la machine à café, penché en avant dans le fauteuil, sac sur le dos, capuche sur la tête, le nez sur son mobile. Des gouttes d’eau tombent des mèches qui dépassent. | À l’accueil, on lit. | Un jour on pousse la barre chromée du portique d’entrée, un autre c’est un portail en plastique crème qui s’ouvre automatiquement, un autre encore on passe simplement entre des antennes de surveillance blanches, témoin d’alarme rouge. | Lettres et Sciences Humaines au premier, deuxième, troisième, par l’escalier à droite ou les ascenseurs à gauche. On peut aussi prendre en face, descendre la volée de marches pour le Droit. L’espace semble ici plus grand, mais plus sombre. À demi enterré, ses fenêtres sont plus hautes et elles ne font pas non plus le tour du bâtiment à cause de nombreuses petites autres salles, des sortes de cellules vitrées où travailler en groupe sous la lumière de réflecteurs. | Un couloir mène ailleurs. 
  • Le Forum, cafette en Droit. Un grand local à demi circulaire avec mezzanine aux airs de cantine à midi. (Rien à voir avec le ∑irtaki et ses espèces d’alvéoles singeant les masures grecques et leur labyrinthe de ruelles, ni pratiques pour s’installer ni confortables sur les banquettes.) Il y a du monde, il n’y a pas de place, les files sont longues. Ce sera encore un pan bagnat surimi mayonnaise sous cellophane, trois couches sous lesquelles des brins de rose orangé caoutchouteux, écrasés, ont glissé sur les bords avec une giclée de mayonnaise. On s’en met plein les doigts à chaque fois. Sur les lèvres aussi et un bout se détache, qu’on rattrape, qui tombe. Bousculé, on marche dessus. Le bruit est énorme. Et ce type à la parole facile, qui ne s’arrête pas et s’écoute parler, qui arrive de l’autre côté. On sort.
  • Secrétariat de Lettres, bâtiment I, deuxième étage. La première salle à gauche, au bout de la file d’attente. Une grande salle carrée, spacieuse, un comptoir de part et d’autre d’un accès assez large vers une autre salle. On va et vient avec une desserte mobile pleine de dossiers qu’on dépose ici, qu’on prend là et emporte de l’autre côté. La petite dame n’est plus là. D’un côté l’inscription, le dossier, les documents, les pièces, l’attestation, le certificat, les justificatifs, un reçu ? De l’autre, le comptoir près de la fenêtre, de nouveaux documents, d’autres pièces, la carte à puce. Une photo prise directement à l’aide d’une webcam si on n’en a pas apporté, sans apprêt, le mur blanc cassé pour fond. Ou juste le temps de quelques coups de brosse, un miroir et la main dans les cheveux, la mèche derrière l’oreille. On aère le visage. Un coup d’œil dehors, dans le parc. Un écureuil peut-être, dans les feuilles mortes. Et c’est comme si on l’entendait gratter.
  • À la Maison des Sciences de l’homme, c’était le mari de la secrétaire du département de Lettres qui tenait l’accueil, une espèce de box cloisonné, sombre, une seule vitre donnant sur le hall. Son œil de verre lui faisait tourner légèrement la tête quand on lui parlait, comme s’il cherchait à entendre plutôt qu’à mieux capter votre regard. La réponse était brève, impassible. Merci. Et on allait s’installer sous l’escalier du hall, dans un fauteuil en skaï vert émeraude, deux pièces dans la machine à café. Lui retournait s’asseoir derrière son écran. De temps en temps, on venait le voir à la porte et il décrochait du panneau dans son dos une clef.

A propos de Will

Formateur dans une structure associative (en matière de savoirs de base), amateur de bien des choses en vrac (trop, comme tous les grands rêveurs), écrivailleur à mes heures perdues (la plupart dans le labyrinthe Tiers Livre), twitteur du dimanche sur un compte Facebook en berne (Will Book ne respecte pas toujours « les Standards de la communauté »), blogueur éphémère sur un site fantôme (willweb.unblog.fr, comme un vaisseau fantôme).

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