L#3 Voix de garage

Sortir de la gare fatigué essoufflé transpirant suant poussiéreux ayant soif et ayant faim ayant envie de pisser laisser à gauche la gare routière contourner les travaux sur la place par la droite continuer dos à la gare pour prendre l’avenue en direction du fleuve et de l’autre côté du fleuve les montagnes austères assombrissant le ciel, traverser la rue, s’arrêter au niveau du passage piéton, le bonhomme est rouge. Deux voitures qui se suivent passent en trombe manquent de renverser un piéton d’écraser un chien faisant un écart oblige la voiture d’en face à piler

1- Il a dit vous ne pouvez pas vous tromper continuez tout droit dos à la gare en direction du fleuve jusqu’au champ de mars il est perpendiculaire à l’avenue et parallèle au fleuve. Tu dois y être à présent. Les tilleuls du champ de mars ont sale mine. Pas étonnant avec un parking souterrain sous les racines. Je ne sais pas à quoi pensent les urbanistes quand ils dessinent leurs plans ils ne savent pas peut-être que les arbres ont besoin d’espace pour s’enraciner et sûrement pas de quatre étages sous terre. Si près du fleuve ça doit prendre l’eau par temps de crue. Au centre de l’esplanade tu aperçois un kiosque et les lettres se détachent du mot te tombant dans le pavillon de l’oreille. D’abord le k onzième lettre de l’alphabet huitième consonne qui note une occlusive vélaire sourde dans des mots empruntés aux langues grecque germanique slave ou orientale. Pour peu qu’il pleuve une frange d’eau descend du toit comme d’une cataracte qui s’écrit sans le k mais avec le c qui lorsqu’il est prononcé, note une occlusive vélaire sourde [k] devant a o u et devant une consonne ou en finale. Le c appris petit [k] dans l’alphabet de ton enfance, habile manière de prononcer le q grand [k] dans une pudeur déguisée évidente, le cul ne pouvant sortir de la bouche de l’enfant – KIOSQUE [ka] [i] [o] [sƏ] grand [k] [y] [Ø] dont le mot une fois épelé ne s’écrivait pas avec les mêmes lettres que celui des frères et sœurs plus âgés qui, eux, l’écrivaient [ka] [i] [o] [Ɛs] [ky] [y] [Ø], ayant le droit d’avoir un cul dans leur bouche ayant dépassé le stade de la pudeur pouvant prononcer cul que tu imagines maintenant écrit dans le mot édicule de la petite construction édifiée là sur la place publique peut-être urinoir ou toilettes à voyant lumineux un monde vide où le jour s’allume juste quand on pisse, petit théâtre de nos vies intimes, théâtricule ridicule planté comme une misérable baraque de foire. Le kiosque de l’esplanade donc, du mot turc, chiosque, pavillon de jardin ouvert de tous les côtés dans le style moyen-oriental gloriette pavillon de verdure tonnelle volière c’est fou tout ce qui rentre dans cet abri circulaire des oiseaux des amoureux des musiciens tous abrités d’un dôme à l’allure de minaret au toit de cuivre haut perché sur huit colonnes, au toit festonné d’inspiration ottomane, au toit étançonné d’un étayage qui se veut naturel, sorte d’arabesque ponctuée de pommes de pin géantes à l’angle des pignons et qui se voit de loin. Il faillit être détruit par une municipalité peu délicate. Classé monument historique, il devient kiosque à musique kiosque à flonflon point de rendez-vous des amoureux entre la masure et la guérite la cabane et le palais de verre la maisonnette et la cellule pourquoi pas l’habitacle d’une capsule spatiale pour volatiles ou journaux envoyés joyeusement dans l’univers comme un tout petit théâtre de poche. Pour se déplacer de l’aubette à l’abribus il n’y a pas loin, cabanon dernier cri ou guitoune de luxe hangar entrepôt et pourquoi pas petite friche industrielle, dernier rempart avant que le feu ne passe au vert et que kiosque se mette en mouvement feu rouge kiosque s’immobilise.

2- Elle saura bien le trouver le pont c’est pas compliqué. En sortant de la gare continuer tout droit dos à la gare pour prendre l’avenue qui y mène y en a pas cinquante des ponts y en a deux un au nord l’autre au sud mais il est plus bas vous ne pouvez pas vous tromper ni vous perdre que j’lui ai dit à la p’tite dame elle avait l’air pressé mais elles ont toujours l’air pressé les p’tites dames. J’ai pas vu ses yeux derrière les lunettes ni sa bouche sous le masque mais j’ai remarqué les ridules au coin de ses yeux et j’ai su qu’elle souriait. J’aurais pu lui parler du kiosque.

3- En voilà une qui sait où elle va. Dos à la gare elle prend l’avenue en direction du fleuve j’suis sûr qu’elle va le traverser le fleuve et de l’autre côté du fleuve elle va retrouver son amoureux. Attention ! Le feu est rouge ! Pétard j’ai bien cru qu’elle allait pas s’arrêter ! Et ces deux-là d’où ils sortent ? Eh ! Faites attention !

Codicille : Du mal à sortir de la gare (comme s’il ne fallait pas en sortir). Ce qui s’intitulait d’abord Voie unique – parce que des voix/voies, je n’en imaginais pas cinquante, puis d’autres sont venues, plus ténues – s’intitule à présent Voix de garage (pas sûre qu’elles mènent quelque part mes voix/voies).

A propos de Cécile Marmonnier

Elle s’appelle Sotta, Cécile Sotta. Elle a surtout vécu à Lyon. Elle a été ou aurait voulu être marchande de bonbons, pompier, dame-pipi, archéologue, cantinière, professeure de lettres certifiée. Maintenant elle est mouette et fermière. En vrai elle n’est pas ici elle est là-bas. Elle s’entoure de beaucoup de livres et les transporte avec elle dans un sac. Parfois dans un carton quand il ne pleut pas. Elle n’a pas assez d’oreilles pour les langues étrangères ni de mémoire sur son disque dur. Alors elle écrit. Sur des cahiers sur des carnets sur des bouts de papier en nombre. Et elle anime des ateliers d’écriture pour ne pas oublier de vivre ni d'écrire.

2 commentaires à propos de “L#3 Voix de garage”

  1. Un plaisir de retrouver Cécile cette obsession du mot de l’origine du mot de l’écriture du mot de la phonétique du mot, ce dictionnaire dans ta tête qui déclenche toute cette créativité ! mention spéciale pour le passage très sonore qui va de ” mot édicule’ jusqu’au ‘petit théâtre de nos vies intimes”

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