Le P’tit frère #15

Pour faire semblant d’être Pierre Michon (de loin).

Lulu, ce soir-là, quand elle se couche, elle ne trouve pas le sommeil tout de suite. Les yeux lui piquent, mais les mots et les images tournent encore et encore depuis le coup de téléphone de W. – Il ne savait pas pourquoi il y avait repensé… Tu parles ! elle savait très bien pourquoi elle. C’est qu’elle est pas éternelle, et ça, ça le travaillait le p’tit, mais il veut pas le dire. Il faisait le dur comme ça, mais… elle savait elle que ça le travaillait, ça. Mais elle ne s’attendait quand même pas à ça… Son p’tit frère, il s’en souvenait. Elle, elle ne se souvenait plus lui en avoir parlé. Mais bon, elle ne se souvenait même pas de comment il s’appelait… et voilà que ça lui échappait encore ! ah… c’est beau de vieillir… Ah si, quand même : Marcel. Le p’tit Marcel. – Marcel ou Martial ? – Non, son père on l’appelait Marcel, comme le p’tit frère, mais il s’appelait bien Martial. Oui, c’est de lui que vient mon troisième prénom. Oh… mais quel micmac les noms de famille ! Les prénoms, les surnoms… et deux, et trois… à quoi ça rime ? Et le changement de nom quand on se marie, on devrait garder son nom de jeune fille ! Pas étonnant que ça lui échappe ! – C’est vrai que c’est bizarre. Elle a dit le p’tit frère… mais c’est elle la petite sœur, en fait ! il est quand même né deux ans avant. Le 25 en 26, c’est facile. Elle pense qu’il aura retenu. Le 25 d’août. Ça aussi elle avait oublié. S’il en avait pas parlé, elle aurait peut-être plus jamais su qu’elle avait eu un p’tit frère avant elle. Elle aurait peut-être oublié pour de bon comment il s’appelait, et quand il est né, et quand il est mort, et de quoi ? Ah non, ça on sait pas. C’est pas écrit sur le livret. Mais elle croit que c’était bien une espèce de paralysie de nourrisson. Il avait même pas un an. Et elle, elle arrive un an après. Après un an de folie. – Ah… je l’ai pas vécu, mais je l’ai entendu des fois, ils auraient cru qu’elle deviendrait folle ! ça l’a pas été, mais elle l’est quand même devenue après. Et c’est peut-être vrai, après tout, ce qu’il a dit. Elle aura vécu près d’un siècle pour retourner à l’âge de son petit perdu. Le médecin parlait de Zheimer, lui, mais qu’est-ce qu’il en sait en fait ? Il sait pas pourquoi c’est venu, au fond. La génétique, la génétique, peut-être, mais ça se déclenche pas comme ça. Après tout, elle l’a peut-être décidé. À force d’y penser et d’y repenser, elle l’aura décidé malgré elle, et elle aura fait comme dans cette histoire du peintre qui finit part entrer dans le paysage de son tableau, tellement c’est ça, tellement c’est enfin ça. Merde ! elle se sera enfoncée dans le paysage du p’tit frère qu’elle a créé en elle toute sa vie pour le rejoindre plus tard, et plus elle avançait, plus elle était lui, plus il était là. Et c’est à lui alors que elle, elle, elle aura mis les couches au lieu des langes, c’est à lui qu’elle aura donné à manger des petits pots qu’il n’avait jamais goûtés. C’est pas à maman, c’est pas à cette vieille femme de plus en plus sénile qu’elle devenait du haut de son siècle : c’est à lui, au fond, au p’tit frère qu’elle était, à même pas un an. – Et Lulu se demande s’il avait eu le temps d’apprendre à marcher. C’était possible. Après tout, le p’tit, lui, il avait bien commencé à onze mois. Il avait toujours été assez précoce en tout celui-là. Mais si la paralysie le gagnait… Alors le stade du miroir ? Oui, ça c’est plus sûr. C’est un peu avant. Avec les premiers gazouillis, le babillage. Et peut-être un Mam. Est-ce qu’il avait eu le temps de prononcer un mot ? Ce mot ? Même déformé ? Mam ? Mam ? – Et qu’est-ce qu’il y avait à faire contre ça ? Rien ! Rien que pleurer les larmes de son corps. Rien que crier. Avec cette pierre, là, au fond de la gorge, dans le creux de l’estomac. Et papa, il en aura avalé des soupes tournées, renversées, il en aura tracé des sillons noirs, avachi sur la charrue, trainé par les bœufs, comme un araire bloqué par cette grosse pierre qui énerve les bêtes. Le petit brancardier de la guerre 14, il aura fait ce qu’il a pu. Jusqu’au bout il l’a emmenée se coucher, chaque soir. Jusqu’à ce que ce soit moi, un soir, qui l’emmène dans son lit. Et puis elle après. Tous les jours il l’aura soutenue pour qu’elle devienne pas folle. Tous les jours. Mais lui, qui pour le soutenir ? Comment il est pas devenu fou ? Qui pour le soutenir ? Brancardier ! un brancardier ! un brancardier ! – C’est bizarre qu’il se soit rappelé cette histoire. Pourquoi ça lui est revenu ? Qu’est-ce qu’il a en tête ? C’est qu’il ne lui a peut-être pas tout dit, le p’tit. Pourquoi il veut savoir tout ça ? Alors qu’elle a du mal à s’en rappeler ! S’il avait pas téléphoné, s’il avait pas demandé, peut-être qu’elle se serait jamais souvenu, sa date de naissance, sa date de décès, son nom même ! Marcel, pas Martial. Non, son père on l’appelait Marcel, comme le p’tit frère, mais il s’appelait bien Martial. – Le p’tit frère… elle l’appelle le p’tit frère… Ça lui ferait quel âge maintenant ? Un an, à peine. Elle qui voulait un p’tit frère… c’est son grand frère qui l’aura été pour toujours… c’est son grand frère qui l’aura été, en fantôme de la fille unique qu’elle n’a jamais été… C’est fou ça ! Et comment elle a pu vivre avec ? Comment on fait ? À quel moment elle s’est rendue de ça, qu’elle était pas si seule, qu’entre elle et ses parents il y avait comme un voile, comme un voile fin qui pesait sur leurs épaules ? C’est ça, les épaules affaissées, les dos voûtés. Et quand elle est née, ça les a vraiment redressés ? Ils ont vraiment retrouvé un peu d’allant ? Mais c’est ça, ce poids sur les épaules et sur la tête… le nez dans la soupe rance… – Ils auraient cru qu’elle deviendrait folle ! ils auraient cru qu’elle deviendrait folle ! Mais c’est qu’elle l’est même pas devenue. On aurait pu croire, comme ça, avec son esprit toujours plus refermé sur lui-même, plus rentré en lui, dans le paysage qu’il renferme et déploie… et ce corps qui se relâchait, la peau sur les os, comme ses mots inaudibles… on aurait pu croire, avec ses Mam mam ! à elle, qu’étaient ceux du p’tit frère ! Mam mam ! Mam mam ! Mam mam ! Est-ce qu’elle aura eu le temps de l’entendre ça ? Mam mam ! Elle aura eu le temps ? Mais si c’était ça qu’avait failli la rendre folle ? Si c’était ça, hein, sa folie ? Mam mam !

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