Livre #5 En passant

(En passant, vu sur la place du village une valise d’un bleu très usé, posée en évidence sur un muret, et, m’approchant, remarqué le panonceau sur lequel était écrit dans une belle calligraphie onciale “Servez-vous”, mais aussi les petits trous allongés perçant le dessus de la valise, probablement faits avec la pointe d’un couteau, traversant de part en part la coque de la valise, et, obéissant à la curiosité et à l’injonction du panneau, soulevé le dessus de la valise et découvert dans une odeur nauséabonde de putréfaction quinze ou vingt livres qu’on y avait déposés, baignant dans une espèce de vase brune, tout gonflés, et recouverts d’une couche épaisse et inégale de moisissure, comme une fourrure ou comme le nappage d’un gâteau, rendant vaine toute identification des livres, et certains même hérissés de minuscules champignons, et certains (ceux du fond) si pourris qu’ils commençaient à perdre leur forme parallélipipédique, à se distendre, à se disperser dans la vase, et quand je mis le doigt pour toucher je m’aperçus que les livres grouillaient de larves, des asticots blancs comme de la porcelaine, aux anneaux marqués de pointes rougeâtres, de cette espèce qui s’appelle, je me souvenais soudain sans avoir jamais su que je le savais, Edax Libraria.)

10 commentaires à propos de “Livre #5 En passant”

  1. J’ai apprécié ce texte comme un tableau dont le réalisme exagéré des détails dérisoires lui donnerait une crédibilité dérangeante

  2. je retrouve ici ce à quoi j’ai été sensible déjà en #01 et #03 : votre aptitude à décrire des états dégradés, accidentés, décomposés (digérés ?) du livre, dans une espèce de gore de l’oxydation, j’aime : le livre et sa matérialité, pris dans un processus accéléré de métamorphose, devenant méconnaissable — des images me viennent en tête, celles de la série des désastres (Disaster Series) de Cindy Sherman

    • Je ne connais pas cette série (je la mets tout de suite sur ma liste de lecture). J’aime (entre autres) l’idée d' »état digéré du livre », parce que toute lecture est une digestion (évidemment pas matérielle, mais que j’interprète, que j’essaie de donner à lire de façon matérielle). Merci beaucoup.

    • Pardon d’avoir pris dans ma réponse précédente les séries de Cindy Sherman pour des livres, un moment de distraction (ou tropisme lié au cycle d’écriture). J’aime bien la collusion entre le personnage de Jonathan Edax et mon asticot.

    • C’est du latin à ma sauce, si je puis dire : cela signifie : libraire (au féminin) gloutonne, quelque chose comme ça. J’invente un nom savant en espérant qu’il fasse illusion 🙂