P#5 Tenir à quoi vs. à qui ?

Extrait de #P1 
https://www.tierslivre.net/ateliers/wp-admin/post.php?post=35636&action=edit 
"Il - le fils - a cherché une réponse qui fasse bien. Faire bien n’a jamais été son fort. Il s’arrête de réfléchir dans sa tête et parle avec son ventre à présent. 
-Je voudrais montrer à mon père que je suis capable. Il dit que je suis incapable. Que je tiendrais pas à la déchèterie."

Croisé avec P#4 : Sentimenthèque
De Roth : écrire sans le savoir pour le cinéma des films muets qui parlent de l’intérieur.
De Toussaint : la certitude que l’histoire d’un soi(r) vaut autant qu’une autre.

Michel, le responsable de la déchèterie. 
Michel, le père.
Le fils de Michel.

« Il dit que je suis incapable. Que je tiendrais pas à la déchetterie »

Michel s’est tu. Il n’y a rien à dire à cette raison. C’est une raison valable autant qu’une autre. Une belle raison, même. Tu tiendras pas à la déchetterie. Qu’est-ce ça veut dire tu tiendras pas à la déchetterie ? Peut-être qu’il veut dire qu’agent de service à la déchetterie c’est trop difficile ? Est-ce qu’il veut dire difficile ou dégradant ? Dégradant ou inhumain ? Inhumain ou épuisant ? Est-ce qu’il veut lui faire comprendre que ce n’est pas une place pour lui, qu’il a mieux à faire ? Est-ce qu’un père qui dit tu tiendras pas à la déchetterie rêve d’autre chose pour son fils ? Pense-t-il que c’est un bon à rien ? Un bon à rien comme lui… à ceci près qu’il a tenu bon, lui ?  Est-ce qu’il le défie de faire mieux que lui, d’y passer trente-cinq ans ? Michel se dit que c’est lourd pour un gosse de porter une telle phrase. Qui serait capable de tenir à la déchetterie après ce qui s’est passé ? Il ne peut pas croire que le gosse ignore ce qui s’est passé. Chaque soir avant de s’endormir, et même plusieurs fois par jour, Michel repense à Michel, le père. Il se demande comment il a annoncé la nouvelle. Est-ce qu’il a dit je me suis fait virer ? Est-ce qu’il a dit les connards de collègues, ils m’ont balancé ? Est-ce qu’il a dit je ne veux plus entendre une seule personne dans cette maison me parler de la déchetterie ? Est-ce qu’il n’a rien dit ? S’il n’a rien dit, il a bu. Il a vidé les bouteilles les unes derrière les autres. Sa femme n’a rien demandé. Elle a rangé les verres vides dans la poubelle à verres.

La vérité, c’est que quand il est rentré Michel, il n’a rien dit, qu’il n’a pas dormi cette nuit-là, que le lendemain, il est allé à la petite agence de voyage près de l’église et de l’ancien cabinet de toubib, il a demandé s’il faisait des séjours pour les vieux… couples… amoureux, il a dit amoureux, il a demandé si c’était cher, parce que son budget irait pas au-delà de sept cent, la dame en face a été touchée, elle a demandé si c’était pour un anniversaire de mariage, si on veut, elle a souri et s’est mis à rechercher un séjour en pension complète au soleil, d’accord, parce que le soleil ça fait le teint blond et qu’on profite plus, si vous voulez, elle a demandé sa préférence pour le pays ; non, elle a souri à nouveau, elle s’est caché derrière son écran, un instant s’il vous plaît, Michel a regardé les affiches avec la mer partout, puis la dame gentille s’est redressée sur son siège pour dire j’ai ce qu’il vous faut, Paris-Marrakech avec le transfert à Paris, en pension complète, dans la ville nouvelle durant sept jours avec boissons incluses dans un hôtel quatre étoiles, le Maroc, ça vous dit ? Sinon, j’ai un séjour tout compris à Ibiza… L’Espagne c’est ça ? … Vous profiterez d’une chambre deluxe dans un somptueux hôtel avec une vue imprenable sur la mer, je vous montre… Est-ce qu’il y a une piscine dans l’hôtel ?… Il y en a quatre. Ma femme ne sait pas nager, j’aimerais qu’elle se baigne… Parfait, parfait… la profondeur de la piscine pour un des bassins est de quatre-vingt dix centimètres à un mètre vingt. Il sort de l’étui la carte bleue où le code est écrit sur un papier replié à droite, au cas où. Et là, c’est précisément le cas où.

Dans la maison silencieuse, il glisse les billets sous l’oreiller. Elle mérite. La journée glisse après son tour au supermarché pour lui acheter un maillot de bain. Il hésite sur la taille. Pas tous les jours qu’il lui achète un maillot de bain. Il prend quarante, parce qu’il y a deux tailles en dessous et deux tailles au-dessus et quand il regarde autour, il se dit qu’elle est dans la moyenne. Alors, ça ira. Quand il rentre, les gosses sont devant la télé sauf le grand qui est monté. A dix-huit heures, il dit qu’il a pris des vacances parce que c’était trop dur la déchetterie avec le cagnard. Ce soir, c’est pique-nique sandwich rillettes au bord du canal. Y’a pas de mal à se faire du bien. C’est vu avec le grand, il gardera les petits pendant la semaine. Il a vérifié sur l’ordinateur pour les papiers d’identité. C’est l’Europe, ta carte d’identité suffit. Pourquoi qu’il fait pas dans l’informatique ? A l’école de logistique, il aimait ça l’informatique. Pourquoi qu’il trouverait pas ? La période est pas simple pour les jeunes. Trouver un stage revient à trouver un copain qui connaît un copain, un voisin qui a un copain qui connaît un copain. La logistique personne connaît. Personne connaît, mais personne demande. Il aimerait bien l’aider à trouver son stage, le patron du supermarché était à l’école avec lui mais delà à ce qu’il descende la vitre de son 4×4 et qu’il se souvienne de lui, Michel, le petit qui murmurait la poésie. L’amnésie est la maladie des riches. Les pauvres ruminent leur sort. Ils nourrissent leur ressentiment. Ils se souviennent des noms et des histoires. Les riches ont les certificats d’étude, les albums photos et les lettres. Les pauvres racontent rien, le rien de leur vie ; un dimanche de Pâques, une fête des battages, le quotidien sans secousse d’avant. Michel s’est retourné quand elle a mis sa main sous l’oreiller. Elle a rien dit d’abord. Elle a rallumé. Elle a du bien regarder les billets sous l’ampoule jaune et elle a ri. Elle a ri comme il ne l’avait pas entendu rire depuis des mois, des années peut-être. Elle a ri comme jamais elle n’a ri. Il a ri aussi. Ils se sont entraînés dans leurs rires, ils ont tout dévalé, les tant pis pour demain et les maintenant la vie, ils ont lâché les vannes, le trapèze et les peurs. Le cadre contre le mur s’est décroché à force qu’ils sautent sur le matelas à ressorts. A force que le matelas à ressort bute contre le mur où était le cadre. Ils ont étouffé leurs rires avant de repartir à qui mieux mieux. Une nuit à rire, de leur folie, de leur bonheur, de leur audace, de leur insouciance, de leur peur, de leurs doutes, de leur jeunesse, de leur joie, de leur ivresse, de leur danger, de leur inconscience, de leur décision, de leur partage, de leur secret, de leur moment, de leurs vacances, de leur volonté, de leur plaisir, de leurs rires, de leurs regards, de leur vie. 

A propos de Anna Miro

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7 commentaires à propos de “P#5 Tenir à quoi vs. à qui ?”

  1. On aurait pu avoir seulement “le père” et le “fils” pour éviter confusion ?
    Apprécie cette façon de décrire “les petites choses” (on sait que ce ne sont pas des petites choses dans le fond) méticuleusement, inscrivant les personnages dans un environnement qui sonne juste.

    • Merci Alice pour ce retour. C’était tellement pas clair (même pour moi) que j’ai réécrit la présentation des personnages. ça me fait me dire que les personnages ne sont pas encore assez forts dans ma tête. Michel, le père, passe encore mais Michel, le chef de Michel, le père, s’appelle aussi Jean-Claude, ailleurs. Tout se complique…

      • Chez moi il y a Miguel et Michel, arrière grand-père, grand-père… Je ne sais que trop la confusion ! Et aussi le plaisir de baptiser les personnages, même si ça peut encore un peu attendre je pense ; souvent ça embrume plus que ça ne précise.
        Courage ! Suis de tout cœur avec vous.

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