#P8 Tu

Tu es née d’une mère et d’un père âgés déjà, dans une rue de la banlieue parisienne, maison bourgeoise avec étage.

Personne n’a été prévenu de ton arrivée, ni rien perçu du secret gardé sous les robes longues et les manteaux de laine. Au retour de la maternité, quand la porte s’ouvre, avec ta mère dans l’encadrement et toi dans ses bras et ton père en arrière-plan, ta sœur ne comprend pas, ou ne veut pas comprendre. Elle bondit hors de la maison en chantant « Je vais faire réparer ma poupée, moi, chez monsieur Groslaid, le docteur des jouets » avant de franchir la grille, de disparaître au coin de la rue. 

Tu es châtain avec coupe au carré, yeux bruns qui tirent vers les tempes et taches de rousseur. Ta sœur dit que tu as un visage en forme de coeur. 

Ta sœur arpente la rue Michelet, avec la poussette. Elle parade, elle croise les voisines, les curieuses avec leurs commentaires : toi tu es mignonne mais ta soeur elle est belle, qu’elles lui disent les voisines quand elles vous croisent. Jusqu’à la fin elle se souvient de cela, de ce qu’on lui disait quand vous étiez enfants – toi tu es mignonne mais ta soeur elle est belle – et qu’elle n’en était pas jalouse, et qu’elle en était fière, fière jusqu’à la fin de sa petite. 

Un jour, tu achètes une poupée avec les sous de la quête pour la messe. 

Sur la photo, la rue Michelet est déserte, et la voiture noire sur le trottoir. Tu poses devant le capot métallisé. Tu portes une robe courte avec manches à volants et col Claudine à carreaux bleu marine, et un panier en osier dans la main droite – ou sur le côté gauche, pour qui regarde la photo. Tu te tiens droite dans tes chaussures neuves avec brides et boucles, au milieu du cadre posé sur la commode. Tu souris timidement, tournée vers ta mère, en face, qui fait des mimiques, des mouvements de bras, des claquements de doigts, afin de provoquer un rire, t’encourager à lever les yeux – Fanfan, Fanfan, regarde-moi, Fanfan, ma chérie ! – les yeux de biche que l’on ne verrait pas sans cela. Les cheveux sont coupés au carré, la frange va de travers légèrement, à cause des ciseaux tremblants dans la main de la mère, une main maladroite parfois mais qui ce jour, à cause de l’objectif, s’agite lestement. Ce jeudi de juin, dans ta joliesse, tu poses pour ton père, beau comme un camion, pour ta mère au port de reine, devant la Citroën DS. Tu ne sais pas encore qu’après l’été ils vous laisseront seules, à jamais, à cause de la voiture, de la pluie, d’un mauvais virage. La petite fille sur la photo, on voudrait la prévenir, la protéger, prendre sa peine, mais ce n’est plus que du papier.

Rascal

 

A propos de Claire Le Goff

Pratique théâtrale, mise en scène et écriture à Bastia, Compagnie Ghjuvanetta. Enseignement du français langue étrangère. Quelques publications : Mademoiselle Grelon (La Scène aux ados, Promotion théâtre, éditions Lansman, 2015), Des Miettes (recueil de nouvelles La Peau des autres, éditions La Passe du vent, 2015), Café de la Porte Dorée (recueil de nouvelles, concours Musanostra 2018), Contre le mur de pierre, Et sa désolation (recueil à venir, Musanostra 2020). Blog d'écriture en cours, Confiture d'épinards. Heureuse d'être parmi vous !

Laisser un commentaire