pro | de la mort des librairies de village, questions

il n’y a plus de librairie-papèterie à Illiers-Combray...


Soit le célèbre passage suivant de À la Recherche du temps perdu, premier livre, Combray :

Dans l’espèce d’écran diapré d’états différents que, tandis que je lisais, déployait simultanément ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondément cachées en moi-même jusqu’à la vision tout extérieure de l’horizon que j’avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu’il y avait d’abord en moi de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste, c’était ma croyance en la richesse philosophique, en la beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier, quel que fût ce livre. Car, même si je l’avais acheté à Combray, en l’apercevant devant l’épicerie Borange, trop distante de la maison pour que Françoise pût s’y fournir comme chez Camus, mais mieux achalandée comme papeterie et librairie, retenu par des ficelles dans la mosaïque des brochures et des livraisons qui revêtaient les deux vantaux de sa porte plus mystérieuse, plus semée de pensées qu’une porte de cathédrale, c’est que je l’avais reconnu pour m’avoir été cité comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui me paraissait à cette époque détenir le secret de la vérité et de la beauté à demi pressenties, à demi incompréhensibles, dont la connaissance était le but vague mais permanent de ma pensée.

 

Évidemment, les séjours de Marcel Proust à Combray remontent à quand il avait entre 8 et 11 ans, soit entre 1880 et 1885. Tout a changé depuis lors. Dans un bourg comme Illiers, le nombre de professions disparues ferait un inventaire douloureux pour ceux de ma génération, si la plupart perduraient dans notre propre enfance : le forgeron, le rémouleur, le marchand de peaux, les chapeliers, les épiceries (en tout cas pour les Amiot, la famille de Proust).

Il faut tenir compte, pour Marcel Proust, du temps élastique, une part des expériences de Combray étant rapprochée du temps de l’écriture de son livre, mais en ce cas on retrouvera le même passage dans La forme d’une ville, de Julien Gracq – celui qui n’aimait pas Proust.

Et le mot librairie, même alors, ne se suffit pas à lui seul : comme encore à Civray chez Baylet dans la fin des années 60, ce qui faisait marcher le commerce c’est l’écosystème marchand non pas basé sur la lecture, mais sur l’indissociable couple d’usages lecture et écriture, lecture et savoirs, savoirs et pratiques des savoirs – la trousse d’écolier et ce qu’elle contenait, les calculatrices pour le garage, le globe terrestre, les sous-main de cuir et les buvards et registres, et, pour ce qui concernait les livres, une place prépondérante a ce qui a fui depuis longtemps le commerce de détail, dictionnaires, encyclopédies, codes civils ou annuaires.

Je connais aujourd’hui des villes pas plus grosses, ou à peine, et où une librairie tient le coup. Il y a l’exception de Le Bleuet, à Banon : le choix d’un empilement infini de livres (plus tout récent et très bel entrepôt, avec vélo électrique à la librairie pour aller chercher sa commande), du coup chaque année on fait un crochet de 70 bornes pour y passer et qu’importe. Mais à Saint-Amand Montrond Sur les chemins du livre où la librairie de ville se complète d’un camion en balade dans les villages, entreprises, sorties d’école, ou à Saint-Léonard de Noblat, ou au Livre à Venir créé par Patrick Cahuzac à Saumur (mais ce sont toutes des villes d’une autre taille que Civray ou Illiers-Combray), ça vit et ça tient le coup.

Et d’autres surprises régulières, lorsqu’il s’agit d’une région à forte identité, ou parce qu’il s’agit d’un bouquiniste, on porte chacun une carte intérieure des sources de livres, ou bien, à l’inverse, à chaque livre qu’on a chez soi on associe parmi les autres données (auteur, sensations de lecture) le lieu où s’est faite la rencontre, voire la conversation avec le libraire qui vous l’a mis dans les mains alors que votre requête n’aurait pu formuler qu’elle concernait cet auteur et ce livre (encore pour moi, il y a quelques semaines, la découverte de Giorgio Manganelli lors d’un passage au Livre à Tours).

Évidemment, toutes ces cartes rebrassées par Internet. Même pour Manganelli : même fréquentant un libraire atypique disposant de l’ensemble du fonds pour chacun des auteurs qu’il sélectionne, les premières traductions Bourgois sont inaccessibles, un tour de web et je les trouve d’occasion, elles seront dans ma boîte aux lettres 72 heures plus tard. Et s’il s’agit de lecture courante, priorité pour moi à l’outil qui me permet de bénéficier vraiment de la lecture, je préfère que ce soit sur ma tablette que sur mes étagères.

Probablement que, dans cette réflexion, on ne peut rien séparer de nos usages de la ville. Jusque dans les années 70, Civray était ce que j’appelle une ville complète. Ceux qui travaillaient à Civray y vivaient, les enseignants notamment, et ce qu’on consommait à Civray on se le procurait sur place. Les rouleaux compresseurs de la grande distribution n’avaient pas écartelé nos géographies. Là aussi, dans une relation d’écosystème : les fournitures spécialisées du garage nous entraînaient à Niort ou Poitiers, dans ces équipées il y avait aussi le passage à la librairie de la grande ville, et ce jeu hiérarchique valait déjà quand nous étions en Vendée, avec Messe à Luçon pour le courant, et Dandurand à Fontenay-le-Comte ou Jabalot à La Rochelle pour le moins fréquent. Et pour cet étage-là des villes, le combat perdure même s’il est âpre – et tout auteur dans mon genre sait décliner (et y associer des visages) pour chaque ville de sa région le nom des librairies (à Poitiers, avoir pu m’offrir d’occasion Les lieux de savoir de Christian Jacob, depuis lors dans mon bureau).

Mais nos usages de la ville changent en permanence. Mon usage de l’information, la réduction drastique, un parce qu’économie limite, deux parce que tous les anciens objets techniques concentrés dans une poignée d’appareils, et que les fringues c’est pas trop mon truc, à peine si j’ai à faire une fois tous les mois ou deux mois au centre-ville, quand pendant des années je passais en librairie chaque semaine. La librairie comme lieu de socialité suppose que nous usions encore de la ville comme socialité, mon usage personnel – vissé dans mon écart et une bibliothèque déjà constituée – n’est pas la norme heureusement, mais ce même facteur vaut probablement comme curseur pour beaucoup.

Il n’y a pas à juger de ces transferts de socialité en termes de hiérarchie, on perd en rapport immédiat, on gagne en sélectivité – j’accède via ma pratique réseau, discret accompagnement de mon temps connecté, espace conversationnel non intrusif, travail de veille et journal en partage, à une socialité que ne me permettrait pas la socialité de voisinage. De même, pas possible de juger en termes de hiérarchie de ce qui concerne la recomposition du temps de lecture. Le filtre du récit comme rapport au monde, à la fois comme écart et réflexion, mais accès à ce qui n’appartient pas à notre immédiat sensible, temporellement ou spatialement, a toujours organisé le temps du lire-écrire, pour Saint-Simon ou Sévigné comme pour Kafka ou Flaubert (ou Proust), et c’est dans cette continuité d’usage que la technicité nouvelle, le web, reconstruit la présence lecture, le temps d’écriture. Je n’ai jamais passé autant de temps à lire et décrypter le monde, mais ce qui passait auparavant par la recherche documentaire, la presse et le livre, s’est transféré avec augmentation d’acuité dans le support web. Nous pouvions nous écrire une fois par semaine, pendant des années, avec un ami comme Pierre Bergounioux (qui maintient, lui le Pierre, cet usage, je le sais par certains de ses correspondants, et pourtant lui aussi, lorsqu’il échange avec son frère Gabriel, n’hésitera pas à lui transmettre par mail une photo numérique en guise de l’ancien récit... ), l’usage d’outils comme Facebook (particulièrement sensible aujourd’hui, avec explosion dans la ville québécoise de Lac-Mégantic, où vivent les parents d’un ami proche, lui-même cette semaine en vacances familiales annuelles, chez eux très brèves, dans l’Ontario) tendrait à prouver que les usages de l’écrit qui s’installent dans l’immédiateté de Facebook ne sont pas un recul par rapport à la quantification temporelle de l’ancien courrier postal, de plus en plus voué aux seuls échanges de factures.

C’est ce dépli qui est nécessaire. Où trouve-t-on les livres quand on vit en province ? Mais les répartitions même de population se sont transformées. En se concentrant, les lieux d’accès aux livres s’appellent Cultura, Espace culturel Leclerc, avec une modification radicalement plus dangereuse que le web, qui représente un plus pour ses usagers : les 2/3 du chiffre d’affaire contenus dans un bouquet de 300 ou 500 titres, normalisation culturelle toujours accrue, et toujours plus centrée sur l’asservissement à la littérature industrielle de consommation rapide.

Mes propres souvenirs de livres acquis dans ces librairies des micro-villes de mon propre parcours, je sais les nommer. Il n’y aurait pas eu la passion Jules Verne en fin d’école primaire, ou le désordre intérieur Grand Meaulnes en sixième ou Stendhal en quatrième-troisième, sans l’isolement de la vie rurale, dans une période où la télévision commençait juste de nous rejoindre (l’assassinat de Kennedy tremblotant en noir et blanc). Des pans entiers de révélation littéraire sont liés pour moi à ces hasards de librairies de toute petite ville, Kafka acheté à la maison de la Presse de la Tranche-sur-Mer l’été 67 à cause d’un dessin de Sempé incluant le mot kafkaïen, ou le rôle déclencheur d’un Pléiade Edgar Poe, lu adolescent en poche mais acquis à 24 ans lors d’un passage à Lannion...

Dans le passage de Proust où on découvre qu’à Illiers des souvenirs (en tenant compte que chez lui tout est recomposition, à preuve qu’il ne dit pas qu’une des boutiques est celle de son oncle), il faut aussi ne pas laisser de côté, dans le vrac de papier imprimé, qu’il soit – aussi bien que, ou avant que d’être – livre, brochures et livraisons, cet univers d’almanachs et revues, ou publications populaires et feuilletons, qui a pris son élan sous Balzac. Le livre n’est qu’une forme particulière d’un flux plus vaste, et qui l’était encore (livres utilitaires, guides de jardinage, cahiers ou fiches de recettes, albums de voyages) il y a 30 ans, mis à mal beaucoup plus par sa transformation et rentabilisation industrielles avant l’âge du web que par le web lui-même. Le commerce du dictionnaire avait échappé aux libraires de ville et villages bien avant que nous utilisions le web comme dictionnaire.

Mais, dans ce magnifique passage de Proust posant cette notion de proximité pour la disponibilité des livres, et si nous ne négligions pas non plus ce mot ficelles ? Tout simplement, parce que si cher Marcel n’a jamais eu à gagner sa vie (ce qui ne l’a pas empêché de la passer à se ruiner), il est à la lisière d’une bascule où accèdent à la littérature des individus qui n’auraient pu socialement en franchir autrement les barrages. Francis Ponge, pendant des années, à partir de 1927 (et tous ces 8 ans où le Parti pris des choses se fait refouler de tous les éditeurs) est employé chez Hachette et emballe de papier kraft, ficelle et étiquette calligraphiée collée à la gomme arabique, les livres à destination des éditeurs de province. Henri Michaux, lui aussi né en 1899, sera employé aux mêmes tâches dans un entresol par un éditeur de manuels techniques, à son arrivée à Paris, avant d’être requis somme secrétaire-nègre-rédacteur par Jules Supervielle, humble rôle mais qui sera sa chance. L’écosystème de cette distribution atomisée sur le territoire spatial, en passant par colis et ficelles, interfère donc avec ceux qui en sont à la source, les auteurs.

Il y a sur ce site la présence régulière des librairies et bibliothèques visitées, parce que ça fait partie de ma vie, de mon parcours, de mes amitiés – voir cette piste ou cette piste. J’ai aussi dans mon disque dur une collection de vitrines de ces librairies closes – pas possible de ne pas en faire trace, mais je m’abstiens le plus souvent de les mettre en ligne. Souvenir d’en avoir récemment photographié à Poitiers (encore) et l’hiver dernier à Fontevraud. Mais celle-ci a un autre statut : Illiers-Combray, malgré le nom, ne s’est pas transformé en chapelle de l’écrivain qui 3 années de suite, dans son enfance et son asthme, vint y visiter la tante Léonie. Un bourg ancré dans une région rurale prospère, et dans l’orbite d’une ville – Chartres – elle-même en limite de la mégapole avec trains directs pour Montparnasse.

Mais comment, en voyant la façade fermée et à vendre du lieu où on pouvait à Illiers-Combray se procurer des livres, quels qu’aient pu être récemment ces livres, et que probablement ils ne m’auraient pas intéressé ?

Tiens, je me souviens, en octobre 2011, à Saint-Florent-le-Vieil, à quelques heures de ma lecture impro sur Gracq, d’avoir fait violent lapsus, au lieu du Pléiade rempli de petits post-it repères qui devait me servir d’appui, découvrir dans mon cartable le Pléiade Sarraute, avoir pu racheter le Gracq tome II (offert après, ce n’est jamais grave un livre en trop, bien moins grave que l’absence d’un Gracq numérique pour nos recherches personnelles et nos tâches d’enseignants...) à la maison de la Presse de Saint-Florent le Vieil, celle-même où Gracq venait chaque matin acheter son journal, laissant sur sa porte un petit carton (tenu par une ficelle), je reviens dans quelques minutes qui sera aussi dispersé aux enchères par les vautours à sa mort. C’est de ce micro-lien, qui permet de trouver à Saint-Florent le Vieil, maison de la Presse, les deux Pléiade Gracq, que nous prive aussi à jamais la fin de la librairie-papèterie-jouets d’Illiers-Combray.

Je ne sais pas ce qu’étaient les jouets, probablement modeste choix, qu’on y trouvait. Mais désormais là aussi ce sera la galerie marchande de Nogent-le-Rotrou ou le Toys’O Rus de Chartres, normalisation et concentration.

Je sais qu’il est totalement illégitime – en tout cas la ville d’Illiers-Combray (pratiquerait-elle aujourd’hui le changement de nom qu’elle a opéré en 1971 ?) ne tombe pas dans le travers de Chinon avec auto-école Rabelais, lycée Rabelais, cinéma Rabelais, espace Rabelais etc... Tant mieux, on y est d’autant plus à l’aise, quand on se confronte dans les rues réelles aux souvenirs de lecture et qu’il nous paraît bien petit, le donjon indiqué par Gilbert au narrateur pour le rendez-vous manqué.

Mais comment, quand on aime Proust et que forcément alors on se souvient du passage avec les livres achetés dans le magasin qui les tient, si petit soit le bourg d’Illiers dans l’époque de Proust enfant, regarderait-on sans trouble cette vitrine glacée au blanc d’Espagne ?

L’avant-veille de ce retour à Combray, prenant le métro après une intervention à Sciences Po, j’avais encore une sorte de frisson non réprimable, passant devant l’ancienne librairie La Hune devenue un sinistre trou du cul pour amateurs de luxe. Ce n’est pas une question de province, de Gaudissart et de muse du département, c’est au-delà de ça, cette question de la mutation. D’ailleurs même, après avoir acheté ce premier Kafka en livre de poche à la maison de la Presse de la Tranche-sur-Mer, probablement l’été 1967, c’est lors de ma première visite seul à Paris que je me rendrai exprès (là l’été 1970 je crois) boulevard Saint-Germain pour voir les librairies célèbres et que j’y achèterai le Château de Kafka – sans rien savoir à l’époque de comment Kafka, lors de son bref séjour à Paris en 1910, et sans parler français, y avait acheté la Chartreuse de Parme que durant toute mon adolescence j’ai dû relire une fois tous les deux ans, en alternance avec une relecture de Le Rouge et le Noir. C’est cette continuité-là, qui a stoppé – et qu’il nous revient en partie, parce que personne ne le fera à notre place, de reconstituer là, dans nos jardins d’écran, où nous avons liberté de publier sans avis de personne. À Civray, sur la grand place, on trouve des boutiques d’assurance, des cabinets de soins médicaux et des spécialistes de matériel orthopédique (plus une épicerie anglophone, à cause du nombre de fermettes locales rachetées par les British) là où il y avait le magasin de chasse-pêche, les tissus Gardès et les deux boutiques de livres.

... en la beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier, quel que fût ce livre. Car, même si je l’avais acheté à Combray, en l’apercevant devant l’épicerie Borange, trop distante de la maison pour que Françoise pût s’y fournir comme chez Camus, mais mieux achalandée comme papeterie et librairie, retenu par des ficelles dans la mosaïque des brochures et des livraisons qui revêtaient les deux vantaux de sa porte plus mystérieuse, plus semée de pensées qu’une porte de cathédrale...

Et que ça concerne notre pays tout entier. Et qu’il n’y a rien à regretter. Et que pourtant ce qu’on y regrette c’est le meilleur de ce qui nous est arrivé.

 


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1ère mise en ligne 6 juillet 2013 et dernière modification le 20 juillet 2013
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