#été2023 #07 | de la préparation du corps, Francesca Woodman

un cycle sur les outils de l’élaboration et de l’invention du roman


 

#07 | de la préparation du corps, Francesca Woodman


D’un personnage, faire exister le corps.

D’un livre, faire la peau mouvante et le tranchant bref des visages et des gestes.

Je parle de nous transformer en « anti-Balzac », quelle prétention immodeste, pour un fidèle comme moi, avec son demi-siècle de relectures de la Comédie humaine retraversée en tous sens : mais quand Balzac se pose pour nous donner à voir les traits, le physique, les travers, les vêtements et démarche d’un personnage, il semble tout recomposer depuis une boîte à outils statique et convenue. Flaubert ne saura pas vraiment mieux faire, ça va se déplier et se fluidifier avec Proust.

Et puis le versant théorique : la philosophie d’une énonciation par le sujet naît tard, via Montaigne puis Descartes. Elle est la forme dominante du rapport récit-monde jusqu’à Samuel Beckett. Si Adorno voit Auschwitz comme point de rupture, nous irons, nous, le chercher plutôt dans cette filière toute neuve dont Artaud — après Baudelaire — semble la première éruption : ce qui est sujet dans le texte, c’est le corps. Des oeuvres majeures naissent de cette fissure, Danièle Collobert par exemple.

Et dans le roman ? La magie avec laquelle Virginia Woolf fait surgir ses personnages, une inflexion ?

On va s’y risquer — oui, risque, question, laboratoire — à partir d’un bref, ténu, mais insistant livre paru l’hiver dernier chez POL, Francesca Woodman de Bertrand Schefer. Dérangeant d’abord pour le principe d’écriture : ni un essai critique sur l’oeuvre photographique, fulgurante, brève et tragique, de Francesca Woodman, ni une biographie de Woodman, ni une autobiographie de l’auteur via son approche de l’artiste disparue, mais un chemin en soi-même initié par l’approfondissement des oeuvres de l’autre.

Et c’est cela dont je voudrais cette semaine faire notre laboratoire : Francesca Woodman construit ses images, processus savant, élaboration du niveau de complexité de la peinture, et l’instant de la prise de vue catapulte l’image dans une figure qui échappe à cette préparation.

Je n’ai pas voulu insérer d’images dans le fil de la vidéo, mais prendre d’abord connaissance de ces traces de Francesca Woodman.

Pour nous, il ne s’agira pas d’une approche d’un ou d’une artiste, comme on a pu le faire dans le cycle Prendre, via Taryn Simon, Gina Pane, Chantal Akerman ou Nan Goldin (mais rien n’empêche d’y revenir, ou de vous y atteler en guise de préparation !).

Cette construction du corps pour le moment où cela échappe, ce qu’on prépare pour paraître, ne serait-ce que dans le plus commun de la vie ordinaire, on va se saisir du processus dans les plus anonymes des personnages qu’on croise, ou tout simplement le ou la ou les personnages déjà surgissant dans vos précédentes contributions (mine de rien, de la 1 à la 6 avec les 1bis à 6bis, on en a déjà 12 sous le coude, en à peine 40 jours !).

J’insiste : la question de l’art et de la photographie n’est pas ce qui nous concerne ici.

Ce qui nous concerne, et c’est là que nous seront ces anti-Balzac, en nous plaçant à la suite de Bertrand Schefer, c’est cette saisie en mouvement de la préparation du corps, quel que soit le personnage (réel ou fictionnel) qui sera le socle de votre texte.

Il m’est venu, dans l’impro de la vidéo (rituel personnel : la vidéo enregistrée en impro, et cette consigne écrite le lendemain), l’image de ces gestes de tournage. Celui qui a la caméra filme de tout près le personnage qui avance, tandis qu’un assistant le guide par les épaules tandis qu’il recule. Peut-on adapter ce geste à l’écriture ?

J’ai choisi, dans l’extrait à télécharger, trois brefs passages du livre de Bertrand Schefer, d’ailleurs replacés dans le désordre. Pour la coupe nette et franche du temps, le présent mobile qu’il instaure, pour trois de ces préparations du corps : « Et il y a eu cette histoire de... » (p 57), puis « Elle ouvre la fenêtre et ça y est... » (p 67), enfin « Comme un puzzle. Des détails, des images, des objets. Comme si à partir d’eux... » (p 34), pour ce fonctionnement très précis où l’objectivité de ce qu’on installe dans le récit contraint l’auteur à laisser passer le corps en première nappe ou surface du texte. Pour lui, en accompagnant cette phase où Francesca Woodman prépare la mise en scène de son image, où on ne verra plus que cela, le corps, mais arrêtant son texte avant l’instant où ce qu’il décrit est devenu cette image.

On est à une bifurcation forte. Dans une inflexion de la puissance même de l’écriture, à une croisée neuve de son champ théorique. Cette question du corps traverse toutes les dernières décennies de la prose contemporaine, avec forte pensée pour Chantal Chawaf ou Monique Wittig. C’était un rendez-vous obligé, depuis l’amont même de ce cycle.

En forte attente de ce que vous y apporterez.

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 juillet 2023
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