Prop #03, une balle

Un

C’est une balle. Une balle de fusil, pas une cartouche de chasseur, une balle de guerre. Elle est petite, fine et se finit en pointe, pour la pénétration. Elle est d’un brun foncé, terni par les années passées dans la terre, recouverte par endroits d’un mélange de rouille, de terre et de métal, adhérent à sa surface. Dans son tiers inférieur, partiellement recouvert par la rouille, on y distingue un léger dénivelé, faisant le tour de la balle et à partir duquel la balle se fait conique. Elle tient dans la main, s’y fait pesante. Je l’ai gardé longtemps dans ma trousse d’écolier, depuis le jour où mon grand-père me l’a donné après l’avoir l’a ramassé au hasard d’une de nos promenades en commun dans les bois.

Deux

Une balle. Balle de guerre, vieille guerre, terre de sang, guerre perdue, balle perdue. Balle qui claque, balle qui siffle, balle qui troue, balle perdue. Brun, brun usé, brun triste, brun vert-de-gris, brun rouillé, sifflement perdu. Je l’ai gardé, je ne l’ai pas perdu. Fascination pour l’objet, petit et trouble, fascination trouble, son poids dans ma main. Le poids du danger, le poids du souvenir, le poids de la peur, le poids d’une vie perdue. Je ne l’ai pas perdue, j’y ai fait attention, sans même y faire attention. Elle me vient de mon grand-père.

Mon grand-père, cheveux blancs, salopette bleue d’ouvrier, paysan aussi, une vache, une chèvre. Il marchait les deux mains dans le dos, légèrement courbé, toujours à regarder devant lui, il ramassait, amassait, rangeait, sa grange remplie de vis, de boulons, d’outils, pour le bois, pour le fer, pour bricoler, pour réparer, pour garder. Pour un au-cas-où, un on-ne-sait-jamais. Le bois, en haut du village. Le bois, pour mon grand-père, terrain d’exploration, de flânerie, pour moi, assez profond pour faire peur, pas assez pour faire reculer, juste hésiter.

La balle, pourquoi me l’a-t-il donné ? Pas de souvenirs, peut-être un « tiens, regarde », j’ai regardé, j’ai gardé. Lui qui a échappé de justesse aux deux guerres, la première trop jeune, la deuxième trop vieux. À la fin de la deuxième, arrêté comme otage avec une dizaine d’autres, ses cheveux ont blanchi pendant la nuit ; au petit matin, les autres ont été emmené, lui, « le vieux », est resté. La balle n’était pas pour lui ce matin-là, une autre était pour moi, pour le souvenir, à l’orée de ses 70 ans.

Trois

C’est une balle. Une balle de fusil, une balle de guerre. Petite, fine, elle se finit en pointe. Faite pour tuer. Elle est d’un brun foncé, terni par les années passées dans la terre, recouverte par endroits d’un mélange de rouille, de terre, de métal.

Pourquoi avoir repensé à cette balle, rangée, oubliée, perdue au fond d’un tiroir ?

Une balle de guerre, d’une vieille guerre, une balle perdue dans une terre de sang, d’une guerre sauvage. Elle n’a pas tué. Elle a essayé de se faire oubliée, dans la terre, au fond d’un bois. Elle pèse dans la main. Le poids du danger, le poids de la peur, le poids d’une vie à effacer.

Est-ce pour ces images que je l’ai gardé ? Qu’en sais-je ? Maquis, Algérie, Vietnam, rien vécu, toujours interpellé. C’est son poids dans ma main qui, dès le début, m’a étonné, surpris, interrogé. Avec elle dans ma main, j’ai toujours des images de guerre, la première, la deuxième, qu’importe. Fascination trouble. J’entends le silence qui précède le claquement. Mon père m’a dit un jour, si tu entends la balle c’est qu’elle n’est pas pour toi. Et moi, l’aurais-je entendu ?

Son poids, pour moi, c’est le poids du souvenir. Elle me vient de mon grand-père. La balle, pourquoi me l’a-t-il donné ? Pas de souvenirs, peut-être l’a-t-il ramassé au cours d’une de nos promenades communes dans les bois, un « tiens, regarde », j’ai regardé, j’ai gardé.

Mon grand-père, cheveux blancs, salopette bleue d’ouvrier, paysan aussi, une vache, une chèvre. Il marchait les deux mains dans le dos, légèrement courbé, toujours à regarder devant lui, il ramassait, amassait, rangeait, sa grange remplie de vis, de boulons, d’outils, pour le bois, pour le fer, pour bricoler, pour réparer, pour garder. Pour un au-cas-où, un on-ne-sait-jamais. Pour moi, une caverne aux trésors.

Il a échappé aux deux guerres, la première trop jeune, la deuxième trop vieux. Il m’a laissé cette balle, ou plutôt c’est moi qui ai choisi de la garder. Lui, l’homme doux, simple, pacifique. Et la balle de guerre, inutile, perdue, pour me rappeler. Mes souvenirs rebondissent de lui à elle, d’elle à lui, la simplicité tranquille, l’effroi pénible.

Quatre

Je reprends.
Moi.
Mon grand-père.
Et une balle, donc.

La balle. Pas n’importe quelle balle. Une balle de guerre. Petite, fine, d’un brun foncé, terni par les années passées dans la terre, recouverte par endroits d’un mélange de rouille, de terre, de métal. Petite et pointue, faite pour la guerre. Une balle perdue, qui se fait oublier au fond d’un bois.

Mon grand-père. Ouvrier paysan, à la retraite, pas celle de la guerre, celle du travail à l’usine. Lui reste une vache, une chèvre, et un grange pour amasser, bricoles, outils, pour le bois, pour le fer, pour bricoler, pour réparer, pour garder. Pour un au-cas-où, un on-ne-sait-jamais.

Moi. L’enfant qui se pose trop de questions, qui ne les pose pas, les questions, qui les garde pour lui, et qui marche avec son grand-père, l’homme tranquille qui le rassure.  

La scène. Mon grand-père en promenade, moi dans ses pattes. Le bois est grand, pas immense, en haut du village, le bois fait un peu peur, plein d’histoires. Un jour, peut-être en foulant au hasard, sous les feuilles ou dans les mottes de terre, il tombe sur cette balle, me dit « tiens, regarde », j’ai regardé, j’ai gardé. La balle.

L’histoire qui suit. Je l’ai gardé longtemps dans ma trousse d’écolier. Fascination pour l’objet, petit et trouble, fascination trouble, son poids dans ma main. Le poids du danger, le poids du souvenir, le poids de la peur, le poids d’une vie perdue. Je ne l’ai pas perdue, j’y ai fait attention, sans même y faire attention. Puis je l’ai rangé dans le fond d’un tiroir.

L’histoire dont on ne sait pas si elle a eu lieu. Le soldat vert-de-gris se cache, allongé là, dans ce petit bois, il devient mélange de terre, de bois, de métal. Il attend.
L’autre soldat, maquisard ?, homme de troupe ?, corps franc ?, se faufile entre les arbres. Lui, ce jour là, spécialement ce jour là, il n’est pas tranquille, peut-être même vert-de-peur. Il s’approche, il sent, il se courbe, hésite.
La balle siffle, le soldat se couche d’un coup, une feuille, une branche craque. Puis, seulement le bruit étouffé d’une course dans le bois.

L’histoire qui ne finit pas.  Pourquoi ai-je gardé cette balle si longtemps ? Mes souvenirs rebondissent de mon grand-père à elle, d’elle à lui, la simplicité tranquille, l’effroi pénible. Lui, l’homme doux, simple, pacifique. Et la balle de guerre, inutile, perdue, pour me rappeler.

Cinq

C’est une balle. Une balle de fusil, une balle de guerre. Petite, fine, elle se finit en pointe. Faite pour tuer. Elle est d’un brun foncé, terni par les années passées dans la terre, recouverte par endroits d’un mélange de rouille, de terre, de métal. Une balle de guerre, d’une vieille guerre, une balle perdue dans une terre de sang. Elle n’a pas tué. Elle a essayé de se faire oubliée, dans la terre, au fond d’un bois. Elle pèse dans la main. Le poids du danger, le poids de la peur, le poids d’une vie à effacer. Son poids, pour moi, c’est la légèreté du souvenir. Elle me vient de mon grand-père.

Mon grand-père, cheveux blancs, salopette bleue, ouvrier-paysan à la retraite, pas celle de la guerre, celle du travail à l’usine. Lui restait une vache, une chèvre et un grange pour amasser, bricoles, outils, pour le bois, pour le fer, pour bricoler, pour réparer, pour garder. Pour un au-cas-où, un on-ne-sait-jamais. Pour moi, une caverne aux trésors.

Il m’emmenait souvent en promenade, dans le bois au-dessus du village. Le bois faisait un peu peur, plein d’histoires, pour la mémoire, pour les enfants, pour se raconter. Il marchait les deux mains dans le dos, légèrement courbé, toujours à regarder devant lui. Un jour, en foulant au hasard, sous les feuilles ou dans les mottes de terre, il est tombé sur cette balle, m’a dit « tiens, regarde », j’ai regardé, j’ai gardé. Je l’ai gardé longtemps dans ma trousse d’écolier. Je ne l’ai pas perdue, j’y ai fait attention, sans même y faire attention. Puis, je l’ai rangé dans le fond d’un tiroir.

Mon grand-père a échappé de justesse aux deux guerres, la première trop jeune, la deuxième trop vieux. À la fin de la deuxième, arrêté comme otage avec une dizaine d’autres, ses cheveux ont blanchi pendant la nuit ; au petit matin, les autres ont été emmené, lui, « le vieux », est resté. La balle n’était pas pour lui ce matin-là, une autre était pour moi, pour le souvenir, à l’orée de ses 70 ans.

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