ne pas subir le numérique

recommandations pour répondre à la demande de Bruno Patino



- Lire le Rapport Patino (pdf).
- Ce lundi 30 juin, publication attendue en ligne du rapport de la commission dirigée par Bruno Patino. Pas de panique à bord, comme choisit de titrer Pierre Assouline, mais bien ce qu’il énonce avec force dans son billet : la migration est de fait en train de s’accomplir, et les usages qui y naissent ne sont ni en opposition, ni en continuité avec le monde éditorial qui lui préexistait. C’est un autre métier, une autre lutte, et c’est bien ce qu’il nous faut apprendre, puisque la littérature, la passion à écrire est cependant le seul vecteur qui également traverse les deux mondes. D’où certaine sérénité à marcher déjà dans ce terrain neuf, et loin d’y être seul...
Je ne corrige ni ne reprends rien des notes ci-dessous, préparées pour ma propre audition, le 27 mai dernier, à propos de l’expérience publie.net, elle-même en chamboulement permanent tant ça avance pour nous sur tous les chantiers à la fois (création d’une eurl d’édition numérique, lancement de l’abonnement bibliothèques, index et métadonnées, mais surtout les formats, l’ergonomie écran, et les auteurs eux-mêmes : tant les textes que nous mettons en ligne au rythme de 2 par semaines relèvent pour nous de l’imprévu...).
Et qui font qu’on a manque absolu de temps pour ce qui concerne les épineuses questions de savoir si ce que nous faisons c’est du livre numérique ou pas, s’il faut une norme et un prix fixes, si ça relève du droit d’auteur ou bien d’une autre façon d’exercer notre besoin d’insurrection...
Ainsi, très fier des 2 textes mis en ligne hier : Le roman est-il concevable ? de Dominique Dussidour, matériaux numériques associés à son livre à paraître chez Laurence Teper en septembre, et La Révolution dans la poche, où Véronique Pittolo travaille sur la question Peut-il exister un imaginaire de la contestation aujourd’hui ?, mais via le Net et pour le Net.
A propos :
- l’Ircam du numérique (formulation dont la propriété revient à Isabelle Aveline de zazieweb) évoqué à la fin, j’aurai la chance de le tenter en petit, l’an prochain, chaque vendredi après-midi, à la bibliothèque de Bagnolet, métro Galliéni, où on aura wifi à volonté, quelques ordis fixes, une grande salle, de l’audio et de la vidéo, et j’espère soutien de quelques BTS codeurs...
- le livre d’Emmanuel Pierrat mentionné en préambule s’appelle Les troublés de l’éveil et sera en librairie en septembre, comme mon portrait de Led Zeppelin : les temps ne sont pas doubles, ils sont juste multiples.
- quelques liens (dont le rapport lui-même) et discussion sur le forum

 

il fallait se préparer à passer les portes sévèrement gardée du ministère

Bon, on sait bien comment les éditeurs en ce moment sont perdus, n’osent pas franchir le pas, s’obsèdent sur la « protection » des textes, le contrôle des rédactionnels… Et puis les auteurs ne s’y mettent pas, donc le Net appartient à ceux qui le font, et, comble, ils font aussi de la littérature.

Alors la question officiellement posée à la commission Patino, « comment ne pas subir le numérique », je ne la ressens pas comme telle : le numérique est une mutation qui affecte la totalité de notre rapport au monde, et nous avons la chance de vivre la transition de l’intérieur. C’est avec angoisse dans la mesure où les fins de mois ne sont pas roses, mais la chance de vivre au temps même de la fissure, comment ne pas l’attraper, on voudrait tellement plus en faire ? (Rage principale, depuis que publie.net me mange mes heures : avoir dû délaisser les expériences audio…)

Il fallait se préparer à cette audition.

Savez-vous que trente-deux personnes en France souffrent d’un trouble du sommeil, qui consiste à ne dormir que 2 heures par nuit, depuis l’enfance ? Ce n’est pas une révélation, il va raconter cela dans quelques semaines dans un livre, j’en connais un : Emmanuel Pierrat. On parlait de l’improvisation orale, moi pour mes conférences et lectures, et lui pour ce qui a un autre enjeu, la plaidoirie. Emmanuel utilise l’aube pour rédiger une fausse plaidoirie par écrit, l’imprime sans la relire, et dispose du tirage s’il avait un blanc. Dans le temps improvisé de la plaidoirie, où rien n’est comme dans le texte d’essai, il ne s’en sert pas, mais a besoin de ce galop préalable – vieil art du rhéteur. D’ailleurs, ensuite, avec Emmanuel, on a parlé de Cicéron (et surtout fasciné, j’étais, plus tard dans la discussion, par son approche des sociétés sans "droits d’auteur" ou l’instance sur laquelle quelques-uns comme lui se battent, pour faire reconnaître des "droits collectifs" ou patrimoniaux dans plusieurs pays d’Afrique ou diverses communautés d’Inde).

Alors, pour cette audition, ce matin j’ai fait comme Pierrat l’avocat : fausse conférence rédigée de 5 à 8, complètement oubliée lorsqu’il s’est agi de cette heure de conversation à bâtons rompus. Peut-on prédire l’Internet, et les usages qui vont remplacer les nôtres ? De notre côté du Net, il y a bien assez à expérimenter le présent, ses impasses, ses vertiges.

A la fin de l’heure de discussion, avec vue sur les Buren du Palais-Royal sous pluie noire et battante, Bruno Patino m’a demandé, comme aux quarante autres acteurs du numériques qu’ils ont auditionnés, cinq recommandations et un repentir, à faire comme un exercice.

Voici donc 1, mes recommandations et repentir, suivi de 2, mes notes du matin sous forme de fausse conférence. Et vous, quelles seraient vos 5 recommandations ? A vous le relais, vous pouvez les mettre ici en ligne, ou indiquer le lien de votre blog où elles figurent... (Et je transmettrai bien sûr !)

Je laisse à ces notes leur forme de surgissement. Désolé, c’est un brouillon, ça le restera.

Ensuite, ai rejoint au Nemours Jacques Ancet et un verre de Sancerre blanc (qu’il m’a offert, en plus) : il m’a montré en exclusivité nouvelle traduction sonnets de Gongora... Et si, tout ça, ce n’était que pour cela, encore cela, malgré tout cela ?

 

second préalable : deux exercices sur commande

exercice 1 :
5 recommandations pour l’avenir du numérique

1, comme l’observatoire de la publicité ou la publication des tirages pour la presse, un organisme de mesure fiable et reconnu de l’auditoire et de l’influence des blogs et sites ;

2, nous n’avons pas besoin qu’on soutienne la création numérique ni nos sites : mais une mission de service public consisterait à soutenir les lieux et événements qui accueillent la réflexion et l’échange de pratiques concernant le numérique ;

3, indépendamment des questions liées au portage de l’édition traditionnelle dans l’univers numérique, mouvement irréversible des pratiques qui naissent via le numérique et n’auront d’autre existence ni diffusion que numérique : en finir avec le flou juridique (le texte numérique ne ressort pas du livre) ;

4, catalogage et recherche : Adobe propose aux Etats-Unis un système payant de « digital object identifier », de même qu’un livre reçoit un ISBN, assurer via l’institution publique un identifiant numérique standard ;

5, très important : vérifier que les lieux universitaires de formation aux métiers de l’édition et du livre n’utilisent plus le terme « multimedia » mais introduisent réellement aux outils réseau, faire reconnaître les sites littéraires, revues en ligne et lieux d’édition numérique comme susceptibles d’accueillir des étudiants stagiaires.

 

exercice 2 :
un repentir

Avoir toujours été mis en condition de parler comme un auteur pratiquant le numérique, alors qu’il aurait suffit de dire la richesse de regard sur le monde et de réflexion sur le présent que m’apporte au quotidien la veille numérique – donc, en gros, ces questions d’épicerie et de juridique ne m’intéressent pas : le Net, pour moi, c’est liberté prise de pratiquer ce qui nous importe , et qu’on se débrouille très bien pour le faire – tout le reste c’est de l’en plus.

 


et notes en vrac pour ne pas subir le numérique

 

non pas un tableau d’ensemble, mais quelques idées, vues de ma petite lucarne, d’éléments qui ne me semblent pas suffisamment pris en compte dans les discours habituels sur le

idée forte, sinon unique : séparer beaucoup plus radicalement les raisonnements qui traitent du portage du livre (édition, librairie, droits) au numérique, de ce qui naît désormais d’emblée via les supports numériques, et constamment penser que le premier pan est transitoire, tandis que le second s’affirme

 

rappel 1 : une histoire à étapes

rappel des étapes principales de mon parcours Internet :

- 1996-1997 : l’urgence d’installer quelques ressources de langue française dans le web littéraire naissant, numérisation de Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont pour l’ABU
- 1998-2000 : création d’un site personnel, mises à disposition de ressources de base liées à l’activité d’un auteur de l’écrit
- 2001 – 2005 : ce travail devient collectif, puis (remue.net) associatif, actualité littéraire et revue en ligne
- 2005-2007 : activité d’auteur conçue comme s’exerçant en temps réel sur Internet
- 2008 : comment exercer notre responsabilité littéraire dans ce nouveau territoire de pratiques – non pas en tant que culturelles, mais déplaçant le concept de culture par leur usage même, lancement de publie.net
- et corollaire : à quelles conditions rendre matériellement possible cette activité, ne serait-ce que parce que l’audience actuelle de tiers livre, 30 000 visiteurs individuels/mois (blog principal uniquement, décompte à 1 minute de présence) confère une responsabilité et technique et de veille et de temps rédactionnel imprévues - non pas bien sur une obligation, mais le constat que, de plus en plus, cette activité web me paraît pleinement répondre à ce que j’attendais dans mes choix de vie concernant la littérature - que c’est ici, désormais, via ce support et en ce lieu, que j’ai mon identité et et mon effectivité d’auteur

 

rappel 2 : contexte côté métier

- une industrie qui marche bien, capable d’accepter la révolution numérique dans la totalité de sa chaîne de production, et de s’adapter à ce qui lui semble le plus solide dans son métier : augmentation considérable de livres à rotation courte, et appui financier sur quantité très restreinte de textes capables de longues durées de diffusion, schéma qui vaut de plus en plus pour l’ensemble des maisons d’édition
- que l’industrie du livre tend à renforcer, en période d’avant rupture, ses formes dominantes, en oubliant qu’elles-mêmes ne sont que des formes historiques récentes : le roman, le livre de poche, et fragilise en partie son appui à trop demander à trop peu de formes
- corollaire : si la part de littérature dans le marché global du livre (voyage, cuisine, etc) est stable, profonde recomposition dans la disposition interne de la production littérature (moyenne temps en librairie 65 jours, seuil non diffusion d’un livre à 50 exemplaires/an)
- les zones de diffusion intermédiaires qui traditionnellement fournissent au renouvellement des formes littéraires sont relégués aux marges, installation de cadres issus de finance et commerce aux responsabilités éditoriales
- conception toujours dominante du Net comme médiation (la pression constante, sur remue.net ou tiers livre, d’auteurs qui envoient des livres, souhaitent qu’on parle de leur livre, comme si notre rôle était de compenser la déficience critique, alors qu’ils n’ont pas levé le petit doigt pour être présent en ligne via contenus personnels) - stérilité et disparition progressive des sites qui seraient à vocation seulement critique : on les voit un par un basculer dans une expression plus personnelle, proposer des entretiens, des vidéos, des cafés littéraires et tant mieux
- les auteurs considérant en masse que c’est au site de l’éditeur à constituer leur présence numérique, et tout démunis quand ils nous arrivent, constant que l’éditeur a réduit son volant de production et qu’ils ont leur manuscrit sous le bras – un seul slogan : prenez-vous-même possession de votre identité numérique.... on en est loin
- sauf quelques exceptions, impossibilité pour les éditeurs à passer au web 2.0 pour leurs sites, et exploiter en ligne même leurs propres ressources internes : aucun rédactionnel, au mieux des bonnes feuilles et une revue de presse
- à 2 reprises ces dernières années j’ai perdu du temps à construire projets web 2 pour site d’éditeur, avant de comprendre que de leur part barrières de protection autour de la partie industrielle de leur métier, merci à eux, sinon je ne me serais pas lancé seul dans l’aventure actuelle...

 

contexte 2, des usages de lecture qui se transforment

- usages de lecture se transforment de façon totalisée : le recours à l’écran tout au long de la vie scolaire, et – depuis 2 ou 3 ans – condition première de la vie étudiante, salles, notes, TD etc
- la place de l’ordinateur dans la vie professionnelle, échanges privés, culture et loisir – toujours surpris, sur tiers livre, par les 2 pics de consultation à 9h30 et 16h30 : les gens lisent au bureau, nos contenus les rejoignent dans le lieu du travail
- usages Internet des plus jeunes : YouTube et réseaux sociaux comme indices que problème n’est pas le téléchargement en tant que tel, mais qu’Internet devient progressivement sa propre finalité, dépôt symbolique d’identité avec MSN et tchats, là où la possession de disques était la partie matérielle de cette affirmation symbolique - c’est le paysage où nous avons à tâche, sinon de les attirer, de nous mettre en embûche sur le chemin, et faire que nos contenus surprennent, retiennent, agissent

sur le fond, changement des usages dans l’information : on se fabrique son parcours, on a accès aux territoires spécialisés, à mesure qu’on se rapproche de la cible spécialisée la frontière hiérarchique diminue, on rejoint zone de sa propre compétence et on commente, on écrit – ces changements ont leur équivalent dans les pratiques de lecture et d’imaginaire, la chance que ce soit encore embryonnaire, supports mal adaptés (Sony/PDF) mais, pour la plupart d’entre nous, le Net devenu un « temps de lecture » aussi complexe que le temps de lecture sur supports traditionnels (images, infos, la façon dont on lisait Libé aux terrasses de bistrot)

corollaires : rien ici d’incompatible avec l’essence de la pratique littéraire : les carnets de Char, les fictions de Daniil Harms, la short story liée à l’histoire de la presse américaine – si les modèles émergents de « bouquets numériques » pour la presse, via l’encre électronique comme dans nos pratiques de lecture écran, viennent à éclore, ce sera à nous d’inventer des usages littéraires qui puissent s’y greffer de façon vive – ainsi les formes brèves de publie.net

 

les écrivains sur le Net

phase 1, les accueillir et faire pour eux – la force de remue.net 1, des dossiers qui restent encore au premier rang des requêtes Google des années après, et, bien souvent, continuent de rester la principale trace virtuelle des auteurs concernés, même après que nous on ait changé d’orientation
phase 2, échec à les faire penser Internet comme priorité : le Net pas dépositaire de l’échelle symbolique, article dans le Monde des Livres oui, et pas bien conscients de l’érosion ou du chamboulement – la notion d’être maître de son identité numérique » pas encore devenue la règle – contrairement aux scientifiques, aux musiciens, aux sociologues et quelques autres disciplines, l’écriture massivement sous-représentée dans les usages du Net – en même temps, les événements littéraires qui n’utilisent pas Internet condamnés à désuétude qu’on espère rapide : les salons du livre notamment
phase 3 : de plein fouet, pour le contemporain, la régression – normalisation de la production (stéréotypes et formatage des « romans de rentrée »), écroulement de la diffusion des livres de diffusion « moyenne » - mais, a contrario, solidité lien libraires, tables, et paradoxe d’un secteur de micro-édition florissant à micro-échelle via le Net
phase 3 : « les blogs c’est n’importe quoi » – les étapes traditionnelles de l’apprentissage et des collectifs littéraires se sont implantées, ceux qui arrivent à la littérature par le Net y seraient arrivés par l’ancienne figure, mais eux ont des blogs – dans cette profusion massive et « informe », les outils de viralité évoluent à vitesse suffisante pour permettre repérages (nouveau : non hiérarchique) et régulation, et donner des vectorisations principales : une génération risque de passer à l’as, et pas sûr qu’ils s’en rendent compte, ce ne sera pas faute d’avoir prévenu

- phrase souvent qui m’énerve : l’idée prétexte qu’il faut des connaissances techniques pour se lancer sur Internet (le fait qu’en 1976 j’ai été viré d’une école d’ingénieurs pour absentéisme systématique cause militantisme politique et guitare folk, non, vraiment, ça ne préparait pas à l’html) – bizarrement, beaucoup d’auteurs désormais présents sur Face Book, alors que c’est un outil de flux, dont la pertinence est de propager les contenus qu’on installe sur les blogs, mais ne peut produire de lui-même ces contenus

- mais corollaire : le poste à galène construit par mon grand-père pour capter les premières radios, avec le bobinage cuivre qu’il avait réalisé lui-même en perruque à Championnet en 1924 et toujours gardé, ça oui, ça a dû compter pour la première page perso Internet

- les outils de viralité, repérage, navigation (la révolution des flux rss, mais combien de personnes de notre entourage ne savent pas encore utiliser netvibes ?) montent en pression encore plus vite que la profusion quantitative des blogs : le paysage Internet, pour qui le pratique, surprend plutôt par sa stabilité – combien de fois, le dimanche soir, on aimerait tellement trouver un site qui nous surprenne, même aux US

Et question de la commission : l’émergence d’oeuvres nées du numérique, les écritures collectives, les œuvres dites multimédia ?
je m’entends répondre : – et si c’était comme la Lettre volée d’Edgar Poe, que ça existait déjà et qu’on ne s’en rendait pas compte ? non pas ces tentatives flash et expérimentations video-poetry etc, même si c’est un domaine très actif et qui nous apporte énormément, mais, pour la littérature, simplement la façon dont les blogs s’agencent ensemble, inter-réagissent, déplacent à la fois les rythmes de lecture, l’interconnexion de l’écriture et de la documentation du monde, et surtout le constant rebond sur l’autre via liens, du plus bête jusqu’au plus fin, jusqu’à constituer une oeuvre à part entière, mais inclassable jusqu’au plus radicalement littérature ? – la littérature Internet donc déjà de fait dans notre rss, fragmentée, plurielle, multi-auteurs (parfois un simple pseudo), et nous induisant une pratique assidue de lecture de même noblesse et d’imaginaire que le roman ?

Corollaire : la question des droits d’auteur est déjà devenue secondaire, dans les moyens de vie qui sont les nôtres, même avec pas mal de bouquins derrière, et par contre montée en pression des sollicitations qui nous sont faites, si notre travail est exposé sur le Net, accepte la gratuité du Net – déplacement radical des équilibres, qu’on l’accepte ou non, il tend arbitrairement à s’imposer, au détriment donc de ceux qui ne franchissent pas l’obstacle...
j’ai utilisé plusieurs fois pour la commission l’expression "assurer le toit, le couvert et l’éducation à mes enfants", comme motivation minimum et responsabilité : stages, lectures, articles etc, et, à terme, pouvoir rémunérer ceux qui sont embarqués dans publie.net avec moi (pas les auteurs : eux, la cagnotte est prête et hors d’eau), les droits d’auteur n’ont jamais été la part principale de mes revenus

 

construire une validation symbolique des contenus Internet

- l’enjeu central : retrouver ou construire sur Internet les processus de validation symbolique dont l’édition traditionnelle est encore le principal dépositaire, dans son lien organique avec critique littéraire en pleine crise (régression des pages de Libé Livres ou Monde des Livres, people-isation de la réception, tout le monde parlant de la même quantité restreinte de livres, supports qui n’ont pas su articuler présence web et diffusion papier : la régulation critique s’effectue désormais principalement depuis le web, et via des sites et blogs qui n’ont pas d’existence papier préalable
- temps et processus de l’édition : le chemin d’un texte depuis le surgissement individuel jusqu’au livre est la rencontre d’une tradition, d’une histoire – elle est le fruit de métiers différents, d’accumulation de temps, de lectures, de composition et production élaborée d’une ergonomie de lecture
- tout cela a son équivalent sur le Net, même avec des positions de curseur différentes
- mettre un texte en ligne version html ou spip, comme celui-ci : logiciels libres, mise en ligne, relecture et liens, disons 40 minutes – préparer pour publie.net un texte de 20 pages des formes brèves, déclinaison de formats, relectures, installation, 4 à 6 heures, 2 à 3 personnes, plus l’accompagnement logiciel et matériel : Adobe ne nous les offre pas pour notre bon cœur
- les enjeux se déplacent de semaine en semaine, discussions vertigineuses sur les formats, les usages, mais on ne peut les comprendre qu’en pratiquant : si je me suis lancé dans publie.net, c’est pour être en prise directe avec ces changements, de même que pas possible raisonner audio ou image sans expérimenter soi-même mises en lignes – peur incidente d’une fracture numérique qui n’est pas entre ceux qui ont l’Internet et ceux qui ne l’ont pas, mais entre les auteurs qui expérimentent, et ceux qui restent à distance

appréhender ces déplacements de curseurs, auquel ne sont pas forcément prêtes les grandes structures d’édition, nous laissant place vide pour les tentatives émergentes (merci) : appréhension longue traîne et marché de niche – étude sur Koltès de publie.net – accueillir ou recueillir la tradition typo, les étapes de correction, validation éditoriale, travail auteur, accompagnement rédactionnel et paratexte, mais pas les mêmes critères que pour l’édition graphique

ce n’est pas un choix, mais un constat : pas de ressources payantes sans appui sur des ressources gratuites, pas de ressources fixes sans un travail de flux - il n’y aurait pas publie.net sans tiers livre et tant mieux

ce qu’on propose de façon payante c’est une extension, un appel à soutien du site, et les moyens de s’y consacrer, dont plus un service qu’un contenu – compte moins le texte numérique lui-même que la médiation de son usage : les formats, l’ergonomie écran, le travail en amont d’élaboration et correction – et juger qu’ils le méritent, les contenus que nous diffusons

exemple : passionnante discussion avec la BU d’Angers, achat en gros du catalogue publie.net ou abonnement au site miroir ?

corollaire : modèles complètement autres selon que nativement numériques : peu d’équipe, pas de locaux, autre répartition des coûts (SP numérique, viralité au lieu de presse) quand le portage des structures traditionnelles ne peut reposer que sur leur économie industrielle, et non les éventuels revenus numériques

pas d’opposition donc entre l’écosystème du livre traditionnel et le web pensé comme écosystème numérique, mais la nécessité de sans cesse articuler l’un avec l’autre - et savoir pourtant que, de la même façon que l’édition traditionnelle ou les beaux livres continueront de façon autonome, naissent des usages spécifiques du web, de même légitimité, mais qu’on ne vienne pas en jalouser l’essor : on y passe assez de nuits

 

le portage du livre d’un côté, les pratiques numériques « natives » de l’autre : 2 écosystèmes qui se complètent, sur des logiques différentes

- dès à présent, considérer comme 2 plans distincts ce qui relève du « portage » de l’ancien concept de « chaîne du livre » au numérique
- 1, la chaîne est potentiellement totale en chacun de ses points, mais n’a jamais utilisé le « poing » contemporain que pour une valeur symbolique, qui a trouvé autrefois sa rétribution : facs américaines, commandes radios Allemagne, postes lecteur édition – mais tout ça out, précarisation grandissante des auteurs contemporains, témoignages tous les jours
- 2, dans la micro-économie auteur, présence encore forte de la lecture publique malgré désengagement de l’état, festivals, formations, lectures – place prépondérante de l’économie hors droits d’auteur, qui revalide les éventuels modèles de gratuité des contenus : les contenus que nous diffusons sur blog sont par incidence – ceux qui nous permettent invitations, commandes, lectures
- 3, les auteurs plus récemment arrivés dans l’édition restent salariés : c’est arrivé à la poésie il y a 15 ans, maintenant c’est pour la totalité du « métier » – quelle incidence à terme ?

dans les débats récents, commence enfin à émerger la brutalité de la situation : les libraires peuvent devenir des relais numériques de premier plan, parce qu’ils sont des lieux de référence culturelle dans la ville, et transposer progressivement et lentement une activité massivement basée sur la diffusion du livre – à eux de voir s’ils veulent entamer maintenant non pas cette transposition, mais lui conférer son espace d’expérimentation – leur force c’est ce lien vivant dans la ville, et qu’il s’établisse avec l’art et le savoir, de façon en partie indépendante de ses supports industriels
il y a de multiples pistes, dossiers numériques, livres indisponibles, print on demand, rémunération des lectures
mais hypocrisie du discours qu’on entend trop souvent, de « préserver à tout prix les différents acteurs de la chaîne du livre », quand ils ne cherchent à sauver que quelques gros diffuseurs - on sait bien la sauvagerie du monde qui nous environne, et la primauté cynique donnée à l’argent : il n’y a pas de refuge, mais ni les libraires ni les auteurs n’ont envie de devenir une réserve indienne – travaillons ensemble à collaborations sur modèles neufs
d’autre part, dès à présent, comme on a le « B to B », l’enjeu est le suivant : est-ce que les pratiques qui naissent et qui s’organisent depuis l’Internet, y compris dans leur part économique, à destination de l’Internet, relèvent au moins partiellement des missions de service public, et comment la responsabilité d’une politique publique doit les prendre en compte ?
sachant que nous ne demandons rien, que ce que nous avons appris du Net, et notre chance aussi, c’est qu’il est d’emblée dans des postures industrielles, payer le serveur, payer le réseau, et que les « curseurs » là encore sont différents : un ordi sur les genoux et une wifi au lieu de bureaux dans le 6ème arrondissement

 

le Net déjà un lieu autonome de pratiques numériques, déjà une micro-économie

- ces pratiques sont évidemment mineures : un an de publie.net = 1 journée de CA d’une librairie moyenne - ou une soirée cocktail de la villa Médicis ? – mais elles sont aussi le laboratoire susceptible de plus haute transposition
- mais une visibilité et une pertinence disproportionnées par rapport à notre importance matérielle : nous n’étions pas préparés à ce rôle, et, à la limite, nous ne l’avons pas souhaité – nous ne sommes pas journalistes, ni médiateurs, parfois juste un pseudo
- dans ce qui concerne la littérature nativement numérique, la régulation se fait depuis les pratiques, et non pas depuis le législateur – mais l’absence du législateur est préjudiciable

corollaire : absence de vrai paramètre de comptage – les 30 000 mensuels indiv/1 minute sur tiers livre par rapport aux 150 000 hits mensuels récoltés par le compteur site, comme les manifs chiffres préfecture/syndicats – propagation asymptotique d’un article mis en ligne selon rubrique et pots de miel – la veille que nous pratiquons (comment fonctionne algorithme Google on se le garde pour soi : 1h30 quotidienne pour la veille ?)

- ainsi la non-appartenance juridique au livre nous sépare radicalement de ce qui concerne aussi la propriété morale de l’œuvre : les pratiques de découpage, sampling, écriture collective restent très mineures, mais il y aurait urgence à appuyer un système international d’identification numérique, pouvant attester du droit moral de l’auteur – Adobe le propose comme service payant, est-ce vraiment la solution ? – articuler les DOI et l’ISBN, via processus de validation que tenait l’imprimerie, et qu’il faut établir sur d’autres critères : qu’est-ce qui sépare dans le numérique l’auto-édition de l’édition ?
- penser que là aussi les pratiques s’établissent sans attendre : de quoi atteste dépôt légal web de la BNF concernant publie.net, mais sans référence normalisée de catalogage, ou de standard reconnu de métadonnées

1 - les instances publiques que sont Beaubourg ou BNF sont déjà des instances de légitimation : 2000 sites pour l dépôt légal web Heritrix, dont une vingtaine pour la littérature, 17 pour la BPI – pas question de label – mais, si les pouvoirs publics décidaient annuellement de quelques gestes symboliques, aide pour les serveurs, validation comme les anciennes validation DRAC pour accueillir stagiaires IUT métiers du livre, le repérage ne serait pas insurmontable – ce point semble mineur, pour moi il serait une revendication principale
2 - attention : on connaît tous des sites qui ont obtenu ou militent pour obtenir des subventions directes – le CNL jusqu’ici n’en a pas accordé – même sans bilan réel, on peut constater que ces subventions n’ont guère aidé les sites concernés, sinon à se laisser glisser dans l’ombre – s’il y a une responsabilité de l’instance publique, pour ce qui concerne la création littéraire, elle est en aval des sites : donnez de l’argent aux bibliothèques ou aux libraires pour qu’elles accueillent des lectures, des débats, s’équipent en son, réseau et vidéo, et la régulation se construira sur les contenus
3 – difficile de penser qu’en ces temps de standards européens la dérogation à 5,5% de TVA pour le livre soit étendue au numérique – mais donnant donnant : dans ce cas, les téléchargements d’édition numérique relèvent des « bénéfices non commerciaux », et non des droits d’auteurs afférant à l’AGESSA (les droits numériques que nous font signer nos éditeurs sont des droits dérivés du contrat principal sur le livre, et ne valent pas pour le numérique natif) – 10% AGESSA + 5,5 % TVA ce n’est pas très différent de 19,6% TVA direct, à l’Etat de choisir – seulement, ce faisant, pas se leurrer : comme la plus grande part des sociétés de diffusion dématérialisées, ne pas s’étonner d’implantations hors fiscalité française, à Bruxelles, Dublin ou au Delaware
4, corollaire : les textes de publie.net (leur hébergement matériel) sont dans les souterrains de la frontière franco-suisse du génial infomaniak, le système de paiement international PayPal au Luxembourg, et un bon tiers des téléchargements de textes se font à l’international, depuis San Francisco jusqu’à Tokyo : quel doit être mon territoire fiscal ? je fais comme les autres, j’ai une LLC et c’est sacrément plus simple et performant, parfaitement légal aussi, que l’EURL que je suis en train de finaliser pour travailler avec les bibliothèques via SIRET et qui en sera une filiale... combien on est dans ce cas-là ? et combien on est à dire que c’est bien dommage ce gâchis de formalités, pour si peu (payer mes factures d’hébergeur, de machines et de logiciels, puisque tout ça c’est pour ma pomme)...

 

lier le processus d’édition, dans le numérique, à la constitution de nouveaux processus de validation symbolique

- toujours revenir au contexte sociétal de dérégulation : le Net n’est pas une cause, il est un élément parmi d’autres d’une mutation globale – comment lirions-nous de la même façon qu’il y a 20 ans, quand notre rapport à la documentation, à l’information, à l’imaginaire a multiplié les vecteurs de ce que détenait seul le livre ? – l’inchangé, c’est seulement la fonction littérature, la mise en réflexion du langage vis-à-vis du monde, ou de poser le langage comme expérience du monde
- afférant au précédent, si terrible que ça puisse paraître à nous les auteurs : il n’y a pas de devoir moral d’une société à nous rétribuer pour cela – mais liberté en compensation : là où il fallait l’appareillage social et la médiation d’une publication matériellement lourde, techniquement lente, vous voilà ici à lire ce texte…
- il y a encore 15 ou 20 ans, la reconnaissance symbolique d’instances de régulation, les revues, le Monde des Livres, permettait à rebours une expression collective diversifiée des auteurs, et leur organisation – aujourd’hui, la création littéraire ne dispose plus de représentation collective légitime, alors que, du même temps, les outils de viralité, blogs et face book, deviennent pragmatiquement des lieux d’intervention idéelle, esthétique, politique

 

quoi demander à ceux qui sont en charge de la politique publique ?

1 _ refonder et mettre en avant la question de l’identité numérique : apprendre aux auteurs à prendre possession de leur identité numérique, tâche qui ne revient pas au service public, mais que l’instance publique devrait contribuer à valoriser (exemple : bios du CipM, poezibao, parfois les seules traces numériques d’auteurs de premier plan)

2 _ nous aider à l’international : pourquoi pas, sous l’égide de Cultures/France, une compil hebdo traduite en anglais de l’actu web en langue française, multi-disciplinaire ?

3 _ penser en termes d’écosystèmes complémentaires, pour ce qui concerne la cohabitation des usages livres traditionnels et livres numériques – la tâche n’est pas finie, il y en a marre de cette opposition binômiale

4 _ penser que le mode même d’existence de l’auteur évolue – l’auteur (contrairement au théâtre) n’a jamais vécu de ses droits : aux USA, la presse magazine, en Allemagne, les radios culturelles – on ne pèse pas suffisamment actuellement sur la volatilisation de la commande publique, notamment le desséchement radiophonique – l’auteur, s’il ne garde pas tout simplement son travail, vit de son intervention dans la vie civile, et ce n’est pas une mission d’assistance à espèce en danger – c’est précisément que l’auteur prend sa part dans l’interface littérature société – là où on estime important, pour nous fonder comme communauté, de continuer à réfléchir sur le langage, ou réfléchir le langage – stages, ateliers, lectures, performances : je ne suis pas opposé à l’idée que cela devienne le modèle ou le statut dominant – mais bien appréhender, dans le contexte d’hostilité actuelle, que ce n’est pas faire la guerre au système des droits d’auteurs : c’est accepter que naisse, pour la littérature (et principalement le contemporain, exercice plus difficile et moins commercial), un écosystème où la libre disposition des textes sur Internet est l’appui à ce mode de vie, qui renforce notre présence personnelle, et le statut de notre travail, dans les rouages sociétaux (difficulté à entrer entreprises…)

5 _ l’obligation de pensée complexe pour ce qui est des modèles économiques liés à la nouvelle importance d’Internet - pour nous, l’idée de pub est absurde mais, depuis 10 ans, une poignée de sites littéraires accomplissent une mission de service public, assumée bénévolement – les pouvoirs publics devraient y contribuer, comme le bientôt défunt CNL contribuait au soutien des revues papier, voire à leur numérisation – il y aurait des mini-processus à installer, agrégateurs visibles et valorisés, via Cultures France ou cultures.fr (il y a bien un très discret agrégateur CNL) pour lesquels le fait d’être présent assurerait rémunération symbolique aux sites – idem pour le choix des sites dans les banques de consultation des bibliothèques et universités – oublions le droit de copie, de plus en plus obsolète à mesure qu’on imprime moins de papier, mais inaugurons ces aides souples, qui aideront aussi le monde Internet à trouver ses processus de validation –

6 _ questions de formation : le personnel éditorial, qui vient des facs DEA, n’est pas préparé à l’utilisation des techniques et logiciels qui conditionnent la totalité de la chaîne de préparation et diffusion du texte numérique – de leur côté les formations spécialisées (IUT métiers du livre), commencent leur mutation, parfois en avance (Clermont-Ferrand), parfois bien mixé (Bordeaux) mais pour le reste du temps encore quasi vierges – non seulement il faudrait accélérer ou imposer cette ouverture aux nouveaux outils, PAO, mise en ligne, php, css, mais faire en sorte qu’ils puissent proposer formations brèves aux étudiants qui arrivent par formations classiques et non techniques : il n’est pas concevable qu’elles restent séparées – les écoles de journalisme et d’arts déco ont fait cette mutation, mais pas sur notre terrain du livre

7 _ utopie : un IRCAM du Net ? on a appris, côté Net, à faire seuls – même les labos on les invente : la bouquinosphère, le bookcamp – mais marrant de voir s’y inviter les représentants des institutions, dans le monde traditionnel, jusqu’ici, c’était l’inverse…. quelle disparité entre les débats dans « l’intérieur » du Net et l’expression publique ou sociétale de ces débats : on ne demande pas d’aide, ni soutien pour nous-mêmes – revient juste à l’instance publique d’accompagner, de former, d’accueillir les usages numériques – les nouvelles régulations s’établiront d’elles-mêmes


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 juin 2008
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