creative writing | fameux exercice dit du coincé

dans ce célèbre exercice, Malt Olbren propose de jouer sur apparition/disparition d’un personnage virtuel, pour renforcer la présence des éléments scéniques du roman


A creative writing no-guide
sommaire général.

 

Les enfants jouent au jeu du pendu, les ateliers d’écriture jouent au jeu du coincé (stuck).

L’avantage, c’est de commencer petit : petit par la situation (on est coincé dans le lieu), petit par le personnage (il est déjà entré, et il ne peut pas sortir).

Cependant, nous voilà déjà au coeur de l’histoire qui commence par l’écriture : vous n’avez rien besoin de savoir de l’histoire pour vous mettre à l’écrire.

Ainsi donc : posez dans votre tête, une silhouette, une boîte.

Prenez un temps d’arrêt. Par exemple : imaginez la réduction taille maquette de cette boîte. Une boîte à chaussures et un petit personnage en carton (en plastique, ou jouet d’enfant, ou découpé dans un bout de papier), et déjà la boîte s’anime. Posée verticalement, elle sera un ascenseur, posée sur la tranche, elle sera un abri-bus, posée à l’envers sur le personnage, elle sera une prison. Si vous la laissez couvercle enlevé face du haut, à vous de déterminer où sont portes et fenêtres, et s’il y a portes et fenêtres, et combien (une porte et une fenêtre suffisent, pensez à La Corde du maître anglais ce cher vieil Hitchcock). La réduction taille maquette de la scène via la boîte à chaussure et vous êtes déjà en train de concevoir votre histoire. Et comme d’habitude, on dira : avec Malt Olbren, tu passes plus de temps à ne pas écrire qu’écrire.

Voire.

Ainsi : oublions la boîte à chaussures, ou la boîte d’allumettes, ou la scène vide du théâtre, selon la taille de votre première imagination, et concentrez-vous sur les bruits de la ville. Une rue : le son aigre et rapide des voitures dans la rue vous dit si vous êtes en hauteur, à son niveau ou en contrebas. D’ailleurs, une voiture, ou bien un autobus, ou un wagon de train, même mobiles (ou pris dans un embouteillage, ou stoppé pleine voie par les intempéries, peuvent aussi être le lieu de référence pour votre coincé (stuck), et cela aussi c’est le bruit, les vibrations qui vous le disent.

Les rêves le disent aussi : un couloir, une chambre, un labyrinthe, un souvenir d’enfance dressé là dans le milieu du monde comme ces cabanes de peuples archaïques qu’on réinvente en plein musée. Ou bien les lieux publics : gare, usine, entrepôt, cafétéria. Et là, concentrez-vous seulement sur la silhouette : c’est en figurant en vous le petit personnage de papier que naîtra au-delà de lui la taille du lieu qui le coince.

Vous devriez être déjà en train d’écrire. Si vous avez commencé d’écrire et êtes revenu à la lecture, nous pouvons continuer avec ce premier dispositif que vous venez d’inventer : un lieu parallélépipédique, et au milieu une silhouette seule.

Mais c’est trop tôt : revenez à votre texte, et recommencez à écrire.

Cette fois, on garde la situation initiale, mais on enlève mentalement la silhouette. C’est important, la méthode Olbren : si vous imaginez un lieu vide, et qu’ensuite vous y placiez le personnage, ça ne marchera pas. Si vous concevez d’emblée, mais avec l’abstraction et la simplification de la boîte à chaussures taille maquette, la situation initiale lieu plus personnage, alors vous êtes prêts pour ceci, sur quoi j’insiste : on sait maintenant décrire le lieu, et en détail.

Soit : ce que le personnage voit devant lui. Puis : ce que le personnage voit à sa gauche, puis à sa droite. Puis : le sol, comment est le sol. Puis (mais seulement maintenant) où et comment sont les ouvertures, et, si c’est une ou des fenêtres, ce qu’elle ou elles donnent à voir.

Alors vous voilà bien : un personnage dans un lieu vide, qui ne peut y entrer (c’est déjà fait), ni sortir (mais pourquoi).

Relisez Le puits et le pendule d’Edgar Poe : a-t-on plus ? Revoyez Bartleby aux yeux vitreux posé devant son mur aveugle (NdT : lire ici) : a-t-on plus ?

Étape. Ils le savent, les étudiants de Malt Olbren : on s’arrête, on prend son temps. Du lieu, je suis sûr que vous n’avez pas tout dit de ce que vous y voyez, de ce que vous y savez. Une irrégularité du sol, un défaut au plafond, cela vient d’où ? Le bibelot posé sur l’étagère, l’affiche dans le bureau de la station-service, les avez-vous mentionnés ? Et, de ce qu’on voit par la fenêtre, imaginez qu’une gomme passe par là et ne laisse qu’un détail à voir : au cas où, précisez-le donc un peu mieux, ce détail.

Alors oui, maintenant on peut revenir au personnage. Attention, pas tout entier. C’est précieux, un personnage, ça ne se manipule pas comme ça. On fait attention, on ne le retrousse pas d’un coup. On parle de ses chaussures (terriblement important, les chaussures : l’aviez-vous imaginé avec des chaussures orange ?), on parle de son complet, ou de l’usure de la laine à ses poignets. On parle de ses cheveux, de sa silhouette telle que l’ombre la découpe sur le mur. On le voit soit assis, soit debout, soit immobile, soit agité. C’est cela que, tout ce temps que je vous parle, vous êtes en train d’écrire. Et vous seul le savez. Mais attention, et de grâce : pas de nom, il ne vous a rien dit encore, et vous le connaissez pas, et pas de visage, vous n’avez pas cette intimité-là, et votre personnage de papier n’a pas de visage.

Serions-nous prêt pour la situation : mais oui, et tout simplement parce que tout désormais est tendu. Alors, comme d’ouvrir la fenêtre, laissez balayer le temps. Il y a un avant, et il y a un présent. Il est trop tôt pour dire un futur : l’histoire doit restée coincée comme lui, le personnage, est coincé.

Vous ne vous sentez pas prêt à dire ce qu’il y a eu, avant, qui justifie l’instauration de la situation présente ? Ce n’est pas nécessaire : dans Le puits et le pendule il n’y est pas fait référence. L’important, c’est de savoir que la scène immobile, précédemment construite, n’est pas forcément le début de l’histoire, mais juste son centre de gravité. Ou juste le premier grand point de rendez-vous, avant que tout s’échappe, et que maintenant vous construisez l’amont.

Après tout, c’est bien normal que vous n’ayez pas en main les éléments pour dire et expliquer ce qui s’est passé. Il est tout seul, votre personnage.

J’ai fait mon enquête dans les grandes universités : plus l’université est grande, meilleure sera la compagnie proposée à votre personnage. Un honoré collègue proposait son propre coincé dans une réunion soit avec Dieu, soit avec le diable, soit avec votre mère. J’ai beaucoup admiré la mère. Mais quand même, folks, est-ce qu’on ne pourrait pas laisser le pays à ses respects et démons, et se cantonner à ce qui nous regarde ? J’aurais suggéré à mon honoré collègue de s’en tenir à la mise en présence de son coincé et de l’écriture, par exemple, ou pourquoi pas d’un livre trouvé, ou tout simplement d’un inconnu.

Regardez plutôt Bartleby : vous avez placé votre coincé devant la fenêtre donnant sur le mur aveugle, positionné quelques éléments de bureau, et la peau du mur d’en face, où vrombit tout Wall Street (mais de loin, tel est le génie de Melville). Eh bien, voilà le chef de bureau (et narrateur), qui parle maintenant à Bartleby, lequel s’en tiendra à répondre son fameux Je préférerais ne pas. Et si vous avez construit le chef de bureau (et narrateur), ses deux employés, avec fonction de choeur, ne sont pas loin. Prenez maintenant la chose à l’envers : vous commencerez par installer le bruit lointain de Wall Street, puis les deux employés, enfin l’assurance du narrateur, et l’histoire sera prête à accueillir Bartleby et le laisser rejoindre son mur aveugle. Simplement, vous vous êtes saisis de l’histoire par son premier centre de gravité, et avez construit l’amont depuis ce point.

C’est ce qui nous rend l’exercice du coincé à tous si favorable : un noeud bref de situation, et pas besoin d’échappatoire. Si vous avez à portée de couloir sur le campus un collègue étudiant mathématicien, faites-lui poser l’équation : l’histoire n’est pas une continuité d’événements ni d’action. Dans l’exercice du coincé, l’histoire c’est « centre de gravité + amont = résultante narrative ». La présence même du centre de gravité vous donne à distance le point d’arrêt de la scène, qu’elle soit ouverte (articulable avec autre scène d’un éventuel roman ou format plus large), et donc le silence après l’histoire, quand bien même vous n’y aurez pas tout réglé. Où est le mystère de Bartleby, sinon dans tout ce qu’on ne saura pas des alentours de l’histoire ?

Si nous aimons l’exercice dit du coincé au point de lui avoir donné un nom collectif, et d’en avoir chacun notre propre déclinaison, tient à ce miracle particulier : comme Bartleby planté devant son mur aveugle, la restriction venue de votre dispositif initial, la boîte à chaussures dans telle ou telle position et la petite silhouette de papier qui l’occupe, conditionne aussi la parole du type. Peut-être est-il dans une cellule d’asile et parle-t-il tout seul, auquel cas vous pouvez aussitôt me contredire : mais l’exception confirme la règle (en ce cas, le temps est ouvert et répétitif, la parole sa matière).

Si votre homme (personnage, devrais-je m’en tenir, même s’il n’est ni Dieu ni mère) se tait, tout alentour se taira. Les signes du monde parviennent pauvres, et pauvre est la parole des autres acteurs, ceux que vous avez introduits dans ce que je nomme l’amont.

Allez, à vous l’enquête maintenant. Dans tant de grands livres que vous avez appris à connaître, elle est où, et longue comment, décisive comment, la scène du coincé ? Et combien de petits livres ou d’histoires brèves saurez-vous vous souvenir, qui sont basées sur l’exercice du coincé ? Et votre propre coincé, vous en ferez une solitude vivante comme dans Le puits et le pendule, ou bien une incise toute vive dans la ville peuplée, comme l’inusable Bartleby ?

Et si l’exercice vous semble pauvre, portez-le aux limites : on est seul dans une foule. Fixez une foule en défilé, dans l’étranglement des métros du soir, ou dans l’agitation brownien d’une place ou d’une galerie commerçante, braquez la caméra de surveillance sur cette silhouette un instant immobile ou perpétuellement dérivante, fixez sur elle votre objectif de manière à la rendre fixe au milieu de votre écran (ou de votre propre page d’écriture devenue image, et vos mots l’occupation graphique de cette image), et maintenant recomposez depuis elle cet amont nécessaire à l’exercice du coincé : quelles sont les voix intérieures, les visages et personnages (loin d’elle, mais qu’elle porte en elle) que vous allez associer à la silhouette ainsi dérivante ?

Savez-vous une des difficultés essentielles de qui conduit un cycle de creative writing ? Accueillir dans son nouveau groupe un étudiant qui a déjà pratiqué, au séminaire précédent, l’exercice dit du coincé : eh bien à lui, comme à vous-même, et comme je viens de m’y efforcer moi-même, demandez-lui, plutôt que d’inventer une nouvelle solution narrative (dans ce genre d’exercice on est bon une fois, pas deux), de construire à l’attention de ses collègues sa propre présentation de l’exercice du coincé, sa propre façon de solliciter l’écriture et la construction d’histoire.

J’allais oublier (mais non, je n’oublie jamais rien, c’est juste que je gardais pour conclure) : vous vous rappelez, votre boîte à chaussures, tout au début du texte que vous venez d’écrire ? Elle précédait le coincé lui-même, et tout ce que vous avez placé en amont de votre coincé, puis ce qui est venu ensuite comme déroulement bref de la scène, conditionné par son premier centre de gravité. Il faut la retirer, votre boîte à chaussures à taille de maquette, elle ne fait que parasiter l’ouverture du récit, maintenant. Alors, allons-y la chirurgie, on sélectionne et on coupe, net. Pour effacer ? Et si, à tel endroit de l’histoire, vous alliez positionner le petit curseur à coller ? Et la voilà dans votre histoire, la boîte à chaussures à taille de maquette, devenue par montage un élément elle-même du corps de l’histoire et à la fois sa mise en abîme. Petit personnage compris ? Justement, vous l’aurez peut-être récrit autrement – ou devenue juste une toile abstraite sur un mur ?

Au fait, vous vous souvenez de l’histoire du coincé à Mobile et qui écoutait ce blues de Memphis ? Je vous suggère comme point de départ, si vous n’avez encore rien pour votre histoire, de partir des paroles ce cette fable-là, Stuck inside of Mobile with Memphis Blues around (NdT : la traduction des paroles de cette chanson de Bob Dylan est aisément disponible, on peut aussi associer à cet exercice, en langue française, le texte de Henri Michaux inclus dans Face aux verrous qui s’intitule L’impossible retour). Et si le coincé c’était finalement chacun de nous dans sa ville, chacun de nous dans cebrave new world et la place qu’il y occupe ?


traduction © François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 29 mai 2013 et dernière modification le 4 octobre 2013
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