outils du roman | 6, ce que personne ne saura du personnage

complexifier en amont ce qu’on sait du personnage pour qu’il soit juste et précis dans sa présence simple


- accès direct aux textes ;

- inscription et participation (accès aux documents complémentaires – et coup de pouce de soutien au site si vous vous contentez des propositions en ligne, puisqu’on les donne intégralement) ;

 

Continuons sur les outils spécifiques à l’écriture narrative de fiction (ou plus commodément, outils du roman).

Paradoxe ouvert : le creative writing US se confronte à un vrai problème qui le mine de l’intérieur – et c’est bien pour ça que depuis quelques temps ils lorgnent vers ce qu’on fait autant que nous aussi on regarde chez eux – si on se concentre sur des catégories comme personnage ou action, résultera une écriture narrative basée sur personnages et action, alors que toutes les transitions et inventions littéraires, à commencer par la littérature US s’établissent en brisant ces lois pré-acquises.

Ainsi, la traversée du champ de maïs par les 3 personnages à l’ouverture de Tandis que j’agonise (lire ouverture de As I lay dying en extrait gratuit sur Amazon ou iBooks) : chaque personnage dispose de sa propre réalité, il n’y a plus de réalité absolue unique et Faulkner renverse la littérature cul par dessus tête, c’est cela qu’il nous faudra garder en tête dans l’exercice : en construisant un personnage, nous construisons la réalité qui le contient, et c’est là le vrai et secret champ (de maïs) où nous nous avançons.

Donc n’approchons pas la construction du personnage comme leçon ou application, mais trappe ouverte, au-dessus de notre tête, dans un grenier inconnu, et même peut-être menaçant.

Comme pour de précédentes propositions, celle-ci est ambivalente : elle induit une forme d’écrit antérieure au texte proprement dit, une réalisation d’écriture qui n’appartiendra pas à la forme finale. Mais, du même coup, on ouvre une autre forme d’écriture, fragmentaire, suggestive, dont on trouvera facilement mille formes dans le corpus littéraire lui-même, sur ce même thème.

Je me base ici sur un exercice très classique, mis au point d’abord par l’univers du scénario et le creative writing film, que Malt Olbren reformule sous le nom de l’impératif taxi.

Si vous relisez l’exercice de Malt Olbren (à croiser avec ses petits aphorismes sur la construction du personnage – je rappelle que par commodité vous pouvez télécharger PDF complet du Creative writing no-guide dans l’espace téléchargement), vous pouvez dès à présent vous lancer, je souhaite rester dans ses marques : jusqu’à la phrase de Stephen King à la fin de sa proposition, il reste strictement dans l’exercice du chauffeur de taxi. Et c’est un avertissement essentiel : pour sa pleine effectivité, cet exercice ne doit pas s’appliquer forcément à un personnage essentiel de votre roman ou fiction. Il doit s’inaugurer sur un personnage discret de votre texte en cours, il a pour but de donner à ces personnages presque invisibles (à la différence du personnage central, dont la part inconnue est l’enjeu même de la fiction et se révèle par elle seule, toujours à côté de ce qu’on en sait ou attend) une justesse et une présence que nous ne saurions pas atteindre avec les seuls éléments qui sont leur tâche dans la fiction.

Au sens strict, ce qu’on dit dans l’univers du scénar l’exercice du taxi, c’est ce qui sépare le plan minimum du chauffeur aperçu par trois quarts arrière, les deux phrases prononcées (mais si elles sont convenues ou prévisibles, l’instant s’écroule et écroule toute la narration avec lui, il suffit d’un seul faux-pas dans une traversée pour que tombe un funambule, relire Le funambule de Genet), de la préparation spécifique qu’on fera sur ce personnage qui ne dit que deux phrases et qu’on ne fera qu’entrevoir, mais c’est ce texte de préparation qui sera – dans l’univers du film – mis à disposition du casting, du décorateur, du script, pour que tout soit prêt au moment du tournage. La phrase de Stephen King citée par Malt Olbren est exemplaire : dans ce moment précis (on est dans le temps décalé d’un retour en arrière à l’année de la mort de Kennedy) où le narrateur monte dans le taxi, toute l’illusion globale du livre est remise à ce passage, qui doit être inexorable et total, même dans sa brièveté.

Maintenant, à nous d’accentuer ce que nous suggère l’exercice initial. Si vous êtes familier de Dickens et de Dostoïevski (on n’est pas obligé, me souviens des étudiants d’un master de création littéraire, alors que je parlais de Dostoïevski, m’interrompant vertement : – C’est votre bibliothèque, monsieur, pas la nôtre..., ils ont leur master en poche désormais, bonne route), vous savez qu’en amont de très longs romans, ils n’établissent que quelques pages de notes, mais que ces quelques pages sont une mine pour nous, puisque précisément on voit émerger lieux et personnages, points de tension. Et une fois que c’est acquis, ils passent à l’écriture linéaire. On a un autre aperçu de cette marche vers le déclenchement narratif dans les Carnets d’Henry James, autre ressource décisive pour la fabrique du personnage.

Mais je voulais vous inciter à repasser voir du côté de Koltès, via l’exercice que je nomme en son for intérieur (2ème exercice, après celui sur la fabrique du monologue). Je rappelle le contexte : dans Combat de nègre et de chien, une des notes préliminaires du carnet de Koltès, nécessaire à la compréhension du texte, en tout cas en tant qu’indication pour le jeu des acteurs, l’induit à imprimer dans le corps même du livre l’ensemble de ses notes de préparation. On y découvre, pour chaque personnage, une suite d’exercices fixes (masque, scène de la vie quotidienne, monologue intérieur sur un thème sans relation avec la pièce) qu’il pratique pour chacun de ses projets (voir fiche imprimable Koltès dans le dossier téléchargement).

Voici le contexte : à ma gauche, le chauffeur de taxi de Malt Olbren, à ma droite, le personnage pris dans sa vie quotidienne hors champ, ou son monologue intérieur hors roman de Koltès.

Et nous ? Voilà ce que ce serait :


- s’ancrer dans la fiction en cours, ou les thèmes développés dans les précédents exercices ;

- se saisir d’un personnage qui n’est pas en position centrale, voire n’accomplit qu’un rôle très modeste ou mince ou éphémère dans la fiction en cours ;

- faire la liste, l’inventaire, la suite de fragments, la spirale de détails concrets qu’on estime être pertinents ou justes pour ce personnage, même si ces détails n"interviendront pas dans la fiction principale ;

- laisser le texte sous forme de liste ou fragments, ou bien le recomposer en morceau d’un seul bloc à partir des éléments rapportés.

Pas d’idée précise encore ? Comme d’habitude, bien laisser mûrir ce temps de l’avant écrire. Et, comme d’habitude, aller chercher dans son propre environnement de lecture quelques exemples concrets.

Par exemple de ces exemples, si vous prenez La mort du jeune aviateur anglais de Duras, à certain moment s’ébauche une conversation entre Duras et la pharmacienne du village. Pour que la pharmacienne soit juste, elle doit être, dans l’instant où Duras écrit, aussi exhaustive que l’est Homais à Yonville dans la Bovary. Travailler sur pharmacienne.

Repensez à Proust : quel est pour vous le plus discret personnage de À la recherche du temps perdu ? Bien sûr ils fourmillent. Pour moi, le plus symbolique c’est ce type sur le port du Havre, auquel Odette, renonçant au dernier instant à son exil en Amérique, offre sur une impulsion son billet de première du paquebot sur le départ. Travailler sur cet homme-là...

Se souvenir de ce parti-pris d’ambivalence : la liberté qu’on aura, c’est de savoir que ce texte ne sert à rien, puisqu’il ne sera pas inséré dans le film ou la fiction, mais c’est cela précisément qui peut en faire un grand texte ; et le risque qu’on prendra, de savoir que la mince frange d’existence que confèrera ce personnage presque invisible au roman ou à la fiction peut donner sa couleur tout entière à notre entreprise narrative.

Je voudrais terminer sur mes 2 frères en littérature : Miette, de Bergounioux, développe sur 160 pages un personnage que le narrateur aperçoit seulement quelques secondes dans une porte qui s’entrouvre – c’est l’espace intersticiel développé ci-dessus qui devient le livre tout entier. Pour celles et ceux qui liront cette page dans les 72 heures, epub de Miette dans l’espace téléchargement, rubrique « bibliothèque / boîte à clous », uniquement pour votre usage privé. Mais c’est aussi toute la démarche de Pierre Michon, dès les Vies minuscules, où le grand absent c’est la vie du narrateur lui-même, quand chaque personnage évoqué est lié à tel moment de sa biographie. Ou de s’attaquer au facteur Roulin, modèle de Van Gogh, ou à la buraliste de son premier poste d’instit dans La Grande Beune :

Je ne crois guère aux beautés qui peu à peu se révèlent, pour peu qu’on les invente ; seules m’emportent les apparitions. Celle-ci me mit à l’instant d’abominables pensées dans le sang. C’est peu dire que c’était un beau morceau. Elle était grande et blanche, c’était du lait. C’était large et riche comme Là-Haut les houris, vaste mais étranglé, avec une taille serrée ; si les bêtes ont un regard qui ne dément par leur corps, c’était une bête ; si les reines ont une façon à elles de porter sur la colonne d’un cou une tête pleine mais pure, clémente mais fatale, c’était la reine. Ce visage royal était nu comme un ventre : là-dedans les yeux très clairs qu’ont miraculeusement des brunes à peau blanche, cette blondeur secrète sous le poil corbeau, cette énigme que rien, si d’aventure vous possédez ces femmes, ni les robes soulevées, ni les cris, ne dénoue. Elle avait entre trente et quarante ans. Tout en elle était connaissance du plaisir, celui sans doute qu’on entend d’habitude, mais celui aussi qu’elle dispensait à tous, à elle-même, à rien quand elle était seule et ne se voyait plus, seulement en posant là le gras de ses doigts, en tournant un peu la tête et alors les sequins d’or qu’elle avait aux oreilles touchaient sa joue, en vous regardant ou en regardant ailleurs, et ce plaisir était vif comme une plaie ; elle savait cela ; elle portait cela avec vaillance, avec passion. Allons, on ne peut en parler ; non, ça n’est pas né de l’argile : c’est comme le battement furieux de milliers d’ailes en tempête et il n’y a pas pourtant de matière plus comble, plus lourde, plus enferrée dans son poids. Le poids de ce mi-corps somme toute gracile en dépit de l’évasement des seins était considérable. Des paquets de cigarettes bien rangés derrière elle l’auréolaient. Je ne voyais pas sa jupe ; c’était pourtant là derrière le comptoir, démesuré, insoulevable. La pluie brusque dehors fouettait les vitres : je l’entendais crépiter sur cette chair intacte.
Pierre Michon, La Grande Beune, © éditions Verdier.

Michon jusque dans ses échecs, puisqu’à l’origine son Rimbaud devait être consacré au frère aîné d’Arthur Rimbaud, et qu’au XIe chapitre, puisqu’il n’en avait pas encore parlé, Bobillier s’était saisi du manuscrit pour le publier tel quel, sans le frangin.

Là encore, la démarche que je propose ici comme un hors champ du roman en gestation peut devenir le roman lui-même. À vous...

 

vos contributions


1

Il est rencogné sous la porte cochère, la pluie bat dehors et le taxi se fait attendre de manière insupportable.

Dans le passage, les pavés ne sont pas luisants de pluie comme dans la rue, ses pensées ressemblent pourtant à des gouttes : ennui, désespoir, grisaille, horizon bouché. Une femme arrive, le bruit de ses hauts talons résonne en cadence sur le sol, comme s’il fallait qu’elle soit assurée qu’elle marche et non survole le sol de ses jambes fuselées.

Il la regarde passer devant lui (un taxi pourrait les emporter deux minutes après tous les deux vers Roissy-Charles-de-Gaulle mais ce serait alors un scénario à la Lelouch), il la suit du regard, il laisserait bien ses yeux accrochés à la ceinture de son imper, mais cela ne dure pas longtemps. Robert De Niro n’est toujours pas arrivé, il est vrai qu’ici les taxis ne sont pas jaunes, il aurait dû faire appel à un VTC, il serait déjà en route.

L’avion décollera à l’heure (ils remplacent le train pour la ponctualité sauf missile imprévu) et sans doute sans lui. Sa destination est Ajaccio, sa compagne est corse, sa famille n’apprécie pas trop qu’elle soit amoureuse d’un type du continent. Cette femme est aussi une île dans laquelle se perdre et peut-être se retrouver. Parfois il pense à Mérimée, ça rime avec Méditerranée. Là-bas, le soleil explose avec un bruit de Kalachnikov, mais pas plus qu’à Marseille. Il ne connaît personne de la Mafia : ce mythe a la dent dure, une mine pour les écrivains et les cinéastes.

Son boulot est "import-export", il aime le va-et-vient de cette dénomination et les voyages que cette occupation lui offre. Les marchandises échangées sont de toutes sortes (mais pas de trafic humain), et ça peut rapporter gros. Il accumule les "miles" car il prend l’avion au moins une fois par semaine. La Corse est un dérivatif mais sa "fiancée" une planche de salut : il l’appelle "love board" en secret.

Le père de son amour s’appelle Mateo. Il se balade toujours avec un fusil de chasse pour gros gibier, la bretelle sur l’épaule droite. Sa propriété est entourée d’oliviers et c’est le paradis en été. Depuis les hauteurs on panoramique sur une vue splendide de la mer labourée par les ferrys qui font l’aller et retour (quand il n’y a pas la grève) vers la France – ici on appelle comme ça le pays en face.

La pluie tombe comme des milliers de cigarettes éteintes. Avec ce temps de chien, il pense qu’il va finir par s’enrhumer. Soudain, un klaxon sonne deux fois. Il franchit aussitôt le seuil et aperçoit une BMW noire qui vient de stopper avec son signal rouge allumé. Il monte à l’arrière et dit au chauffeur : "Emmenez-moi à Roissy-Charles-de-Gaulle, merci..." Les fauteuils sont en cuir, et le conducteur ne dit pas un mot, il dégage une certaine classe.

La nuit n’est pas encore levée, Colomba non plus sans doute, il rêve de la retrouver encore allongée dans son lit au parfum de romarin et d’asphodèle.

DOMINIQUE HASSELMANN

 

2

Le pot de fleur s’est écrasé à un mètre de lui, alors qu’il sortait de la boulangerie. Il a levé la tête comme si d’autres pots pouvaient suivre, rajusté sa casquette, enjambé les débris de terre cuite et la terre dispersée au sol. Il a regardé les pommes d’amour éclatées sur le trottoir ou roulant dans le caniveau, en a écrasé quelques unes tout en coupant le quignon de la baguette. De la pointe usée de sa Doc Martens il shoota dans une des boules rouges qui roulait encore, la propulsant sous une voiture. La pomme d’amour passa entre les roues et continua sa route jusqu’au caniveau d’en face. Une envie de pleurer le saisit. Au bout de la rue, il tourne à droite et disparaît.

PHILIPPE LIOTARD

 

3

Les trottoirs glissants brillaient sous la lumière des lampadaires. Elle progressait à petits pas derrière la silhouette hésitante d’un homme qui la devançait d’une trentaine de mètres environ et qui, entre deux réverbères, était saisie par l’ombre. L’homme paraissait se diriger vers l’arrêt de bus que desservait la ligne Wambrechies-Wasquehal. Il s’immobilisa pour allumer une cigarette, la tête penchée vers les paumes de ses mains recourbées. Une petite lueur jaillit pour disparaître aussitôt. L’homme réajusta le sac qu’il portait en bandoulière, reprit sa marche un peu saccadée comme celle d’un pantin. Il ressemblait à Julien…

Il lui semblait que ce couloir de rues en enfilade, elle le longerait toute son existence... Les mêmes pas, les mêmes murs... avec des portes toutes semblables qui s’ouvrent ou se ferment, et quelques visages anonymes qui se croisent. Cet homme, elle ne l’avait jamais vu que de dos. Elle était sûre, pourtant, à force de l’observer, que c’était toujours le même, lui, à la hauteur de l’estaminet A l’habitude, quand elle n’en était encore qu’à l’entrée de cette rue en forme d’entonnoir… Il lui arrivait de presser le pas comme pour le rejoindre, ou de faire claquer ses semelles un peu plus fort, pour qu’il se retournât...

Elle commença à traverser le champ qui servait de raccourci. La terre inégale était craquante, sur l’herbe des talus on dérapait. La silhouette entrevue tout à l’heure enclenchait à chaque fois la machine infernale émotionnelle des souvenirs… Cette façon que Julien avait eue de traverser la vie comme une ombre alors que, paradoxalement, ses traits se découpaient désormais dans sa mémoire comme une eau-forte ! Julien le transparent qui avait été quelqu’un. Julien le personnage secondaire qui aurait pu prendre toute la place. Il aurait suffi dans le fond de si peu ! Un éclairage légèrement différent, une inflexion de certains événements, un petit souffle de liberté qui aurait desserré l’étau. Mais voilà…

L’homme continuait son chemin vers Wasquehal. Comme Julien jadis, il n’en dévierait pas. Il s’octroierait seulement le droit de s’arrêter, parfois, pour allumer le feu de joie d’une cigarette roulée entre les doigts, en accomplissant méticuleusement chacun de ses gestes réglés une fois pour toutes comme du papier à musique.

« Quand je regarde jaillir la flamme de mon briquet, je ressens, bizarrement, comme une espèce de joie ! Pas seulement à cause de la cigarette que je vais fumer, non, c’est plus primaire... C’est le feu, tu comprends ! »
Le feu, oui, il avait eu le feu sacré. Il le lui avait dit, il le lui avait expliqué ce soir-là, un des derniers, mais les événements, la vie, tout ce cirque dans lequel on est embarqué !… Elle ne lui en voulait pas, elle ne lui en voulait plus…

La nuit qui avait été claire commençait à se couvrir de nuages. De l’autre côté du champ, l’autoroute était assez fréquentée malgré l’heure indécise. Elle aimait suivre du regard les deux rangées de phares jaunes et de feux arrière rouges qui filaient en sens inverse. Un jour, oui, un jour…

Pourquoi pas aujourd’hui ?

Le jour se levait avec les fumées épaisses qui ferment l’horizon et cette pluie si légère au début, comme un voile de soie transparente, soudain rabattue par le vent du Nord qui la rendait de plus en plus froide et cinglante, obligeant le marcheur à courber la tête et à limiter son champ de vision au spectacle du balancement de ses pieds…

Il y avait ce froid dans le coeur depuis si longtemps ! La marque gravée de l’absence ou d’une attente sans fin, la faim, la privation d’une substance primordiale et introuvable, qu’il fallait chercher dans l’ailleurs...

Elle avait jeté un dernier coup d’œil dans la direction de Wasquehal, l’homme, qui figurait peut-être son destin, avait disparu. Il fallait enfin tourner le dos à toutes les silhouettes grises, prendre un chemin de traverse, braver le sort…

FRANÇOISE GÉRARD

 

4

Après chaque journée de travail, il s’assoit sur le banc, côté sud de la maison, le regard levé dans la lumière du soleil couchant à travers les nuages. Il pense aux ciels d’Eugène Boudin. Il déplie son long corps maigre pour accueillir les visiteurs, de sa voix basse, douce, il dit les mots de bienvenue et l’éternité qui sépare les rencontres. Il gémit en se rasseyant, le poids des lauzes la journée, et courir sur les charpentes…

Il a construit sa maison de ses mains, sur un coin de rocher, en écoutant les conseils des vieux paysans. Il a charrié de la terre sur son dos pour parvenir à créer un jardin sur ce morceau de pierre. Et puis il a attendu de rencontrer une femme qui lui plairait vraiment.

Devant le jardin de curé où se bousculent les pieds de tomates rougissantes – le purin de consoude, un vrai miracle – il se souvient de son père qui vient de mourir, couché sous un bout de terre dans un cimetière de Picardie. Un homme pervers mais il n’en a jamais dit davantage. Un paysan qui a toujours refusé que son fils aîné puisse être artiste. Il est soulagé de sa mort, non pas qu’il la souhaitait, mais un homme qui a autant fait le mal autour de lui… Qui ne lui a jamais pardonné de ne pas reprendre la ferme, lui, l’héritier, le fils aîné. Un homme du dix-neuvième siècle.

Sur la table à droite du banc est posé le dernier objet qu’il a sculpté à ses moments perdus. Une bouteille à-la Markus Raetz qui en tournant prend la forme d’un verre. Une bouteille, un verre… Il n’a jamais vraiment bu, dans son couple, c’est lui le raisonnable. Elle ne devrait pas tarder, d’ailleurs, celle qu’il a fini par épouser après tant d’années passées à l’attendre. Ils auront vieilli ensemble si la jeunesse les a si souvent séparés. Amoureux d’elle, toujours, malgré ses frasques, ses embrouilles. Combien d’amants aura-t-il croisés refoulant sa fierté dans un coin de poche de ses éternelles chemises à carreaux ? Quand il y pense, même pas d’amertume, au bout du compte elle l’avait choisi lui, n’est-ce pas ?

On sait qu’il a été jaloux pendant des années d’un homme bien plus âgé que lui, amant de sa compagne, un voyageur qui trimballait avec lui toutes ses fantaisies, sa gouaille, ses horizons. Et puis il s’était réconcilié avec sa jalousie le jour où il avait réalisé qu’il était un pilier dans la vie de sa compagne. Son essentiel. Et l’autre, un amant, un extra. Dur à avaler, mais avalé.

C’est un écorché vif. Il traîne une vieille rancœur contre un voisin qui lui a fait une crasse dans sa toute jeunesse. Les nouveaux arrivants de la vallée ne savent rien de ça, les plus vieux ne racontent rien. Mais on sait qu’il est blessé, à vie.

A le voir, d’abord, on pourrait penser qu’il n’a rien à dire, mais ce serait une erreur. C’est juste un taiseux.

La première fois que je l’ai rencontré, à une fête de village, il a percé mon désarroi immédiatement. « Pars, prends le train, l’avion, file… »

MARLEN SAUVAGE

 

5

Il marche seul tout au bord de ce trottoir. Chaque matin, il est là, regardant le ciel par-dessus les toits, détaillant les façades, examinant les passants. Il semble suivre un itinéraire précis connu de lui seul. Il semble habité par une idée, une seule, unique et belle idée. Il semble perdu dans un monde parallèle. Il avance comme on marche sur un fil, un pied après l’autre, juste sur le bord du trottoir. S’il perdait l’équilibre, il chuterait sous le flot des voitures.

Chaque fois, j’ai envie de le tirer par la manche pour qu’il s’éloigne du danger, pour qu’il revienne dans le droit chemin.

Je le croise quotidiennement en partant travailler. Il m’intrigue, il m’attire, il me fait peur.
La première fois, j’ai croisé son regard. Il était si fort que j’ai été obligé de baisser les yeux. C’était comme une brûlure, comme un ouragan. Le lendemain, quand je l’ai vu tourner au coin de la rue, j’ai traversé, pour ne pas le frôler de trop près. Une peur soudaine m’a envahi, celle d’être emporté dans son tourbillon, celle de perdre mon identité, celle d’oublier ma vie, celle de suivre son chemin.

Petit à petit, l’idée de le suivre a envahi mon esprit. Il fallait que je sache qui il était. Je voulais comprendre où le portait ce regard bleu. Un jour, j’ai attendu qu’il me dépasse, puis je l’ai suivi. Je me suis fait discret, j’ai rasé les murs. Il ne m’a pas remarqué. Il a marché toute la matinée, suivant un itinéraire sans queue ni tête. Puis il est entré dans un immeuble sombre, dont il n’est jamais ressorti jusqu’à la tombée de la nuit. J’ai repris le chemin de mon appartement, frustré, dépité.

Aujourd’hui, je saurai. Je vais l’attendre, et j’oserai lui parler. Je veux comprendre la source de la flamme qui l’habite.

Le voilà !

Il est là, au coin de la rue. Il arrive.

Je lui emboîte le pas. Mes pas résonnent sur les pavés. Les agents de la voirie lavent les trottoirs, à grand renfort de jet d’eau. Le reflet du soleil du matin transforme chaque gouttelette en minuscule arc-en-ciel. C’est magnifique, mais je ne prends pas le temps de les admirer, il ne faut pas que je perde sa trace. Lui, s’est immobilisé, et sourit devant cette lumière. Il a sorti un objet de sa poche, et l’a caché de nouveau avant que j’ai pu voir de quoi il s’agissait. Je me suis reculé tout contre le mur de l’immeuble voisin, et sa main n’était plus dans mon champ de vision. Il reste quelques secondes, puis repart de plus belle, à longues enjambées. Je m’essouffle.

Il tourne au coin de la rue, en direction de la Place de l’Hôtel de Ville. Il a disparu.

Il va être happé par la foule. Je vais le perdre. J’accélère le pas. Je m’essouffle.
Je débouche sur la place. Il n’est plus là.

Des couples se promènent, épaule contre épaule. Des enfants courent en zigzag. Des mères poussent des landaus. Des cyclistes récupèrent leur vélo. Des groupes échangent des plaisanteries. Des rires fusent.

Je l’ai encore perdu.

Je ne comprends pas la déception qui m’étreint. Après tout, cet inconnu ne m’est rien. Mais ce qu’il y avait dans son regard était si vrai, si vivant. C’est sûrement cela que je regrette. De ne pas avoir su ce qu’il pouvait y avoir derrière ce regard.

Un homme derrière moi apostrophe son épouse en désignant du doigt quelqu’un que je ne distingue pas.

— Regarde, je te dis que c’est lui…

Je suis la direction qu’il indique avec son doigt pointé. Je reconnais mon inconnu. Il est planté au beau milieu de la place, un appareil photo devant le visage. A quelques mètres devant lui, un couple d’amoureux d’embrasse passionnément, tendrement enlacé.
Mon voisin achève sa phrase :
— Regarde, c’est Monsieur Doisneau …

MARIE CHRISTINE GRIMARD

 

6

Dubhghall a les cheveux longs, qu’il porte la plupart du temps lâchés ; la plupart du temps, il sourit : c’est un sourire franc qui le rend sympathique.

Dubhghall a une formule, une phrase culte, qu’il répète comme un mantra : Tu es qui tu fais croire aux autres que tu es. Il dit que la citation est d’un célèbre auteur New-Yorkais, seulement elle est de lui : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

Dubhghall est né dans le Queens, à New York City, état de New York, États-Unis en juillet 1964. Ainsi, Dubhghall est un vrai New Yorkais. À ces amis, il dit qu’il a renoncé aux croyances religieuses après le 11 septembre 2001. Il dit que c’est pareil pour la politique.

Dubhghall, né dans le Queens en juillet 1964, en vrai New Yorkais est fier de ses racines européennes. Il dit qu’un jour il a fait un pèlerinage sur les terres de ses ancêtres, en Irlande, et qu’il a pu remonter son arbre généalogique sur mille ans. Dubhghall dit aussi qu’il possède un don rare, celui du bavardage mystique, qu’il revendique comme un droit imprescriptible. Il dit qu’il est issu d’une longue lignée de conteurs irlandais, qu’il a ressuscité l’art céleste du fabuliste, qui inspire et stimule ceux qui l’écoutent.

Il dit qu’il a été boxeur, lutteur et acteur professionnel, qu’il a joué le rôle d’un personnage récurrent dans une série télévisée quotidienne. Il ne dit pas le nom de la série ni sur quelle chaine elle était diffusée.

Il dit qu’il a été commis dans un cabinet juridique, chasseur de primes, garde du corps et capitaine de remorqueur. Josh Randall ou Boba Fett, Bartleby et capitaine Achab tout à la fois : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

Les murs de son appartement sont recouverts de livres. Il dit qu’il les a tous lus. Il dit aussi que la chose qu’il aime le mieux faire, c’est de raconter des histoires.

À 18 ans, il rêve d’aventure, de voyage au long cours. Il veut être écrivain ; Conrad en 1874, Kerouac en 1942 : Dubhghall entend l’appel de la mer. Il s’engage dans la marine pour quatre ans, en 1982. Il servira à bord du USS Manitowoc et du USS Bainbridge. En septembre 1982, le USS Manitowoc est le bateau qui conduit les troupes américaines au Liban, dans le cadre de la Force multinationale de sécurité à Beyrouth. Il dit qu’il échappe à un attentat suicide. Sans doute était-il resté à bord. Qu’importe : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

Après la mer, les airs : de 1989 à 1992, il travaille comme agent d’escale pour la Pan American World Airways. Les avions, il se contente de les voir partir : il est aux guichets d’accueil des passagers, au Worldport, le terminal 3 de l’aéroport international JFK de New York. Comme pour tous les métiers d’accueil du public, l’agent d’escale doit avoir un bon équilibre nerveux pour faire face à des situations parfois stressantes, dit la définition de poste. Sans doute aussi qu’un don pour raconter des histoires n’est pas superflu.

Après la PanAm, de 1993 à 1995, il s’engage à nouveau dans la Navy et rejoint les Forces Speciales. Il n’en dit guère plus.

Ensuite, dit-il, il étudie le jeu d’acteur à l’Université de Columbia, participe à des ateliers d’écriture à la New York University.

En 1996, il décroche un boulot comme homme de pont sur ces bateaux qui proposent des visites touristiques de New York. Trois semaines qu’il est là, et le guide se fait porter pâle. Dubhghall quitte son poste, s’empare du micro et assure la visite. Il vient de décrocher un nouveau job : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

Le jeudi 15 janvier 2009, à 15 h 31, un Airbus A320 de la US Airways se pose en catastrophe sur les eaux glacées de l’Hudson. Grâce au sang froid du pilote, les 150 passagers et 5 membres d’équipage seront sains et saufs.
Dubhghall dit que son navire fut le premier sur place à porter secours à l’Airbus, et quand il raconte ça, pour tous, il est à la proue du navire, dirigeant les manœuvres, le premier à tendre la main aux rescapés ; pour tous, il est celui qui, s’il y avait une photo, tiendrait serré dans ses bras un enfant en pleurs, emmitouflé dans une couverture de survie. Pour tous, il est un héros, il est Captain New York : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

En son for intérieur, Dubhghall brille de mille feux. Il est un phénix, une étoile qui nous éclaire et nous montre la voie. En son for intérieur, il est un soleil qui nous illumine tous.

PHILIPPE CASTELNEAU

 

7

un petit bout de peau du monde

c’est peu de chose, les rochers en écailles de dragon qui dominent la vallée de Trabassac. on se croirait en Irlande quand les genêts s’en mêlent, en mai, comme des points lumineux qui agressent l’œil d’autant que le soleil les embrase et que leur jaune contraste étrangement avec le vert de l’herbe printanière.

on s’y promène, on y emmène les amis, ils se couchent à même les rochers, les rochers, c’est chaud l’été sous le ventre. on y reste dans le vent qui souffle toujours un peu sur les hauteurs. on regarde au loin, vers les montagnes bleues, et vers la Méditerranée.

en août, ils se couvrent de bruyère, on l’appelle callune ici, et c’est un tapis rose et violet qui court autour des rochers, sur la lande où broutent quatorze chevaux camarguais, blancs comme neige dans ce paysage de chaleur.

c’est le lieu de la pensée, dans toute sa tristesse, quand on peut jeter au vent ce qui nous traverse.

ils accrochent les nuages dans le grand matin, à toutes les saisons, les nuages s’effilochent sur leurs aspérités. et par temps de pluie, ils scintillent, même au soir qui tombe, ils brillent, c’est le schiste.

on ne partage pas ces rochers, on les visite avec d’autres, mais ce qu’ils nous racontent, on le garde pour soi, la première trahison se terre là, dès l’instant qu’on a partagé ce qu’ils nous racontent.

C’est un lieu qui vous parle et un lieu qui vous écoute. c’est un lieu rare.

Ce n’est pas un lieu inaccessible ni impressionnant, c’est un lieu terriblement humain. Il y a de l’Irlande en ce coin de nature, du jaune, du vert, du bleu, il ne manque que la mer, mais au loin elle est là, il suffit de le savoir. Il y a des nuages comme ailleurs mais dramatiquement autres qu’ailleurs, car ils disent la déchirure, la rupture, la séparation. Il faut y venir, aux rochers. Seul, et les écouter.

DANIÈLE MASSON

 

7

Là, à ce moment, en 1912, il a cinquante cinq ans.

Pas très grand, jambes courtes, large d’épaules, face rouge sombre, yeux noirs enfoncés sous des paupières blessées, sourcils protecteurs, nez droit, cheveux légèrement crépus d’un brun grisonnant, barbe qui va et vient selon les saisons, grande bouche mince, comme une balafre, large cou ridé.

Italien échoué sur cette côte, armateur en faillite, n’a plus que ce commandement, un gros boutre qui navigue entre Garoowe, Obock, Djibouti, Port-Saïd.

Boutre ou plutôt baggala, de construction récente, grand et beau, bien entretenu, avec une cabine de poupe aux belles boiseries inspirées de celles des derniers grands voiliers européens..

Un peu de sel, ce qui n’est pas acheminé par le nouveau chemin de fer, surtout cabotage, se charge de marchandises diverses sous la responsabilité de la chambre de commerce, ce qui n’est pas transporté par les vapeurs de la Compagnie de l’Afrique Orientale – un peu de chargement plus ou moins déclaré et déclarable pour des négociants.

S’est chargé du recrutement de l’équipage de son nouveau bateau, en laisse depuis la responsabilité à son second yéménite embarqué avec lui depuis des années.

Il n’est plus retourné en Italie depuis 1885 – il a eu, il a, une femme, là bas, qu’il n’a guère eu le temps de connaître, devenue souvenir coupable - mais il se tranquillise rapidement quand par hasard un souvenir se risque, en pensant qu’elle est de famille riche.. pour le reste espère vaguement qu’elle a trouvé une façon de se faire vie heureuse, une vie autre sans que pèse le jugement de leur petite ville et des prêtres, ils ont correspondu pendant quelques années, mais c’est il y a maintenant longtemps – il a une femme, sa femme, ses enfants issas, et une maison près du Khor Bouhane.
Orgueilleux, se veut notable, est toléré comme tel... serviable et assez charmant.
Il parle arabe, afar et somali, et bien entendu italien et français.

Sobre mais gourmand, autrefois alcoolique, insiste sur l’autrefois, quitte à se dépeindre un peu, très peu, sous un mauvais jour pour plaider l’abstinence, un rien rigide en ce qui concerne la boisson, ami d’un imam - il s’intéresse au Coran, sans se convertir - ami aussi - goût partagé pour certains livres, plaisir de l’écouter jouer du violon - de Madame X, qui, chez elle, dans sa grande maison sur le plateau, a créé, à la mort de son mari, qui lui a laissé participations dans factorerie et diverses boutiques, une école pour quelques filles d’européens et de commerçants issas, et un petit dispensaire.

C’est à la demande de celle-ci qu’il a accepté de prendre pour passager vers Port Saïd, pour le rapatrier et peut-être l’éloigner plus rapidement, le plus jeune des deux ingénieurs des salines du lac Assal, celui qui a été blessé dans une rixe qu’il aurait provoquée. Il les avait d’ailleurs rencontrés chez elle et avait sympathisé avec l’aîné, victime d’une grave crise de paludisme.

Tolère avec courtoisie et tient poliment à distance son passager.

BRIGITTE CÉLÉRIER

 

8

La fumée bleutée s’élève en volutes spiralées, lentement. Aucun vent, pas le moindre souffle d’air. La fenêtre ouvre sur le silence. Pas un bruit. Pas un chat, pas un oiseau, pas un ruisseau, ni même une mouche agaçante. Vide. Immobile le paysage se reflète dans ses yeux fixes. L’alignement des trembles prêts pour la parade, le chemin qui mène au portail, le portail, les deux bancs blancs, la mare étale et son saule sans larme s’y mirant cherchent en vain, dans ce regard figé, un endroit où se poser. Une seconde spirale hésite avant de se dissiper dans l’indifférence d’un après-midi vert. La couverture, sur ses genoux, réceptionne la cendre. C’est à peine si sa poitrine se soulève lorsque la fumée pénétrant ses poumons les gonfle. C’est à peine si une vie semble posée là, sur une chaise, face au néant transparent de la fenêtre béante. Chambre 11. Premier étage avec vue sur le parc. Sans accès balcon

C’est Augustin, le grand Augustin, le garde-chasse. Le fils des établissements Auguste Andric. Le père, un immigré du côté de Sarajevo arrivé seul quelques années après la guerre de 14, sans un flèche, sans un mot s’est mis au boulot et quoi, pas dix plus tard, il démarrait sa boite. La grosse scierie à la sortie de la ville en montant vers la Chapelle du Noisetier. Le fils aurait pu, aurait du reprendre l’affaire. Trop fainéant. Il a préféré rouler sa bosse. Monsieur voulait voyager, Monsieur voulait voir du pays. Dix ans qu’il a passé le vieux Andric à attendre le retour de son gamin.

Un matin fameux,le bel Auguste s’est réveillé seul dans son lit. Pas une lettre, pas un mot. Rien n’avait disparu, ni argent, ni bijoux, ni valeurs. Rien sauf sa jeune et jolie femme qu’il n’a jamais revue. Le petit avait trois ans. Aux yeux de toute la ville, le couple incarnait le bonheur, la prospérité, la joie de vivre et de réussir dans la torpeur de cette province en marge de l’agitation du siècle. Le vieux a engagé des dizaines de détectives, harcelé les autorités diffusé partout son signalement. Que dalle ! L’affaire a fait grand bruit à l’époque et puis, la terre tournant, le bruit s’est tassé jusqu’à devenir inaudible sauf dans la tête de l’Auguste. Personne n’a compris et encore moins sans doute l’Auguste qui ne s’en est jamais vraiment bien remis. De ce jour, il n’eut plus qu’une seule passion, son môme. Plus qu’une seule femme, sa scierie.

Ça lui a encore porté un sale coup, au père, quand son rejeton, après de maigres études commerciales, lui a balancé qu’il s’en foutait de la scierie ; qu’’il préférait se balader dans les forêts du monde plutôt que de débiter des arbres sur place. Puis le gosse est parti, pécule en poche promettant d’écrire régulièrement. Le vieil Auguste a encaissé, s’est tassé, affaissé et, comme un rosier sous la pluie, s’est redressé lorsque, cinq semaines à peine après avoir suivi des yeux le train emportant la prunelle des siens, une lettre de la chair de sa chair lui parvint de la capitale. Tout allait bien. Tout allait mieux. Augustin envisageait son départ pour l’Amérique du Nord. Canada, États-Unis, il n’en savait que couic mais demandait une rallonge côté finances. La dernière précisait la lettre. Le vieux plus qu’heureux lâchât le blé. Quelle meilleure utilité pouvait trouver cet argent ? Ce fut effectivement la dernière retape. Andric reçu encore de la capitale un courrier de son fils. Destination New-York avec peut-être, ajoutait-il un travail en vue. Dans le commerce écrivait-il sans toutefois préciser quel type de commerce. Une carte postée de l’aéroport Charles de Gaulle fraîchement entré en fonction. Une autre carte en provenance de la grosse pomme suivie à trois mois d’une lettre estampillée « Central Post Boston ». Banalités affectives courantes, description bâclée de Boston. Ne s’étend pas sur ses activités professionnelles qu’il déclare intéressantes et d’un excellent rapport.. En postscriptum il signale son éventuel passage au pays pour les fêtes de fin d’année. Et puis silence radio.

Dix ans que le vieux a tenu, attendu. Chaque jour, guettant le facteur à l’égal du messie rien, rien, personne quand un beau jour de septembre son Augustin débarque. Sans un rond, sans bagages par la route, à pied maigre à faire pleurer un chat. Le vieil Andric s’est empressé de caser l’enfant prodigue dans le service d’entretien des forêts communales. Pas trois mois après cet ultime service rendu à sa progéniture, Auguste Andric tirait sa révérence.L’Augustin depuis glande par monts et vaux. N’a pas trouvé femme enfin façon de parler. Il prenait sa retraite dans moins d’un ans et voilà que cette sale histoire lui tombe dessus. Toujours est-il, moi j’en suis certain, Augustin il n’a fait que de descendre le corps jusqu’à Terlenay et son boulot ensuite de téléphoner, au plus vite à la gendarmerie.

Chambre onze. Régulièrement, l’infirmier se lève, tend son briquet. Le frottement de la molette sur la pierre du zippo, la première aspiration gourmande de la première bouffée troublent à nouveau l’écoulement silencieux des heures. Chargé d’observer, il observe. Le cendrier au sol déborde de cigarettes consumées jusqu’au mégot. En dehors de fumer, aucun mouvement. Pas une parole. Pas même une quinte de toux. Droite sur sa chaise, face à la fenêtre, que regardent ses yeux qu’il ne voit pas lui ? Seule la clope semble vivre. Passer des doigts aux lèvres, des lèvres entre-ouvertes, d’où montent des nuages, à la main se déplaçant selon le tracé d’ un rail invisible et maintenant posée sur le genoux droit. Dans vingt-cinq secondes, très exactement le même geste, en tous points identiques se reproduira. Et vingt-cinq secondes, vingt-cinq secondes jusqu’au filtre. Dans vingt-cinq minutes, il le sait, il se lèvera pour tendre la flamme du zippo en direction d’une nouvelle cigarette. Il la regarde. Pense à Augustin. Étrange histoire que celle de cette femme assise dont personne ne sait rien. Quant à Augustin bien sur qu’il est innocent. Augustin il écrit des poèmes aux oiseaux et les accroche aux arbres. Il est dingue Augustin mais pas con et surtout pas salaud pour un rond. Mais d’où vient cette femme qu’on a failli enterrer vivante ?Augustin dit l’avoir trouvée nue, étendue sur la couverture. Celle dans laquelle il l’a descendue et qui maintenant repose sur les genoux de la patiente. Une couverture léger comme indice. Il pense au pullover rouge. A l’affaire Ranucci.

D’elle il ne sait rien sinon qu’a cloper de la sorte la jolie jeune dame va s’abimer les poumons mais bon il suit les ordres. Il observe. Et du reste, comment est-il possible qu’elle soit là, entre le lit et la chaise, sans un mot, sans bouger sinon le matin se diriger d’un pas flottant vers son siège, ouvrir la fenêtre, s’assoir et fumer, fumer, fumer. Refuser toute nourriture solide. Comment survit-on à deux semaines de chambre froide ? Personne ne s’est manifesté. Aucun papier, aucun vêtement. Cette seule couverture identifiée comme étant du Pashmina. Et aussi Augustin pestant qu’elle était noire de fourmis quand il l’a découverte. Elle en avait partout. Dans la bouche, les narines, les cheveux, sur les jambes, le visage, partout. Il a tout viré puis s’est penché. Elle ne respirait pas. Elle ne respirait pas qu’il a insisté.

Tamon a établi l’acte de décès et Tamon, c’est pas un abruti. Pas rêveur pour un rond Tamon. Il connait son boulot Aucune trace de violence, zéro toxines, alcool, drogues. La mort,, attribuée à un arrêt cardiaque subit, remontait, selon le toubib, à quelques heures à peine avant le passage d’Augustin devant le Chêne du Boiteux. Il en a vu défiler des macchabées Tamon. Il sait reconnaitre un mort d’un vivant. Après deux semaines de tiroir, au moment de classer provisoirement l’affaire et de ranger la demoiselle dans une jolie boite avec les anges, voici que la Belle à la couverture ouvre large des grands yeux d’un cristal aigue-marine pailletés d’or. Profonds à damner la foudre. Le garçon de salle est encore sous tranquillisants. Il bégaie, bafouille tout en arpentant de long en large le dortoir du rez de chaussé de la clinique et puis brusquement chante. Psalmodie plutôt des sons dans lesquels le docteur Herrenfeld affirme reconnaître des brides d’araméens. Onze heures dans dix minutes. L’infirmier remise ses réflexions, se lève. Délicatement retire la couverture pour en secouer les cendres à la fenêtre. Depuis huit jours que l’énigmatique beauté fume paquets sur paquets, l’affaire est passée en hauts lieux. L’heure approche du transfert et son cœur se brise à l’image de cette troublante, insolite, mystérieuse étrangère emmenée par des étrangers vers une destination connue uniquement des plus hautes instances militaires. Elle y sera bien traitée.Ils découvriront ce qu’elle a, d’où elle vient, qui elle est. Des voix résonnent dans le couloir. La soigneront ici nous ne sommes démunis face à de tels cas. Elle part.

LAURENT SCHAFFTER

Donalie n’avait jamais rien donné d’elle. Avare même de ses mots.
Jamais il ne l’avait entendue prononcer une phrase complète, et le silence qu’elle laissait s’installer dans ce qu’on ne peut pas appeler leurs conversations n’était pas de ceux qui rapprochent les êtres.
C’était un silence pesant, poisseux, un silence de marécage dans lequel il s’enlisait.
Pour ne pas être englouti il n’avait qu’un seul recours : prendre la fuite.
Pourtant il revenait toujours. Il ignorait d’où ça lui venait ce besoin irrépressible, ça le prenait, le poussait, il laissait faire c’est tout, dit-il.

Il n’était pas amoureux d’elle.
Jamais maquillée, jamais coiffée, des tenues informes. Elle n’avait aucun des artifices des séductrices. Elle ne faisait rien pour séduire mais elle attirait le regard des hommes sensibles à ce quelque chose de sauvage et d’indompté – hors d’âge – qui émanait d’elle à son insu, dit-il en insistant toujours sur le – hors d’âge – avec comme de la colère, ou peut-être plus exactement, de l’irritation dans la voix.

Elle avait des habitudes étranges. Elle ne déjeunait que de pommes de terre en robe des champs accompagnées de pissenlits.
Elle avait toujours à portée de main un galet qu’elle caressait inlassablement.
Il lui arrivait parfois de le porter à sa bouche et de le lécher.
C’est ce geste qui le faisait revenir. Rien de sensuel ni de sexuel.
C’était autre chose.
Qu’il ne sait toujours pas nommer, qu’il ne sait pas déchiffrer, – une fois il a dit défricher –.
Mais il sentait confusément qu’elle était tout entière dans ce geste.
Un jour viendrait où toutes les pièces du puzzle s’emboîteraient, dit-il.

VÉRONIQUE SÉLÉNÉ

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 juillet 2014
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Messages

  • Bonjour François,
    Je ne retiens pas l’envie de te faire un petit signe, bien que notre dernier échange soit sans doute effacé dans ta mémoire - sinon dans ton disque dur ; signe amical, signe de connivence, signe de re-connaissance. Pour les "aspirants écrivants" qui ont eu comme moi la chance de croiser ta communicative créativité, c’est plus qu’un plaisir, un soutien de pouvoir encore et ici retrouver le plaisir et l’envie créatrice d’écrire, à quoi tu ajoutes généreusement de ces "outils" qui aident à écrire, ou plutôt à écrire autrement.
    Merci donc, une fois encore pour ce que tu fais et donnes ; je ne peux guère appuyer ma reconnaissance d’un soutien financier au site, mais elle n’en est pas moins grande.
    Bien cordialement,
    Eric.
    PS : en PJ, les derniers petits exercices réalisés en atelier (car demeurant ouvrier plus qu’artisan, je reste incapable d’écrire seul) sans rapport avec cet article, juste pour te donner un aperçu de ce qui sort de mon clavier...