outils du roman | 7, petit point fixe de peau du monde

il n’y a pas de description, la langue qui dit la peau du monde ne se divise pas



- Résumé par anticipation, ou synthèse de la consigne : se saisir d’un minuscule fragment, pas forcément plus grand qu’un coin de table, mais intimement lié à la narration en cours, et le développer fragmentairement selon toutes occurrences des heures, du temps, des saisons, des événements. Ce travail fait, tenter de le compiler en un seul bref paragraphe, dont on n’aurait pu trouver l’instance de chant, de poétique de la prose, sans ce dépli initial. Tout le contraire donc de la description.

- lire directement les textes reçus.

 

Action, personnage, dialogue, on progresse dans les outils du roman, en se saisissant tour à tour de l’un ou l’autre.

Reste le roman lui-même. Non pas son instance descriptive (encore que, voir exercice Malt Olbren « exercice dit de l’observation du carrefour soi »), mais comment la langue, pour porter un bout de monde, se fait ce bout de monde lui-même.

Je proposerais (pdf disponible en dossier téléchargement, ou version en ligne) de revenir sur une autre proposition de Malt Olbren : Steinbeck paragraphe 7, ou 5 fois le paysage-temps.

Je reviendrai sur les points de départ équivalents qu’on pourrait trouver depuis la littérature française, mais je vous inviterais à prendre le temps de 2 lectures préalables, les poiriers en fleurs de Marcel Proust (suite récurrente linéaire de descriptions de poiriers en fleursjusqu’à parfaite adéquation, tout abstraite et éphémère, de la phrase et de ce qu’elle rapporte), et le chapitre des Lettrines 2 de Julien Gracq, Marines, suite de notations sur le paysage fixe qu’il a devant la porte-fenêtre avec balcon de son studio face mer en Vendée. Dans le dossier téléchargement, voir aussi les extraits des Fenêtres de Raymond Bozier. On aura ainsi défini le champ d’intervention de cette 7ème proposition.

Ensuite, c’est très simple, mais si on ne se force pas à le faire – et même le refaire à chaque nouvelle étape narrative qu’on entreprend – on n’aura jamais à sa disposition cette adéquation fluide de la langue et de ce qu’elle nomme.

La difficulté est liée directement à l’enjeu : on a juste un paysage, un petit timbre-poste, ce que Malt Olbren nomme « un petit morceau de peau du monde ».

À la limite, il suffit d’un coin de toile cirée d’une table de cuisine, et ne jamais en déborder, ne rien montrer d’autre. Mais il y a les saisons, les heures, la nuit, les enterrements et l’abandon, comme on peut faire tout aussi bien du même coin de toile cirée la mémoire des objets ou lettres qui y furent posés, ou pourquoi pas tout aussi bien les conversations dont elle fut l’oreille.

Ce qui compte, c’est l’ancrage, et que la difficulté à s’y tenir, à ne rien rajouter d’autre, soit la pulsion qui permette de générer l’écriture.

Où je ne peux pas aider : le choix de ce « petit morceau de peau du monde ». Il est déjà présent dans vos précédentes contributions, probablement. Ou vous savez bien, dans votre intimité la plus directe, où vous allez le choisir. Un tableau de bord de voiture, la terrasse qui ouvre ce magnifique Giraudoux avec famille rassemblée le soir, face coucher de soleil, mais on est en août 40. L’allée bordée d’arbres dans Les Géorgiques de Claude Simon mais, encore plus directement, tout son livre qui porte pour titre L’acacia : ce que cet acacia, devant la fenêtre de sa pièce de travail, est pour Claude Simon, quel serait l’équivalent pour vous ?

Peut-être faut-il jouer avec l’idée même que je propose. Ces derniers mois, magnifique dans le blog de Mahigan Lepage, sa réflexion sur le statut du voyageur, ce qu’emporte avec lui le nomade – là plus question d’acacia, mais Mahigan une fois a réussi un texte uniquement sur les conseils d’achat d’un sac à dos adapté à cette condition du nouveau voyageur numérique. Ou bien le point fixe d’une bouteille de bière partagée, et on déplace le point fixe dans cinq ou dix capitales d’Asie. Un siège de train ou de bus peut fournir à votre « petit morceau de peau du monde », la table où on s’assied à la bibliothèque, ou (reprendre L’Orphelin de Bergounioux) le fauteuil où le soir se tient le père, jusqu’à ce que soi-même un jour on le soulève.

Dépaysons-nous. Je reprends la première fois qu’Olbren évoque ce paragraphe de Steinbeck, dans le chapitre à partir d’Allen Ginsberg, Cours tout droit Billie :

The dawn came, but no day. In the gray sky a red sun appeared, a dim red circle that gave a little light, like dusk ; and as that day advanced, the dusk slipped back toward darkness, and the wind cried and whimped over the fallen corn.

(L’aurore vint, mais pas le jour. Un soleil rouge troua le ciel gris, un mince cercle rouge qui donnait une faible lumière, comme un crépuscule ; et plus le jour avança, plus ce crépuscule revint à son obscurité, tandis que le vent gémis- sait et hurlait sur les blés courbés.)

Temps qui passe, couleur et hurlement intérieur des mots associés à ce mouvement du jour sans jour. On a le droit, on écrit en dehors du mouvement du livre, mais ce qu’on dresse est encore le livre, est ce qui constitue l’écriture comme livre.

Malt Olbren, The creative writing no-guide.

C’est là que je voulais, moi, en venir :

  • vous avez choisi votre petit coin de monde, comme Proust avec ses poiriers en fleurs (relire aussi, dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, le célèbre passage du réveil avec reflet des lumières sur les vitres de la bibliothèque vide) ou Gracq dans Lettrines 2 notant selon les heures et le vent l’apparence immuable et toujours changeante de la mer vue du troisième étage de son studio balnéaire ;
  • vous développez par fragments, sans lien, le plus exhaustivement possible, toutes les figures et souvenirs ou variantes et projections qu’on puisse établir sur ce minuscule fragment du monde (exemple de ma toile cirée de cuisine, mais fixe ou mobile, et exemple que je n’ai pas cité, voir aussi dossier téléchargement, comment dans W Perec s’appuie sur les figures récurrentes des différentes écoles qui, pour brouiller les pistes, échangent les enfants juifs qu’elles accueillent pendant la guerre : se tenir en rang pour le dortoir, la cantine ou la sortie du jeudi devenant ce point fixe de récollection des souvenirs ;
  • et puis, à condition d’avoir fait préalablement le travail ci-dessus (et l’envoyer dans votre contribution), comment en faire cette synthèse fluide, brûlante de tout ce lieu qui tiendrait, comme le champ de coton de Steinbeck, heures et saisons, dans une seule phrase et un seul paragraphe.

Du mal avec la langue ? Pensez à l’idée de didascalie, comme Duras sait les employer de façon magique (et petit coup d’oeil dans la section boîte à clous du dossier téléchargement au texte surprise), la didascalie qui ouvre son Agatha :

C’est un salon dans une maison inhabitée. Il y a un divan. Des fauteuils. Une fenêtre laisse passer la lumière d’hiver. On entend le bruit de la mer. La lumière d’hiver est brumeuse et sombre.

Il n’y a aucun éclairage que celui-là, il n’y aura que cette lumière d’hiver.

Marguerite Duras, Agatha

C’est cela, exactement cela, à quoi suffisent un c’est et un il y a qui permettra de faire exister votre petit bout de peau du monde : la lumière, dans le 1er paragraphe de la didascalie, ne serait pas énonçable sans l’ordre de mise à disposition des éléments. Voir le statut totalement excessif de la répétition ternaire dans cet autre paysage-temps en un paragraphe dans Agata, cette fois tout à la fin :

ELLE – Rappelez-vous, on lit que c’est l’été en Europe, que les amants sont dans un parc, ils sont étendus, immobiles, loin l’un de l’autre de très près, ils sont enfermés dans ce parc clos de murs durant tout l’été en Europe, que les amants sont dans un parc, ils sont étendus, immobiles, loin l’un de l’autre de très près, ils sont enfermés dans ce parc clos de murs durant tout l’été, ils se cachent de toute la ville, on lit qu’ils sont ainsi détendus, immobiles, jusqu’à perdre la conscience de leur séparation, et que le moindre mouvement de l’un est un réveil intolérable pour l’autre. Que lorsqu’ils parlent ils ne parlent que de leur amour.

Marguerite Duras, Agatha

Alors on aura réussi ce préalable au roman : ce chant si particulier par quoi en lui-même il convoque et refait le monde, un bout du monde, mais qui n’est plus rien qu’écriture, cette écriture alors si nécessaire à la totalité organique du roman, personnages, dramaturgie, architecture, que cette phrase d’un paysage-temps sera l’image complète, la synthèse et l’annonce.

 

les contributions


1

un petit bout de peau du monde

c’est peu de chose, les rochers en écailles de dragon qui dominent la vallée de Trabassac. on se croirait en Irlande quand les genêts s’en mêlent, en mai, comme des points lumineux qui agressent l’œil d’autant que le soleil les embrase et que leur jaune contraste étrangement avec le vert de l’herbe printanière.

on s’y promène, on y emmène les amis, ils se couchent à même les rochers, les rochers, c’est chaud l’été sous le ventre. on y reste dans le vent qui souffle toujours un peu sur les hauteurs. on regarde au loin, vers les montagnes bleues, et vers la Méditerranée.

en août, ils se couvrent de bruyère, on l’appelle callune ici, et c’est un tapis rose et violet qui court autour des rochers, sur la lande où broutent quatorze chevaux camarguais, blancs comme neige dans ce paysage de chaleur.

c’est le lieu de la pensée, dans toute sa tristesse, quand on peut jeter au vent ce qui nous traverse.

ils accrochent les nuages dans le grand matin, à toutes les saisons, les nuages s’effilochent sur leurs aspérités. et par temps de pluie, ils scintillent, même au soir qui tombe, ils brillent, c’est le schiste.

on ne partage pas ces rochers, on les visite avec d’autres, mais ce qu’ils nous racontent, on le garde pour soi, la première trahison se terre là, dès l’instant qu’on a partagé ce qu’ils nous racontent.

C’est un lieu qui vous parle et un lieu qui vous écoute. c’est un lieu rare.

Ce n’est pas un lieu inaccessible ni impressionnant, c’est un lieu terriblement humain. Il y a de l’Irlande en ce coin de nature, du jaune, du vert, du bleu, il ne manque que la mer, mais au loin elle est là, il suffit de le savoir. Il y a des nuages comme ailleurs mais dramatiquement autres qu’ailleurs, car ils disent la déchirure, la rupture, la séparation. Il faut y venir, aux rochers. Seul, et les écouter.

MARLEN SAUVAGE

 

2

Main noircie de tant de soleils, main perlée de sueur, la lumière du matin filtrée par les rideaux posée sur son abandon. Se lève lentement et sort de la tache de clarté, les veines apparentes crument, comme un treillis de cordages, tout à l’heure, s’effaçant dans cette plongée en pénombre. Revient, les perles de sueurs maintenant noyées par l’eau d’un pot renversé, se poser sur le front, et la peau est craquelée, parsemée de marques, de taches, d’on ne sait quoi, de fatigue, un peu verte dans le creux qui s’ouvre à la base du pouce. Une voix qui marmonne, un peu haletante, un nom inaudible, et un petit rire de dérision. Une seconde main, ferme, sèche, un peu jaune plutôt que brunie, se pose délicatement sur la première, pour la retirer, et, s’armant d’un linge humide, caresser le front. Main féminine qui garde, dans sa maigreur énergique, un peu du souvenir potelé de l’enfance, les doigts longs, qui pourraient être de pianiste, seuls frappés de fouet par la lumière. Le dos de la main, le poignet, se dissimulent, se devinent, dans l’ombre de la grande manche, quand ils ne sont pas masqués par l’épaule qui se penche. Silence, heures glissent avec lenteur infinie ; dans la chambre, la lumière de l’après-midi, qui arde par la fenêtre dont les rideaux ont été tirés, heurte la main du gisant posée comme une pierre ponce, fermée, sombre, terne et légère, sur la poitrine, sous le cou tendu à la recherche de l’air. Silence peuplé de légers bruissements, feuilles, pas glissants, jour déclinant. Nuit, une lanterne, que porte un serviteur invisible, éclairant le lit, vers lequel se tend, entrant dans la lumière, la main féminine qui porte une tasse aux lèvres avides de l’homme malade, qui la repose, qui se tient suspendue entre le drap – calme de la voix qui rassure ou le tente pour l’entrée dans le sommeil, main, bras qui se retirent, et dans l’obscurité revenue, posée sur le drap en sagesse appliquée,la main du malade, sombre, noueuse, cherche l’abandon, l’absence, comme pour laisser venir ce sommeil qui se refuse, et puis se crispe dans son refus tendu de céder au désir de presser, griffer, la gorge nouée.

BRIGITTE CÉLÉRIER

 

3

Il l’attendait mais comme d’habitude elle devait encore se disperser aux quatre vents. Il avait choisi cette terrasse ensoleillée parce qu’il aimait voir la vie couler devant ses yeux. La vie des autres. Il pouvait les imaginer, inventer leur monde, choisir leur destin. Cela lui donnait l’impression d’être tout puissant, de décider…

La serveuse lui apporta le diabolo-menthe commandé.

Le verre posé devant lui, exhalait ses gouttelettes de fraicheur dans l’atmosphère surchauffée de ce début d’après-midi. Une goutte plus grosse que les autres s’attardait au bord du verre. Les reflets du soleil scintillaient à la surface de la sphère, et c’était tout un monde qui brillait devant ses yeux. Un arc-en-ciel miniature étirait ses ailes, valsant dans le soleil. Il s’approcha, fasciné par cette image éphémère. Il suffirait que la bulle éclate et tout disparaîtrait. En attendant, il voulait retenir le temps, faire durer la magie de l’instant. Il était tout près, sentant les bulles éclater en gerbe sous son nez. Il crut les voir, tout au fond de ce diamant, vibrer puis danser. Ou peut-être les avait-il imaginées. Deux fées minuscules dansaient en se tenant les mains, et en riant, la tête renversée vers le ciel. Elles riaient, riaient. Puis l’une d’elle, le regarda et en souriant, lui fit un geste de la main…

Une seconde après, la bulle éclata…

MARIE-CHRISTINE GRIMARD

 

4

Il a enfilé son kimono de judo (ici, presque tous les mots se terminent en "o"), il aime la matière rugueuse du coton blanc, comme fraîchement récolté ou tondu, il suit le cours des fils surpiqués, et il s’approche du dojo de Valenciennes, le lieu où se déroulent les "combats".

Le tatami est un rectangle immaculé, où l’on aime tomber, se relever, retomber, claquer avec les paumes pour amortir les chutes, il est bordé d’un mince filet noir qui délimite le champ clos où les combattants vont s’affronter sans autres armes que les mains pour saisir ou faire mine d’étrangler, les pieds pour tacler ou balayer, les hanches pour enrouler le corps adverse, les épaules pour faire sauter, les cuisses pour verrouiller, les bras pour jouer aux pinces multiples, les jambes pour s’insérer dans celles du garçon d’en face et l’envoyer valdinguer ailleurs.

Sur la veste, il a noué sa ceinture verte (il est passé de la blanche à la jaune puis à l’orange, la prochaine sera de couleur bleue), il importe d’effectuer le nœud d’une certaine manière, et au fur et à mesure des courtes joutes (de quelques minutes seulement chacune) elle se desserrera, il faudra alors lui redonner un tour de vis.

Le col du pourpoint est rugueux, on peut attraper l’adversaire par là - d’où sans doute l’expression qui serait d’origine japonaise - ou par la ceinture, ou par tout le tissu auquel on s’agrippe comme à un corps de chanvre. L’épaisseur du kimono le fait ressembler à une sorte de cuirasse, une cotte de mailles de jute, mais malléable, les manches sont larges, les pans recouvrent une partie du pantalon en toile plus légère.

Sur le tatami, c’est comme une danse ponctuée par le rythme des jetés par terre (un ballet moins aérien qu’à l’opéra Garnier), des glissés, des battus, des frappements. Les immobilisations par des prises savantes servent de pauses sur la portée du grand tapis de sol.

Aller au dojo lui fait penser à chaque séance au mot "donjon" : quand il franchit la porte (le pont-levis), il est embarqué dans un univers physique de lutte mais aussi de spiritualité, on se salue, on écoute le maître, on apprend le nom de toutes les prises en japonais. On sait qu’un frêle peut abattre un chêne puisque l’art du judo réside en partie dans l’utilisation de la force de l’adversaire à son propre profit.

On sait que l’existence est un combat même si la mort à la fin est toujours gagnante : mais lui, pendant qu’il se déplace sur le tatami, tourne, virevolte, s’élance et balance l’autre garçon par-dessus son épaule comme un paquet de linge propre, il n’y pense pas (il a quatorze ans).

La vie est plus forte et bouillonne dans les artères pendant ces minutes-là.

DOMINIQUE HASSELMANN

 

5

Retrouver ces textes sur le blog de Philippe Castelneau dans le contexte du projet no direction home.

« Une ou plusieurs personnes se livrant à la dérive renoncent, pour une durée plus ou moins longue, aux raisons de se déplacer et d’agir qu’elles se connaissent généralement, (…) pour se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent. » (Guy Debord) On appelle ça la croisière de nuit, ils disent cruising, en France on dirait la maraude. Parce que dès 16 ans on a son permis, que là-bas, la voiture c’est un mythe et qu’au volant on se sent libre, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, on roule sans but le long de Kansas Avenue, pare-chocs contre pare-chocs, l’alcool dans des sacs en papier épais planqué sous les sièges, fenêtres ouvertes et musique à fond — lente dérive urbaine qui s’ignore encore. Au fil de la nuit les passagers changent, passent d’une voiture à l’autre au gré des arrêts, amitiés passagères et inimitiés durables se forgent à la faveur des rencontres et des invectives.

Les vendredis et samedis soirs, sur Topeka Boulevard, au croisement de la 32e rue et de Topeka Avenue, au General Cinema Theatres, se jouait à minuit le Rocky Horror Picture Show. Nous y allions toutes les semaines, le vendredi ou le samedi, parfois les deux. Veste sombre, t-shirt à l’effigie du film, lèvres et ongles peints en noir, en attendant l’heure du midnight movie, nous parcourions sans but Kansas Avenue dans les deux sens, la musique à plein volume, une bouteille de gin caché sous le siège passager. Après le film, souvent, nous nous retrouvions downtown chez Por’e Richards pour dîner.
Coby sortait avec Yvonne, j’étais avec Mari. Les deux étaient amies. Coby avait une voiture, nous sortions tous ensemble, dérivant sans but sur Kansas Avenue. À un moment, on s’arrêtait pour quelques heures dans un motel, une chambre, deux lits doubles, préservatifs, cigarettes et quelques packs de bières. On raccompagnait ensuite les filles chez elles, et parfois nous roulions encore, Coby et moi, jusque tard dans la nuit, sans avoir pourtant grand-chose à nous dire. Nous étions bien, voilà, encore un peu ivres, sexe et alcool mélangés.

Topeka Journal, dimanche 13 octobre 1985, rubrique faits divers : « Coby R. Sullivan a reporté hier soir à la police que quelqu’un avait percuté et vandalisé sa voiture alors qu’il se trouvait à l’angle de Kansas Avenue et de Croix ». J’ai découpé l’entrefilet, que j’ai gardé précieusement dans un carnet.

Por’e Richards. 705 S. Kansas Ave. Kelly : je m’en souviens, c’était ouvert jusqu’à 4 h du matin. C’était l’endroit où aller à Topeka. Je n’ai jamais vu nulle part ailleurs un coin équivalent, sauf peut-être à St Louis, du côté de Central West End, mais c’est tout. Por’e Richards à lui seul justifiait de venir à Topeka. (Je me souviens d’un soir, il faisait très, très froid, et nous nous sommes retrouvé chez Por’e Richards après être sorti. Je n’avais presque plus d’essence. On est resté jusqu’à deux heures du mat ou à peu près, et ensuite impossible de redémarrer la voiture, l’essence avait gelée dans le réservoir, si c’est possible. J’ai dû appeler mon père pour qu’il vienne nous chercher… Il n’avait même jamais entendu parler de Por’e Richards ! ) — Por’e Richards, c’est là où, après une nuit passée dehors, les chasseurs devenaient les proies. La bouffe était géniale, et les gens étaient géniaux. — J’adorais les juke-box à chaque table. C’était super d’aller manger là-bas avec des amis et de pouvoir choisir sa musique. — Ah oui, les juke-box ! Moi, quand j’entends Nights in White Satin des Moody Blues à la radio, je me retrouve aussitôt chez Por’e Richards, assis dans la demi-pénombre sur les banquettes en skaï rouge. Si on voulait se faire remarquer de la serveuse, il fallait se caler contre le distributeur de cigarettes, le seul truc qui diffusait un peu de lumière là-dedans ! Steve : un soir tard, j’ai mis trois fois de suite Revolution #9 sur le juke-box. Les tables se sont vidées, et il ne restait bientôt plus que mes potes et moi et la serveuse… Elle était super, la serveuse ! (Quand les bars fermaient, que je n’étais toujours pas prêt à rentrer chez moi, l’alcool pas encore métabolisé par mon organisme, si j’avais rencontré quelqu’un au comptoir, on allait prendre le petit-déjeuner de deux heures du mat chez Por’e Richards avant de rentrer ensemble pour regarder le soleil se lever depuis le lit). Moi, c’est Elliott. Nous avions 20 ans en 1985, sûrs de notre avenir. Chez Por’e Richards, au cœur de la nuit, nous étions des philosophes réunis pour réfléchir à notre destin et comment changer le monde. Certains des meilleurs moments de ma vie se sont passés là, à partager le premier repas du matin avec les meilleurs amis qu’on peut rêver avoir.
Taches d’huile sur le bitume, odeurs d’essence et de pins Enseignes des motels et des liquors stores Le lent ballet des voitures, samedi soir sur Kansas Avenue.

PHILIPPE CASTELNEAU

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 4 août 2014 et dernière modification le 12 août 2014
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