Cergy | la semaine du prof

deux jours comme tous les jours en 11 exemples choisis


[ 1, les petits cartons du RER ]

Mardi matin, RER. Quand on a passé La Défense et Nanterre, les wagons se vident. Alors, entre Sartrouville et Achères, ils passent et déposent leurs petits cartons verts, jaunes ou blancs sur les sièges libres. Un homme âgé et une femme plutôt jeune, qu’on ne voit jamais ensemble. Quelques minutes plus tard, ils repassent et reprennent les cartons, que personne n’a lus ni touchés, sans parole ni échange de regard. La semaine dernière, X (je ne le nomme pas, mais on devinera) m’explique que depuis 3 ans chaque fois il leur rachète le petit carton moyennant « une petite pièce », et qu’ainsi chaque fois ils ont un moment de parole. Que les cartons sont sont chaque fois différents et « qu’il en a une collection ». La question serait alors : quoi en faire ? Il me dit que cela lui est égal, en fait, en tout cas que ce n’est pas quelque chose – cette restitution – qu’il aurait le souhait de faire à l’école. Il me dit : Je le fais parce que je dois le faire. Il y a une semaine que cette phrase me hante. Mais, ce matin, pas de distribution de carton, j’avais pourtant ma pièce prête, pour contribuer à sa collection.

 

[ 2, photo et deal de proximité ]

Mardi matin, coordination (on verra en tout 7 présentations de travaux, la confidentialité est de mise, même si je prends beaucoup de notes, et que tout mériterait d’être exposé à web ouvert). Je connais son travail de l’an dernier, j’en ai très précise mémoire. Ça s’est radicalisé. Ce qui depuis est passé encore plus au premier plan : le rapport du photographe à ce qu’il photographie. Approcher le sujet très près, et que c’est un apprentissage qui pourrait presque ressembler à celui des arts martiaux, le photographe lui-même donc inclus ou sous-jacent, position, mouvement, dialogue dans l’image comme arrachée à la peau abîmée du monde. Un son qui ressemble à Koltès, si ça veut dire quelque chose qu’il y ait un son de la photographie. C’est dans la rue, c’est dans la nuit, ce sont des gens qui dorment dans le train, des visages à la vitre d’une voiture. C’est fait au maximum des ISO de son boîtier numérique (un Fuji de base pas plus gros que les anciens Leica, capteur APS-C avec optique 23 équivalent 35), il ne retouche pas le bruit (qu’il nomme grain) au développement. Procède par séries. Parle de son deal de proximité, et sait le fonder par l’histoire de la photographie – principalement Moriyama. Il dit que ce sont systématiquement des errances sur courtes distances et ne nous informe pas que ces déplacements arbitraires ou aléatoires sur de courtes distances s’inscrivent sur des routes bien plus éloignées, jusque dans les Balkans. Alors comment celui qui regarde ces images saurait le contexte et le concept ? Question sur l’accrochage : que notre propre place et notre propre mouvement de spectateur nous immerge dans cette dialectique de prise de vue, qui révèle la face cachée du monde, pourtant bien notre propre ville ? Et la rémanence après coup de ces visages dans votre tête, la façon dont le monde tout entier semble parfois basculer dans la nuit.

 

[ 3, la peinture comme impro ]

Et puis tout en haut, dans les mezzanines des ateliers, celui qui parle de l’improvisation en peinture. Du temps bref de l’exécution, des motifs ou signes ou symboles récurrents. De la part du rêve, du risque de ratage. Là aussi, dans les géométries qui émergent, la ville. Ils sont trois à partager dans cet atelier, je regarde admiratif le bazar habituel de son voisin lui aussi adepte de la peintre à l’huile, qui se déploie sur la table près du chevalet (pas si différent de chez Cognée ou Debré). Mais lui qui nous reçoit refuse aussi le chevalet, on voit sur le mur l’empreinte en creux des toiles toujours au même format, à peine plus grand qu’un visage, sa palette est une misère de palette : quelques couleurs, quelques pinceaux. Le vocabulaire de l’impro est une contrainte depuis les outils, la technique en se limitant serait précisément clé de l’excès, ou tout simplement de la justesse ?

 

[ 4, Cocteau ]

Et puis on est dans le studio photo détourné, un tissu noir épais au sol, une forme dessous, et lenteur chorégraphique qui s’animera et donnera le texte de La voix humaine de Cocteau : du statut du théâtre en école d’arts et de ce que cela change à la représentation même ? – et nous-mêmes ici, qui regardons, depuis quelle posture dans l’arc des disciplines nous immergeons-nous dans le temps de la représentation, qui en tant que telle s’en moque bien ?

 

[ 5, Lampedusa ]

Puis la nuit est tombée, je vais dans plusieurs ateliers. Dans l’un on me commande de grimper sur un haut escabeau qui s’enfonce dans une cage de cartons. Puis sur les cartons, dans le volume clos des parois, loin au-dessus du sol, est projeté en live stream un voyage sur mer depuis Google Earth. La mer identique et monotone, mais partout dans cette boîte autour de moi, avec les coordonnées de spatialisation GPS qui défilent en bas. Le voyage finit à Lampedusa. En même temps j’ai entendu un texte dit d’une voix rauque et essoufflée, tendue. L’étudiante l’a enregistré le matin même, et parce qu’elle ne trouvait pas ce ton qu’elle cherchait obscurément, l’a enregistré sur un petit dictaphone en traversant Cergy à vélo : l’essoufflement vient de là. On parle d’image intérieure de la voix, on reprend le texte figure par figure. Au bout reste quoi, sinon ce visage qu’on ne connaîtra jamais, non pas un des milliers de noyés de la route de Lampedusa, mais un de ceux que la police ramasse et renvoie (et dans la fiction qui accompagne, un frère qui attend, qui pourrait être à Calais, mais que jamais celui qu’il attend ne rejoindra).

 

[ 6, relevés ]

Puis, dans un autre atelier, j’ai rendez-vous parce que la semaine dernière avec l’étudiante on avait bloqué sur ces phrases : elle n’écrivait pas, soi-disant, elle n’avait pas d’imaginaire, soit-disant. Pourtant, en atelier d’écriture, ses textes nous ont régulièrement ébahis. En discutant sur ses carnets et ses pratiques scripturaires, j’apprends que l’iPhone lui sert de journal permanent. C’est très fruste, pas de DayOne ni d’Evernote : rien que l’application Notes, et une suite limitée de fichiers. Ce qu’elle achète. Ce qu’elle mange. Les heures où elle rentre. Les notes de cours. Les conversations et les rendez-vous. Et cela dure depuis 3 ans. Là, d’un coup de clé USB, je récupère sur mon propre ordi un export de l’ensemble, qu’elle a nettoyé des éléments privés. Là aussi, que reste-t-il sinon une des plus étranges cartographies de la ville que je n’aurais, moi, jamais imaginée : et si c’était cela aussi, voire cela d’abord, la littérature – qu’elle aurait à se définir d’après l’arbitraire de ces pratiques en rupture, et non pas contraindre aux chemins inverses. Et que notre job est là : on trouvera toujours dans notre bibliothèque de quoi donner confiance sur cette singularité, qui n’était invisible qu’à son propre auteur.

 

[ 7, l’auteur clandestin ]

Mercredi matin dans l’atelier édition. Ils font ce que je déteste, ou ce pour quoi je n’ai ni appétence ni compétence (la question m’avait été posée par la représentante du MCC lors de mon recrutement, je n’avais pas triché et répondu cela) : imprimer, plier, massicoter, relier. Mais les objets naissent. Je le vis d’ailleurs assez mal : ils ne sont pas prêts encore à accepter la publication web de ces travaux. Mais on y travaille, à preuve ce site. Je découvre une silhouette que j’ai parfaitement repérée dans l’école, mais élève qui s’est bien gardé de mettre les pieds une seule fois en écriture avec moi : ce qu’il imprime, c’est son 3ème roman, qu’il diffuse lui-même via son site.

 

[ 8, joies de la misère ]

Pour mes rendez-vous c’est juste à côté du petit labo édition, dans la 307 : l’obscurité des décisions administratives a conduit au renouvellement du petit meuble à serrure avec l’ampli et les câbles. Seulement le nouveau meuble est 30 centimètres plus bas, et donc le câble VGA pour brancher l’ordi sur le vidéo-proj au plafond s’arrête à 30 cm au-dessus de l’ordi. On compense en posant une chaise sur le meuble. Mais alors le cordon mini-jack pour le son, l’ampli étant dans l’intérieur du meuble, ne monte pas jusqu’à la chaise. Je découvrirai un peu plus tard que la même manip a été faite dans le labo cinéma de Patrice Rollet. On est une « école nationale supérieure d’arts », avec des salaires moindres que ceux des instituteurs (j’en connais plein, frangins ou nièce compris !) pour bien marquer qu’on n’est que des saltimbanques, et on nous contraint à travailler dans ces conditions-là : un simple beamer c’est encore trop, dans l’effacement des moyens. Le temps qu’on perd à ces bêtises. Et il faudrait qu’on s’intéresse à des questions de recherche, qu’on montre ce qu’on fait à l’international : je n’ose même pas mettre en ligne la photo que j’ai faite, trop la honte.

 

[ 9, casser des voitures ]

On est à la brasserie la plus proche de l’école, longtemps que je n’étais pas venu dans celle-ci mais ça tombe bien, le plat du jour c’est pot-au-feu (le mot paleron) et le temps veut ça. Surtout, je suis avec Pierre Ardouvin et son invité, David Cousinard, et ce qui finalement fait un bien énorme c’est écouter deux plasticiens parler entre eux, avec leur capacité de silence mais leur façon toujours si concrète de prendre le monde avec les mains. Là oui, école d’art il y a une permanence de l’enracinement : noblesse du plus élémentaire, la main qui donne forme, ça vaut pour l’écriture. Un moment, je dis que le travail sur les mémoires des 5ème année est aussi positif pour moi en ce qu’il me met en relation de travail avec des élèves qui sinon n’auraient jamais pris contact avec moi, alors qu’ils prennent pied dans l’écriture avec tout ce qu’ils sont dans leur discipline, forme et rythme et silence inclus. David parle de la question strictement technique : pour créer il faut avoir en main la matière qu’on transforme, ici à Cergy on ne prend pas assez cet aspect en charge, au risque d’un déficit de compétence pour les étudiants. Pierre Ardouvin évoque des souvenirs de l’école de Clermont-Ferrand, où il a enseigné avant Cergy : avoir acheté dans une casse 5 vieilles bagnoles, et avoir laissé ses 1ère année les dépecer, recréer, éclater et recomposer. Et qu’à la fin, quand le ferraillou était venu reprendre ce qui restait, il avait gardé une des pièces pour l’exposer en totem devant son bureau, en pleine casse. Cergy se prête mal à ce type de manip. David Cousinard répond en citant un des premiers exercices qu’on leur avait donné en volume à son arrivée comme élève (il est de Charleville) à l’école de Reims : construire un objet plus haut que l’école.

 

[ 10, danses non faites ]

Non, je ne raconte pas tout, pourtant j’y serais prêt, à tenir journal en ligne. Leurs inventions leur appartiennent, aux élèves. Je ne peux témoigner ici que de ce qui me perturbe, me décale, m’ouvre. Ainsi cette suite de 5 textes comme de la lave, transcrits sur une machine à écrire d’avant le temps des ordis, avec la disparité des lettres selon l’enfoncement du marteau, où cette étudiante a transcrit 5 fois, ces 3 dernières semaines, des pulsions ou des envies de danse, chaque fois dans un contexte précis qu’elle note aussi, et note ce que serait cette danse. Elle appelle ça ses danses non faites. Une autre étudiante est à quelques mètres, je lui demande de venir et de lire à voix haute, comme ça, en déchiffrant. C’est effectivement magnifique. Peut-être que chacun de nous on contient des danses non faites. Peut-être que chacun de nous, mis sur une telle piste, on saurait retrouver, écrire ou attendre chacun nos danses non faites ou une seule. Qu’est-ce que ça définit par rapport au monde, et comment le lui imposer ? Ça pourrait être un livre, ça pourrait être une sérigraphie, ça pourrait être un dispositif lu à voix haute, ça pourrait être une suite d’injonctions données à autant de danseurs, qui les exécuteraient sans parole. « C’est vos idées à vous », dira celle qui en est l’auteur. On est qui, alors, quand on repart, qu’on se sent si petit.

 

[ 11, chou-fleur, laitue, cerveau ]

Alors, c’était singulier aussi, à quelques minutes d’intervalle, d’être confronté à deux objets parfaitement organiques. Art, pas art, finalement parfois l’impression que la justification de l’école c’est qu’on peut s’en poser le questionnement sans finalité, que cela nous autorise la mécanique de la question sans l’abîmer par une réponse. Là, dans cet atelier, je pose la main sur quelque chose d’un peu mou, à deux hémisphères et circonvolutions : – C’est un cerveau ? je demande en plaisantant mais seulement à moitié. Parce que je viens de découvrir que c’est un chou-fleur, un simple chou-fleur qui ici vieillit sans pourrir, juste un peu rabougri et flétri. – Oui, c’est notre cerveau, répond une des étudiantes de l’atelier. Et qu’elles examinent comment il évolue, depuis trois semaines, ce cerveau nu qui est leur invité et dialogue apparemment avec elles. Je viens aussi d’apprendre, incidemment, que l’étudiante qui me répond aide chaque dimanche sa tante, qui ne lit ni n’écrit le français, à tenir sur les marchés et brocantes de la banlieue sud un stand de livres d’occasion, que c’est leur seule ressource à elles deux depuis des années, et que cette tante dispose semble-t-il de l’art de deviner quel livre pourra se vendre et comment, même sans rien savoir de son auteur, titre, contenu. Et puis, dans un autre atelier, sous la lumière de la fenêtre, trois minces soucoupes dans lesquelles on a mis à tremper des trognons de laitue, vulgaires trognons partout jetés : des trois, l’un a donné naissance à une belle laitue nouvelle toute jeune. je n’ai pas demandé d’explication mais voilà, ici j’en rends compte. Si intéressé prévenir.

 

EnsaPC, vue de la fenêtre de la salle 307

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 décembre 2014
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