
DÉCOR 1 | L’APPARTEMENT
À Roanne, le jeune couple loue un petit appartement au premier étage dans la rue Voltaire, entre la rue Jean-Jaurès et la rue Centrale, près des bords de Loire. L’entrée sombre exige un éclairage et c’est la concierge équipée d’une lampe à pétrole qui les accompagne dans les escaliers. Il faudra toujours en passer par elle pour se faire ouvrir le petit porche d’entrée mais plus tard, elle confiera une lampe aux jeunes gens. Une cuisine, une chambre, un cabinet et une salle de bains sur le palier, voilà leur logis, bien plus lumineux que le rez-de-chaussée. Dans la petite cuisine, tapissée sur toute la hauteur des murs avec un papier peint jaune et blanc, aux motifs floraux minuscules, une table ronde en noyer entourée de deux chaises du même bois – mobilier offert par la famille de Joseph ; un évier et sa paillasse dans un coin sous une fenêtre, un placard dans le mur. Les carreaux mastiqués proprement ouvrent sur la cour carrée au dallage disjoint où se trouvent les toilettes collectives pour les appartements du rez-de-chaussée. En ce mois de novembre, quelques pots de fleurs vides font la ronde dans l’espace commun. Dans la chambre qui donne sur la rue Bel-Air, du côté de l’Hôtel de Ville, un lit de fer blanc et deux tables de chevet à tiroir, une armoire haute, une chaise. Cadeaux de mariage de la parentèle de la jeune femme. La pièce est tapissée du plafond jusqu’à mi-hauteur d’un papier peint bleu pâle parsemé de pivoines jaune pastel aux tiges dansantes, aux feuilles vert sauge. Une frise bleu sombre haute de quelques centimètres délimite la tapisserie. Le bas du mur est blanc. Un paravent sépare le lit de la coiffeuse offerte par Marie, la sœur préférée d’Annette. Là est posé le globe de mariage sous lequel se trouve une couronne de fleurs d’oranger, de fausses feuilles de vigne et deux colombes, symbole de la fidélité… Il y a là aussi l’ensemble de toilette en faïence : broc à eau et vasque décorés de fleurs, autre cadeau de mariage. Le bonheur à portée de vie, enfin, pense Annette le lendemain de la cérémonie. Son refuge.
DÉCOR 2, | GARE DE ROANNE ET ALENTOURS
En 1895, à Roanne, le terminus de la gare se trouve en plein centre-ville après avoir été longtemps situé au Coteau, sur la rive droite de la Loire, à trois kilomètres. De Saint-Yan, village natal d’Annette dans le Brionnais-Charolais, le train a roulé pendant cinquante-sept kilomètres et traversé cinq gares, de briques et de pierres : Montceaux-Vindecy, Marcigny, Iguerande, Pouilly-sous-Charlieu, Vougy.
On débarque sous une longue marquise qui couvre les quais, protégeant les voyageurs des intempéries. Côté ville, le bâtiment des voyageurs est en pierre de taille, beige, la façade est trouée de trois immenses porches et de deux fenêtres ; il est couronné de cinq fenêtres à l’étage supérieur. À sa gauche, le buffet des voyageurs surplombé par un auvent donne sur un large trottoir aménagé une douzaine d’années auparavant quand a été ouverte la ligne avec Paray-le-Monial. Des arbustes en pot agrémentent l’entrée du restaurant.
Les attelages envoyés par les hôtels et les fiacres dont le trafic est régulé par un agent assis dans la guérite à l’entrée du parvis stationnent sur le large espace entouré de grilles de fer. Au-delà, la Petite Rue du Marché toute proche, est envahie les mardis et les vendredis par les piétons venus acheter lait frais, beurre, volailles, œufs, légumes de saison mais aussi tissus pour les vêtements et articles de bonneterie. On se presse aussi dans la rue du lycée, vers la place du Palais de Justice, et c’est un cortège de voitures à cheval qui s’éloignent vers le cours de la République, le pont de Roanne au-dessus des berges de la Loire où les lavandières frottent leur linge, ou encore vers la Route de Paris ou celle de Charlieu. Plus loin sur le canal vers Digoin, glissent des péniches en bois tirées par des chevaux.
SCENOGRAPHIE
Rue des Planches. Une jeune femme toute menue vêtue d’une longue jupe de coton clair et d’une pélerine foncée attend. Les regards alentour se posent sur cette brunette bouclée comme attirés par cette présence étonnamment vivante. C’est qu’elle ne tient pas en place, elle fait quelques pas de côté, tend le cou vers le grand portail qui n’a pas ouvert encore ses vantaux. Elle attend la sortie de son mari à l’usine textile.
La cloche vient de sonner partout dans l’usine. Joseph est prêt à sortir mais il attend dans son bureau situé au premier étage du bâtiment que les centaines d’ouvriers aient franchi le portail. Il se penche à la fenêtre et aperçoit Annette dans la rue. Il recule aussitôt.
Un grand mouvement de foule jette au-delà de la rue des femmes et des hommes par dizaines. Elles marchent à vive allure, le regard droit devant ; quelques hommes s’attardent, cherchent au fond de leur poche le tabac qu’ils priseront sur un coin de trottoir. La foule happe Annette. Elle disparaît parmi les bérets, les jupes à carreaux et les vélos.
TRAVELLING AVANT
Une porte s’ouvre, le seuil s’efface devant un sol carrelé en diagonale, rouge et blanc. On suit les pas d’une femme en chaussures à talon et on remonte lentement le long de ses mollets, puis de son manteau jusqu’à sa chevelure, de dos. Au passage, on aperçoit des pieds de chaises, de tables, puis les visages des clients assis. Certains suivent du regard la femme qui maintenant s’est arrêtée à une table et s’assoit.
La femme est de dos, face à Annette. Un homme entre dans notre champ de vision, c’est le serveur qui nous cache les deux femmes. Il recule et occupe toute l’image.
On voit maintenant les deux femmes de profil, l’une sûre d’elle, l’autre le visage défait. La femme de gauche tend un mouchoir à Annette. Elle lui parle doucement. Annette se tamponne les yeux et lui répond, souvent en gardant la tête baissée. On ne les entend pas. C’est une longue discussion où Annette paraît se calmer, puis à une parole de l’autre, elle grimace, se remet à pleurer, puis crie en s’agitant. Des clients se retournent sur elle. Dans son énervement, elle fait un faux mouvement et renverse une tasse à terre. On voit son visage en gros plan, rougi. Au coin de sa bouche, un grain de beauté retient une larme.
Alors qu’un serveur entre dans l’image de l’autre côté de la table, obligeant Annette à le regarder (et à nous tourner le dos), la femme qui était là prend son sac, se lève et s’en va. Le serveur fait le tour de la table et ramasse devant nous les débris de porcelaine. La femme quitte le plan tandis que l’on se rapproche du visage d’Annette, qui baisse des yeux désolés vers le serveur.
On s’éloigne à reculons de la scène pour voir Annette prendre son manteau, son sac, et avancer parmi les clients interdits. Le temps s’est écoulé, les tables ont été dressées pour le repas du lendemain, l’obscurité a envahi la rue éclairée ici et là par des réverbères à gaz. De l’extérieur, la porte s’ouvre, Annette quitte le café restaurant.
TRAVELLING ARRIERE
Le soleil entre à flots dans la chambre au lit vide, au couvre-lit de plumetis impeccablement tiré, aux oreillers gonflés. L’armoire de noyer, massive, occupe un pan de mur. Sur une table de chevet, une Bible refermée sur un signet. Au sol, un cadre brisé et sa photographie déchirée, les fragments d’une cloche en verre, une couronne de fleurs d’oranger piétinée, deux colombes fracassées, un miroir en morceaux ainsi qu’un broc à eau décoré de fleurs. Adossée à la porte, Annette, effondrée, sanglote.
TRATRAVELLING ARRIERE (des années plus tard)
Rue Paul Bert, à Lyon, dans les années 20. Rue centenaire, aux façades salies, rue pavée, large pour permettre le passage des voitures à cheval. Rue aux enseignes variées : « Parapluies et corsets », « Boucherie Ste Anne », « Cordonnier », « Chapellerie », « Tabac », … Ce jour-là est un dimanche après-midi de soleil voilé. Un groupe de garçons d’une dizaine d’années joue en bas d’un immeuble où l’on pénètre directement dans la chambre silencieuse d’un appartement meublé.
L’image d’arrivée est la main d’un homme, ouverte, sur le sol.
Sur les murs de la chambre des oiseaux bruns et rouge sang se bécotent dans un amas de feuilles vert sombre. La profusion des motifs de la tapisserie écrase tout ; le mobilier en bois sombre, le couvre-lit foncé, le grand miroir en acajou posé au sol qui reflète le tapis marron où repose en désordre une paire de souliers beige. Une lumière avare entre par la fenêtre aux croisillons de bois, jetant un rayon pâle sur une femme d’une quarantaine d’années allongée sur le lit, jambes pendantes, bras en croix. Elle a tourné la tête du côté gauche où se dessinent deux impacts nets sur une tempe diaphane.
On veut s’échapper par la porte ouverte qui donne sur la cuisine et sur les restes d’un repas partagé, deux assiettes, une bouteille de vin vide, une cocotte au couvercle renversé sur la nappe. On cherche les verres. Il y en a un sur le guéridon près de la table basse. Où est l’autre ? Il faut reculer encore pour apercevoir derrière la table, entre ses pieds contournés, un corps gisant sur le carrelage. C’est celui d’un homme dans la quarantaine. Une arme à feu proche de sa main droite ouverte sur le sol.
Il est 16 heures. La déflagration a poussé les voisins de palier vers la porte d’entrée de l’appartement. Deux hommes se concertent avant d’agir. L’un se précipite en bas des escaliers pour prévenir les gendarmes au coin de la rue, bousculant les enfants qui poussent un cerceau. L’autre tente d’ouvrir la porte puis se ravise et jette un œil par le trou de la serrure obstrué par une clé.
PLAN FIXE 1
La main de l’homme extirpe des billets d’un portefeuille et jette celui-ci sur la table. L’homme se dirige vers la pièce voisine (et sort du plan).
(Bruits dans l’escalier, une femme les monte à toute vitesse, ses chaussures claquent sur le bois.) La concierge entre essoufflée dans la cuisine, voit le portefeuille vide et court derrière l’homme. Près du portefeuille, un papier plié en deux sur lequel est écrit « Marie ».
L’homme reparaît. Il se précipite vers l’escalier.
Il heurte Annette dans l’embrasure de la porte et la bouscule. Elle se retient au chambranle. Elle entend un cri étouffé et court vers la chambre où se trouve toujours la concierge.
PLAN FIXE 2
Annette est devant une valise ouverte posée sur le lit de la chambre aux pivoines jaune pastel, son mari, de dos, l’implore de rester ; elle ouvre l’armoire et commence à remplir la valise des affaires de son mari ; il se lève et retourne violemment la valise, la vidant de son contenu ; elle brandit une lettre et une photo d’enfant, il se précipite pour les récupérer. Elle lui échappe et les déchire. Il quitte l’appartement.
Très richement déployé et probablement bien documenté (je trouve sur le blog les recherches), l’effet cinématographique est évident même sans intertitre (on pense aussi dans les actions, au théâtre) ; j’ai aimé lire l’intitulé des enseignes, des boutiques, ce petit côté « au bonheur des dames ».