#arts de la fiction #06 | traversées

J’entre de nuit dans ma ville

J’entre de nuit dans ma ville où je déambule inconnue anonyme toute neuve et sans mémoire prête à tout recommencer à tout réinventer

il y a foule dans ma ville et je marche dans ma ville et je me noie dans la foule et dans la foule me dilue ma chair toute poreuse

il y a foule dans ma ville et je passe à travers les corps et les visages, je les traverse de part en part, et tous les murs aussi de ma ville et toutes les vies dedans je les traverse

il y a de grands paquebots dans les rues de ma ville, ils font escale, grosses bêtes paisibles, avant de repartir, pour faire route vers des destinations inconnues toutes imaginaires

J’entre dans ma ville sans savoir comment…

J’entre dans ma ville sans savoir comment, parfois en d’autres nuits, lourde de mémoires et de peurs anciennes

il n’existe pas de plans dans ma ville, ma ville est multiple et changeante comme les ciels, ouverte à la rencontre, à la lisière, les rues sont des sentes, ma ville est une forêt de chemins qui ne mènent nulle part, de voies de traverse, ouverte à la dérade et à l’errance

j’entre dans ma ville sans savoir comment avec son labyrinthe de rues, et en son cœur, en son ventre, un cri que certaines nuits tu perçois comme un appel venu on ne sait comment d’on ne sait qui

avec sa gare et ses départs et ses retours continuels quels que soient l’heure du jour et de la nuit

avec la grande bibliothèque, ville dans la ville, où glisser ma peau, ma chair, mes os et mes rêves

il y a des friches dans ma ville, des seuils de maisons écroulées et la végétation dedans qui recouvre les pierres pousse à travers, la sève gorgée d’histoires, gorgées de vies vécues

il y des marchés dans ma ville, grouillants de langues, de vies et d’éclats et de cris et de voix et de rires et de murmures et de silences et de regards et de paroles jetées en l’air attrapées au vol parfois

ma ville est passagère, c’est une ville de bord de mer ouverte sur le lointain, grosse d’ailleurs, forêts lunes lacs, rivières ciels déserts, fleuves mangroves

ma ville je la connais, palpitante, traversée de douleurs mais toute tremblante de désirs et de possibles

Alors je marcherai à travers la ville

Alors je marcherai à travers la ville et je ferai peau neuve, je laverai les femmes de ma mémoire en les gorgeant d’histoires nouvelles,

Alors je marcherai à travers la ville et quand je serai fatiguée d’avoir marché, je m’arrêterai dans un café et je regarderai les voix et les visages, je fermerai parfois les yeux et j’écouterai, et à force à force de pas de voix de visages, je m’épaissirai, deviendrai plus vivante encore

Et je repartirai

Et la ville me traversera, elle marchera à travers moi, et je serai tour à tour la vieille femme qui regarde la rue par la porte-fenêtre, les foules grondantes, la pluie du matin, les ombres portées du soir tombant, l’homme au carnet à l’arrêt de bus, les âmes errantes, je serai le lierre qui perce les vieilles pierres je serai béton écorce cris rires doutes peurs et corps et chair fatigués et rires d’enfants, je serai traversée

forêts, lunes, lacs : Taha Muhammad Ali

A propos de Émilie Marot

J'enseigne le français en lycée où j'essaie envers et contre tout de trouver du sens à mon métier. Heureusement, la littérature est là, indéfectible et plus que jamais nécessaire. J'anime des ateliers d'écriture au lycée et maintenant un peu ailleurs. C'est l'horizon mais beaucoup de chemin encore !

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