#2 CELLES QUI …

Celles qui, jeune femme promise à son amoureux, celui qui toujours là, proche, attentif, et avant dans ses doux rêves, lui ouvrait  les perspectives d’une vie tendre, le voit partir à la guerre,  espérant son retour dès que sa silhouette de dos s’éloigne, pour un devoir auquel les hommes de sa condition et de son époque ne peuvent se dérober , espérer, attendre , ce chagrin- là ne peut être partagé, le devoir lui explique-t-on, elle, tétanisée. 

Celles qui, mères de héros anonymes, voit, dans l’immonde véhicule, tagués du symbole de l’infamie, aux desseins sans surprise, la torture, puis la mort, l’un de ses fils et ne s’y peut résoudre, son cœur risque de la lâcher, et la lâchera sans doute un peu plus tard, pour l’instant ses autres enfants ont besoin d’elle.  

Celle qui défendra la liberté de son pays, autant qu’elle le put, dans son laboratoire de recherche, sera dénoncée, internée dans les camps où tous les moyens étaient bons pour détruire, écrira, des notes, une pièce de théâtre, un opéra… L’esprit ne connait pas l’enfermement, enfin pas tout à fait.

Celle qui élevée dans ce qu’il est convenu d’appeler la capitale, découvrira, au fil de ses pérégrinations, dans les provinces, des villages, où toutes les femmes d’une même génération toujours habillées en noir, un noir jamais quitté, un noir témoin de tous les deuils qu’il ne peut être question de trahir.

Celles qui deviendra historienne, qui en a plus qu’assez des discours de circonstances, des appels aux sacrifices, et fera des recherches dans la capitale ennemie, démolie, anéantie, et dans ses travaux constatera que celles, du camp ennemi, mères, sœurs, filles, sont aussi veuves et orphelines, pas moins de trois générations anéanties.

Celles qui, dans son pays, ses îles, berceau de notre civilisation, a connu la dictature, les arrestations arbitraires, les assassinats, les exils forcés, les familles éclatées, puis changement de régime, aides économiques d’une certaine Europe, espérances et sécurité relatives peuvent renaitre mais dans les jeux de reconfiguration économiques, découvrent l’aléatoire, la durée limitée de ses espoirs et à nouveau, le manque, le chagrin, la vie au jour le jour sans perspectives autres, et l’exil à nouveau des jeunes et le chagrin sans nom des anciens.

Celles qui dans son pays ne peut rien faire sans l’assentiment du mari ou de la famille, se promener, faire des études, exercer un métier, conduire une voiture, et pour des élections, où il s’agit de montrer au monde entier qui observe l’aspect démocratique de ces élections, verra alors dans tous les journaux, madame et monsieur se rendant dans les bureaux de vote. Aucune parole de madame citée.

Celles qui en pays civilisé et démocratique dorment dans la rue, sans ressources, maltraitées, abandonnées, ignorées, se battent pour retrouver leur dignité et leurs enfants placés en foyer, ou bien confiés à la garde du mari dont l’avocat fut brillant dans sa plaidoirie, à la mesure de ses honoraires.

Celles qui juriste, se rappelle… Et nous ne sommes pas dans un roman de Dickens, l’autonomie civile des femmes, ne pas dépendre d’un père, ne pas dépendre juridiquement d’un mari, avoir un carnet de chèque à son seul nom, pouvoir voter, avoir la capacité d’exercer une activité professionnelle sans autorisation parentale ou maritale, sans être traitée de grue, de femme perdue ou autres noms d’oiseaux, toujours disqualifiant et sans appel dans la société dite « bonne » … Vigilance constante sans faille. 

Celles qui se souviennent des romans de Jane Rhys, d’Edith Wharton, puis de Simone de Beauvoir. D’une place dans la société, passer à la prise de parole et être entendue. Le subtil des relations, de leurs représentations, des influences ne fait que commencer.

Celles qui se souviennent de leurs combats pour choisir ou non d’être mères et qui constatent pour leurs filles qu’à nouveau, il faut défendre ce qui semblait acquis. Celles qui observent, constatent que le corps des femmes n’est pas la propriété des femmes et que toujours, il sera question de défendre cette propriété-là.

  Celles qui ne peut se résoudre aux photos des lolitas à la une des magazines, ou sur des sites en lignes, de plus en plus jeunes, de plus en plus objets sexualisés, objets de convoitise, objets de transactions douteuses, marchandisation à marche forcée, c’est la monnaie qui gagne la partie, partie éphémère.

Celles qui hors de leurs temps partiront explorer des contrées inconnues, naviguer en solitaire, explorer l’espace, celles qui se battrons contre la ségrégation, les injustices, voteront des lois, écriront des textes emblématiques, monteront des pièces de théâtre, réaliseront des films, dessineront des BD inusables, danseront, chanteront, celles qui ouvriront dans l’art des espaces propres, loin des impératifs économiques modélisants, celles-ci, qui nous inspirent et nous aident à tracer nos propres chemins. 

A propos de Annick Nay

Des bords de Loire aux bords de Seine, Annick Nay vit actuellement à Paris. A toujours aimé écrire au gré des saisons et de ses pérégrinations.

Une réponse à “”

  1. Un bel ensemble de femmes différentes, et finalement pareilles, en quête d’indépendance, de liberté, de parole, et les batailles, les tenir bon, les solitudes, les fragilités. On sent l’humanité, ce qui la compose. Merci.