#3 Personnages | La foule

Passe un groupe de Chinois, petits pas vers les grands magasins encore fermés. Un livreur à vélo, gros sac à dos, sueur au front, pressé, traverse en force le rassemblement plutôt compact. Un oh ! Un ah ! Un attention ! Il est déjà loin des touristes qui se massent sur le trottoir à l’abri d’une circulation erratique : taxis, VTC, vieille 104 pas sortie du parking depuis le siècle dernier. Tout ce qui roule avance dans un ensemble hétéroclite d’improbabilités additionnées. Et un flux de piétons aux allures disparates progresse par à-coup d’un côté à l’autre de la rue. Là, une vieille aux cheveux blancs voûtée sur un cabas à roulettes de la marque Caddie aux motifs géométriques un peu passés. Carrés gris, carrés rouges délavés entremêlés. Une jeune fille, micro-short, rollers, T-shirt sans manches un brin moulant, la contourne en une arabesque maîtrisée. Un homme, la trentaine, se retourne trop tard pour la voir passer : la courbe est déjà parcourue, la rolleuse est loin. Il soupire. Une mallette entraîne un jeune cadre vers l’avant. On dirait bien que c’est elle qui le tire, comme il peine à tenir le rythme. La veille dame a parcouru dix mètres. Elle s’arrête. Point fixe dans le flux. On parle ici toutes les langues du monde. Un couple se tient par la main, paume contre paume comme deux ventouses jumelles, collées par la pression insurmontable du monde. Un vendeur à la sauvette cherche un coin de trottoir où étendre la bâche qui proposera coques de téléphone portable fuchsia, câbles aux embouts anachroniques, tours Eiffel en plastique de Taiwan. Chaque centimètre carré se conquiert de haute lutte, et c’est un peu plus loin, assise sur un carton, une femme sans âge, informe, comme un tas de linge sale surmonté d’une tête hirsute, une main tendue vers l’avant et une pancarte qui annonce qu’elle a faim, et qu’on pourrait l’aider, et que ce n’est pas grand chose. Elle regarde vers le bas, devenue experte en escarpins, sneakers, mocassins à pompons, tongs à strass, semelles compensées, espadrilles, bottines vernies, paires de Salomé et de talons aiguilles. Rares mount boots et godillots de randonnées. Elle pourrait dire quelles chaussures s’arrêtent pour l’aumône mais ne tient pas le compte. On la contourne et le plus souvent sans la voir. C’est en slalom qu’on passe la chicane : le vendeur à la sauvette, la main tendue, et la petit vieille qui n’avance plus. On joue des coudes, une file indienne dans un sens, une dans l’autre. Et le passage piéton à franchir, encore des voitures, trottinettes, vélos de location en libre service. Les pare-choc grincent les uns contre les autres. Pas de parapluie. Une chance. Comment se croiseraient-ils là ? Mais le temps se maintient. Faire demi-tour est impossible, doubler une gageure. Pour aller plus vite, il faudrait marcher sur celui devant soi. L’espace entre les corps se réduit autant qu’il est possible sans qu’on se touche. Bientôt, tout le monde s’arrêtera, bloqué par le piéton qui précède, celle derrière, et comme en tenaille par les côtés, et l’on se serrera encore. Un jeune tennisman en short se contorsionnera pour se glisser tant bien que mal entre le vendeur à la sauvette et la petite vieille coincée contre ses marchandises, lâchant son sac gonflé de raquettes et de tenues de rechange pour ne pas se déboîter l’épaule. La foule toujours plus dense, niant toute individualité, ne sera bientôt qu’une masse suffocante, quelques bras s’agitant de plus en plus mollement en surface avant que le dernier mouvement s’estompe.

A propos de Sébastien Bailly

Auteur de nombreux livres à compte d'éditeur (d'abord pratiques, puis sur la langue et les jeux de mots), mon premier roman, Mum Poher, est sorti en septembre 2019 après l'autoédition d'un roman jeunesse sur Amazon. Je donne des cours de techniques rédactionnelles (orientés professionnels, journalistes, communicants), et fais deux trois trucs sur Internet depuis un quart de siècle.

4 commentaires à propos de “#3 Personnages | La foule”

  1. me la ferait presque aimer cette foule qui est peut-être celle que déteste le plus (ou de peu) – et je cale à côté de la vieille, nos cannes se sourient et on gêne

  2. Quelle densité ! Ce que j’aime, c’est cet arrêt sur image, retrouver quelques-uns des personnages de cette foule, la vieille et le vendeur, et suivre le regard du narrateur, qui me paraît descendre au fur et à mesure du texte vers le macadam avant de remonter à hauteur des pare-chocs et des corps qui marchent.