#40jours #23 | Course poursuite

A pied, à cheval, en voiture, au pied de la lettre. Comme ça se présente, ça va vite. Et le titre de la pièce : ça part de là. Dans la pièce : un atelier. Ou plutôt : la pièce est l’atelier. Dans une rotonde. Dans un jardin avec acanthes. Dans un arrondissement. Ça part de là. Pièce vide à présent : vite la quitter, fuir l’inondation des souvenirs, la marée montante qui a emprunté les boulevards ceinturant le quartier. Ne plus jamais y revenir. Même vide la pièce blesse. Les traces entreposées prennent toute la place.  Il faut s’éloigner, courir. Ouvrir et pratiquer tous les raccourcis : sur la route, la maison de la très vieille dame n’a pas encore été abattue, seule une pièce y est encore éclairée et elle ne dira rien si on passe par toutes ses accumulations. Elle est prisonnière de tableaux, de sculptures, d’objets inachevés, de matrices et sourit encore un peu quand tu touches au passage ce qui l’entoure. Elle te souhaite bonne chance au passage et tu cours plus vite : ce n’est pas encore assez. Les rails du tram enchâssés dans une voie verte brillent et donnent la direction, confirmée par le bruit d’un cheval dont les sabots claquent pour le trot. Il est à l’approche, on monte. Ne va pas assez vite. Il faudrait accélérer, pour passer à autre chose. Mais au moins on peut voir défiler les ministères amers, les éclats de verre des nouveaux chantiers, les restes de l’histoire, en briques rouges, et l’ombre de la cité universitaire. Tout le monde descend, c’est la dernière porte. Il faut changer de monture. Une moto file : peut-être faut-il l’enfourcher car, sur le boulevard extérieur, elle sait s’engouffrer dans le sillage de l’ambulance ou de la voiture de police stridente et il suffit de suivre. Et puis non. Tu revois cette voiture-là : d’un bleu gris, un gris de Payne. D’accord elle a bourlingué, reprends-là. Tu ne savais pas où elle était garée, où tu l’avais laissée après le déménagement. Tout ce qu’avec elle tu as transporté a disparu de la circulation : images, enfants, valises, marouflages. Sur le bas-côté, prête à prendre le relais. Pièce sur pneumatiques, atelier dans lequel passer les vitesses. La bulle motorisée file en évitant le périphérique pour une fois. La sortie est à portée de tours de roues, les freins ne servent plus à rien puisque tu remontes le courant des villes, amalgamées au point de n’en former qu’une.  Les noms des villes collées par leur folle croissance se télescopent et s’effacent. Pour se repérer il suffit de s’éloigner. Avant l’amalgame, c’était la campagne, une fois franchie la barrière d’Enfer. Peut-être qu’en forçant le passage, l’avant ressurgira en bloc, avec tous ses noms nés des territoires engloutis. De nouveau, ils n’auront plus rien à voir avec les épaves, les restes, les allusions, les nouvelles constructions. Mais ce n’est pas assez : il faut encore beaucoup s’éloigner, prendre du champ. Ça passe par là. La ville ne se laisse pas distancer, elle insiste lourdement et ne cesse d’assiéger les points de passage. Seule la mer peut l’arrêter. Droit devant. Mais la mer, ce n’est pas la porte d’à côté.

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

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