#40jours #14 | Elle est indécise

La maison perdue

Elle est assise sur le siège passager de l’automobile… Elle dit toujours ce mot “automobile”, le préfère à “voiture”, elle est indécise. Elle a accepté d’aller visiter une structure pour personnes âgées dépendantes. Elle ne dit pas “dépendante ” pour elle, elle dit qu’elle ne peut plus faire les choses avec ses mains abimées, même pas ouvrir et fermer une porte avec ses clés. Ses clés, elle les connaît, mais c’est lui qui s’en occupait, il laissait tout ouvert à la fin, il s’en foutait, il n’avait pas peur des voleurs, c’était disait-il “la maison du bonheur”. Elle dirigeait la maison depuis son lit médicalisé, avec son petit chien énurétique sur les genoux, le chien avait vieilli lui aussi. Et comme lui non plus n’arrivait pas à ouvrir les portes… il allait se soulager dans la cuisine, près du frigo, mais loin de sa gamelle, ou dans la grande salle à manger lumineuse, trop chaude l’été… Elle avait été ajoutée à la vieille bicoque des ancêtres. Une baie vitrée avec une pente douce jusqu’au goudron noir de l’accès à l’ancien garage. Au fil des années tout s’était rempli, les tiroirs, les placards, les armoires,les étagères, les vitrines, les consoles, ou suspendu, selon des fantaisies des maître et maîtresse de maison, beaucoup de photos de famille, et des souvenirs de voyage, des portraits en évidence pour montrer ce qui compte encore… Mais elle ne peut plus descendre seule les escaliers jusqu’au sous-sol. Le monte -escalier de sa chambre ne comporte que trois marches. Encore l’année d’avant elle actionnait les boutons de commande électrique et parvenait à se redresser pour atteindre une chaise de la cuisine et s’y asseoir. Elle avait appris à utiliser le déambulateur, mais deux ou trois chutes plus tard, marcher seule l’avait effrayée. Elle ne voulait plus marcher devant les gens en fait.Sauf la nuit, en cachette ! Elle faisait l’effort pour aller entendre respirer son mari… Il lui arrivait de prendre un peu de bière en passant dans le frigo… A cette époque, elle n’avait pas encore de barrière à son lit. Elle ne la voulait pas, c’était net et tranché… Pourquoi faire ? Personne ne la lui imposait jusqu’au jour où une remplaçante , une aide à la personne, voulut faire son travail gériatrique dans les règles de l’art : protocole de prévention des chutes qui peut aller jusqu’à la contention physique avec sangles… La vieille Dame n’a pas protesté assez fort ce soir là… On lui remonta sa barrière. Elle a laissé repartir son aide de camp, connaissant ses horaires, sans moufter. Lui était déjà couché dans la petite chambre au fond de la vieille maison, l’endroit même où sa mère était née… Les deux tourtereaux avaient expliqué aux proches la séparation des corps, comme un confort réciproque, “consenti”. Mais c’était plus une résignation qu’un choix motivé.Ils s’embrassaient souvent pendant la journée et ça leur suffisait. Ils s’aimaient, très fort, ça se voyait… se disputaient très peu , préféraient le silence, et se moquaient parfois… Elle était seule à présent au milieu de ses meubles, ele voulait finir ses jours,là ! et le répétait fermement de sa voix douce, à qui voulait l’entendre. Elle n’avait pas besoin de savoir où étaient les clés puisqu’elle n’avait aucune intention de fermer la grande maison du bonheur, où les voisins entraient et sortaient comme dans un moulin. Les aides à domicile pensaient sécurité, elle répondait qu’elles étaient gentilles mais que ça ne servait à rien d’insister, qu’elle allait bien, mangeait peu pour ne pas avoir à digérer, et souriait à toute visite bien intentionnée. Elle se voyait vieillir avec la patience parfumée d’une rose. Elle avait fait sa vie. Elle l’avait raconté.Elle ne regrettait rien. Sauf de n’avoir pas été une actrice et de s’être mariée pour lui faire plaisir à lui, et quitter sa famille comme il se doit avant de finir vieille fille, elle était belle…il l’avait emmenée dans ses voyages commerciaux, elle avait donc voyagé. L’avait attendu dans des hôtels et une caravane par la suite. Ils étaient revenus dans cette vieille bicoque pour la rafistoler et l’avaient transformée en…maison hors-malheur… C’était lui qui triait les papiers, mais il était bordélique et très organisé. Le paradoxe absolu des grands actifs un peu tonitruants et vantards . Il assurait comme on dit. Il savait comment diriger la baraque; tenait le carnet de chèques principal , gérait les intérêts du couple et lui mettait de l’argent dans un porte -monnaie. A la fin, elle en cachait un peu (au cas où zou). Elle avait horreur des papiers.” Je n’y connais rien ” disait-elle et ” ça ne m’intéresse pas”. Là encore, pas besoin d’insister. Elle préférait écrire des histoires,cuisiner pour les invités de la table d’hôtes et la grande famille ou peindre des maisons et des fleurs en écoutant la “grande musique”. Elle était une contemplative assumée. Elle lisait et réfléchissait beaucoup,et elle avait une capacité d’écoute exceptionnelle. Elle comprenait tout, même ce qui était caché. Sa discrétion en avait fait une épouse modèle et une amante sans caprices. Elle avait confié son destin à qui était gentil et chevaleresque avec elle. Elle avait assez de joie en elle pour bien vouloir jouer le jeu de la femme bourgeoise au foyer qui “ne se la pète pas”. Elle avait pourtant travaillé. Elle n’a pas voulu d’enfant. C’était sans doute son secret. Elle a connu l’occupation allemande dans sa maison grand-parentale. Elle a laissé filer la vie en brodant son décor de poupée et de baldaquins, aimant les étoffes chamarrées et les linges de table brodés rangés dans une belle armoire confiturière.Elle aimait le bois brut et les céramiques imparfaites . “Ca fait plus artisanal”,disait-elle”…Elle aimait celles et ceux qui se servent de leurs mains pour aimer et créer. Elle a pris sa pente douce pour devenir presque centenaire, mais un jour elle a enjambé la barrière, qu’une auxiliaire avait relevée, par le petit espace au fond du lit, et fit une cabriole sur le côté… Un grand BAM ! dans la nuit ! Entorse grave irréductible… hospitalitation… Décompensation cardiaque de son amoureux…. Hospitalisation…. Engrenage… Et maintenant qu’est-ce qu’on fait ? Paperasses… Défection du dispositif d’aide et de soins à domicile en l’absence du mari … Budget et effectifs insuffisants pour la garde 24/24 …( 5000 euros par mois) si retour à domicile… Essoufflement du médecin traitant ( ami de longue date pourtant)… Et c’est lui, l’époux dévoué, qui tire sa révérence avant elle… Désarroi… Paperasses… Aide Sociale… Tout est par terre ! Elle a obtenu… exactement… ce qu’elle ne voulait pas…On a fermé pour elle la maison du bonheur, quelqu’un de très intéressé l’a fait mettre sous curatelle, elle qui n’aimait pas signer les papiers, y a été obligée… On a signé à sa place , main droite estropiée mais cerveau clair…

Elle n’a jamais compris à quoi ça servait.

Elle est assise sur le siège passager de l’automobile…et elle fait semblant de croire qu’on va se promener…

Deux ans et demi d’EPHAD, deux confinements et voilà ,c’est plié… Peut-être que s’asseoir, en fin de vie n’est pas très recommandé…

La roue tourne

A propos de Marie-Thérèse Peyrin

L'entame des jours, est un chantier d'écriture que je mène depuis de nombreuses années. Je n'avais au départ aucune idée préconçue de la forme littéraire que je souhaitais lui donner : poésie ou prose, journal, récit ou roman... Je me suis mise à écrire au fil des mois sur plusieurs supports numériques ou papier. J'ai inclus, dans mes travaux la mise en place du blog de La Cause des Causeuses dès 2007, mais j'ai fréquenté internet et ses premiers forums de discussion en ligne dès fin 2004. J'avais l'intuition que le numérique et l 'écriture sur clavier allaient m'encourager à perfectionner ma pratique et m'ouvrir à des rencontres décisives. Je n'ai pas été déçue, et si je suis plus sélective avec les années, je garde le goût des découvertes inattendues et des promesses qu'elles recèlent encore. J'ai commencé à écrire alors que j'exerçais encore mon activité professionnelle à l'hôpital psy. dans une fonction d'encadrement infirmier, qui me pesait mais me passionnait autant que la lecture et la fréquentation d'oeuvres dont celle de Charles JULIET qui a sans doute déterminé le déclic de ma persévérance. Persévérance sans ambition aucune, mon sentiment étant qu'il ne faut pas "vouloir", le "vouloir pour pouvoir"... Ecrire pour se faire une place au soleil ou sous les projecteurs n'est pas mon propos. J'ai l'humilité d'affirmer que ne pas consacrer tout son temps à l'écriture, et seulement au moment de la retraite, est la marque d'une trajectoire d'écrivain.e ou de poète(sse) passablement tronquée. Je ne regrette rien. Ecrire est un métier, un "artisanat" disent certains, et j'aime observer autour de moi ceux et celles qui s'y consacrent, même à retardement. Ecrire c'est libérer du sentiment et des pensées embusqués, c'est permettre au corps de trouver ses mots et sa voix singulière. On ne le fait pas uniquement pour soi, on laisse venir les autres pour donner la réplique, à la manière des tremblements de "taire"... Soulever l'écorce ne me fait pas peur dans ce contexte. Ecrire ,c'est chercher comment le faire encore mieux... L'entame des jours, c'est le sentiment profond que ce qui est entamé ne peut pas être recommencé, il faut aller au bout du festin avec gourmandise et modération. Savourer le jour présent est un vieil adage, et il n'est pas sans fondement.

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