#construire #08 | des ponts entre les ponts

Ils se sont mêlés poursuivis, retrouvés, téléscopés, l’autre nuit.

celui qui a existé quand enfants nous avons d’abord emprunté le bac avec nos parents. Avant, c’était la voix paternelle : vous allez voir ce qu’est la traversée du fleuve, même si c’est un peu cher. Sans doute voulait-il qu’on prenne la mesure. Après sa disparition et après la construction du pont, quand j’emmenais maman en voiture de Saint-Hilaire à Pornichet en passant par l’immense ouvrage projeté, elle disait, en regardant par-dessus bord les chantiers de Saint-Nazaire : ton père aurait eu le vertige, autant qu’en avion ; moi non —  et ce qu’elle ajoutait — j’ai confiance.  

celui sous lequel on marche en passant par le quai parisien à fleur d’eau quand se mêlent miroitements sur les pierres verdies, écho des voix et des pas, tente clandestine plaquée contre une paroi, envie de retrouver la lumière.

celui d’Argenteuil, qui ressemble encore aux tableaux l’ayant représenté avant toutes les grandes bascules. Ce jour-là, tellement embouteillé quand il s’agit d’aller à Gennevilliers pour une visite de stage, que le retard et le regard se superposent pour ne faire qu’un avec ce qu’on imagine du pont quand on est complètement bloqués au milieu.

certainement pas le plus illustre des 435 ponts, peut-être même le plus petit et son nom : oublié. Pourtant, doucement arc-bouté sur un petit canal, il porte une cinquantaine d’adolescents venus de la banlieue nord-ouest. Ils sourient au photographe en agitant des roses achetées à la sauvette pour fêter un voyage à Venise qu’ils n’auraient jamais espéré faire un jour.

Sekki nous précède sur le pont suspendu quelque part après avoir traversé une forêt du Yamanashi. Avec lui nous avons croisé de très anciennes stèles, sonné la cloche à l’orée d’un temple, lancé des pièces, accroché un vœu de papier, puis abordé la traversée du pont vers la cascade. Les lattes de bois bougent sous nos pieds, le lit de la rivière en-dessous est sec et l’air lourd en plein été. Sekki ne parle pas mais nous voyons et suivons un motif noir sur sa chemise blanche : c’est une échelle, allant du cou au bas du dos, comme un pont vertical.

et celui qu’on n’imaginait même pas. Si tu ne sais pas qu’il existe, tu ne le verras pas. Être là à temps. Attendre que se découvre le pont à marée, au ras du sol.  Tu y vas. Rien à première vue. Seules les herbes sauvages, les oiseaux de mer au confluent des deux rivières côtières et impossible de traverser. Pourtant on voudrait bien rejoindre l’autre côté : il parait qu’il y a un passage. Mais vraiment rien. Il faudra revenir. Une autre fois, les amis garent aux parages leur voiture tout près et le repèrent. C’est comme une apparition qu’ils traversent avant de se retrouver dans le petit bois sur la rive d’en face puis, dans le prolongement, sur l’immense plage qui lui succède, suivie de la petite île où sont cultivées les fameuses pommes de terre — mais la sardinerie n’existe plus. Ils font le tour de l’île puis le chemin à l’envers, sans faire attention. Et là, se retrouvent penauds devant la mer et les rivières qui ont fusionné. Passage annulé par la marée montante. Submersible. Invisible pendant plusieurs heures. Recouvert. Englouties les deux grandes dalles de granit du 17ème siècle, les piles qui les soutiennent et les dalles plus récentes assurant le pont sans hauteur en le reliant aux berges. Pont du Kantel jouant avec les bras de l’eau. Connu des résistants, des passeurs, et de quelques-uns. Reste à faire le détour : plusieurs kilomètres. Le pont à marée ne se laisse pas oublier. Quand tu l’empruntes avec respect sous l’œil indifférent des bernaches, tu n’oublies ni les marées ni l’embouchure ni sa provisoire disparition.    

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

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