#construire_#08| De pierre et de sang

Le train file dans la ville. Une ville serrée, dense. Près de la voie, de petites maisons à un étage. Au rez-de-chaussée, des boutiques protégées par un auvent de tuiles brunes, des hangars, des usines, des parkings. Plus loin, des immeubles. De temps à autre, le train passe sous le ventre d’une énorme chenille minérale au ventre blanc nervuré sur toute sa longueur. Elle s’appuie sur d’épais cylindres semblables à des pattes colossales et s’incurve légèrement.  Le pont surplombe des terrains de tennis ou de basket peints en vert en enfilade. Parfois, ce sont des miroirs liquides d’eau grise. Des piscines ou des bassins de pisciculture, on ne sait, le train passe trop vite pour qu’on puisse le dire. Ailleurs, la chenille monumentale suit un cours d’eau canalisé, bordé de chemins blancs soigneusement entretenus.

Son ventre est régulièrement marqué de rainures transversales, qui indiquent que ce pont a été coulé par tronçons. Peut-être selon la technique de la « poussée » – ou lançage – utilisée pour la construction des viaducs, quand des dizaines de camions-toupies viennent à la file vider leur chargement de béton dans le coffrage où se formera un tronçon du tablier du pont ; puis on pousse le nouveau bloc ainsi coulé dans le précédent, qui avance au-dessus du vide, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on rejoigne le rivage opposé. Opération délicate et difficile, qui n’est pas sans risques. Camions et grues dérapent dans la boue et se renversent. On meurt sur les chantiers où les hommes construisent des ponts.

Il suffit de passer le pont… celui qui veut bâtir le pont doit affronter les forces telluriques et composer avec les dieux. Le dieu fleuve, dont la fureur précipite toute la force de ses eaux contre les piles en construction. Le dieu au trident, l’ébranleur du sol, qui frappe de son arme la construction humaine jusqu’à la faire s’écrouler, jette à bas les pierres et les blocs patiemment montés, et précipite dans le gouffre, tel un jouet désarticulé, le train qui tentait de le franchir, et avec lui les êtres qui avaient eu l’outrecuidance de vouloir passer.

Il faut conjurer la puissance destructrice des dieux, conclure un accord avec eux et donc s’acquitter du droit de passage. Fleuve ou détroit marin, Hellespont ou gué périlleux, il faut payer le prix et sacrifier quelque chose ou plutôt quelqu’un. Certes, vous pouvez sacrifier un animal pour franchir un gué le temps que les piranhas s’attaquent à la bête et la dévorent, et vous voilà de l’autre côté, sauf. Mais si la faille est profonde, le fleuve large et tumultueux, il vous faudra construire un pont et sacrifier plus qu’une bête de votre troupeau. Vous devrez passer un pacte et payer l’octroi : ce sera la première âme qui passera le pont, dit-on dans les contes. Elle se révèle toujours être le fils bien-aimé, la fille chérie ou encore la fiancée belle comme le jour. Le pacte doit être scellé dans la mort, il exige le sacrifice humain, celui de la personne qui vous est la plus chère. Le jour du sacrifice, on amène l’enfant. Garçon ou fille, l’enfant est l’aîné de celui qui veut construire le pont. Il – ou elle – a les joues rondes, son caractère est vif et joueur, son rire illumine le monde, ses yeux sont des lacs de lumière, les boucles de sa chevelure brillent. On l’a habillé, paré d’or, on lui a dit qu’il allait participer à la cérémonie, à la place d’honneur. Il est heureux et confiant. Les dieux ne voudraient pas d’un petit esclave maigre et malheureux, qui se débattrait. Il leur faut du bonheur pour se repaître pleinement. L’enfant n’aura pas le temps de comprendre que déjà il est mort, que l’on recueille son sang pour le mêler au mortier qui cimentera les premières pierres du pont et qu’on en verse de pleines coupes au divinités des eaux. Le sacrifice a eu lieu, le pacte est scellé, le pont pourra s’édifier et tenir. Aux hommes qui viendront, il suffira de passer le pont moyennant une obole.

C’est pourquoi, la nuit, sur les ponts de pierre construits par les hommes, rôdent des fantômes ; ils errent à la recherche d’une vie à prendre en revanche de celle qu’on leur a volée. Ce sera une âme solitaire, égarée et désespérée, qu’il suffira de persuader ou d’effrayer pour qu’elle passe par-dessus le parapet. Elle n’est pas joyeuse, mais les dieux devront s’en satisfaire.

A propos de George Baron

J'aime la lecture, la SF et l'Oulipo. J'ai commencé à écrire, et plus j'écris, plus j'ai envie d'écrire. C'est la première fois que je m'inscris à l'atelier de François Bon, et j'espère bien aller jusqu'au bout de cette aventure.

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