#construire #06 | Poussière de fumée

Se vêtir d’une combinaison ; une de celles que portent les agriculteurs peut faire l’affaire. Mettre de vieilles chaussures montantes, aussi hermétiques que possible. S’enfoncer un bonnet de laine jusqu’aux yeux. Se munir d’un masque de protection, reste de la période Covid. Ajuster sur son visage des lunettes couvrantes. Enfiler des gants de ménage.

Et pénétrer dans la maison meurtrie, incendiée.

L’avant-veille, les pompiers ont quitté les lieux après douze heures de travail. Le toit est très endommagé. Le logement, quatre pièces, cuisine, salle de bain, toilettes, couloir, est entièrement noir de poussière de fumée et sent. La poussière de fumée, c’est la suie. Elle a une odeur âcre et humide qui vous colle à la peau. La suie, c’est gras de consistance et gras d’odeur. Une émanation du genre qui s’attache, s’insinue, s’attarde sur vous et autour de vous et ne vous lâche plus. En vingt-quatre heures, la suie a envahi sols, plafonds, murs, poutres anciennes, tout absolument tout. Elle a même eu le temps de faire dans les coins et sur l’horloge comtoise ses toiles caractéristiques : les « toiles de suie ». On dirait des toiles d’araignées, mais ce n’en sont pas. Elles se forment lorsque le feu consomme de l’oxygène et que des particules de suie en suspension dans l’air commencent à se lier ensemble. Ces filaments de suie flottants ou toiles s’élèvent avec la chaleur et s’accrochent ensemble dans les coins donnant au lieu une ambiance sinistre et sépulcrale.

Entrer pour sauver ce qui peut l’être avant que l’entreprise de décontamination n’intervienne. On ne peut pas nettoyer son logement soi-même, c’est impossible et même dangereux. Les résidus d’incendie sont cancérigènes. Des entreprises spécialisées interviennent pour traiter la maison par aérogommage ou décapage cryogénique. Pour l’heure, sortir les petits meubles, les laver au kärcher à la pompe avec une brosse, de l’eau et du liquide vaisselle. Les mettre à sécher dans la cour au soleil. Il sera toujours temps, plus tard, de les décaper et de les cirer. Vider les armoires et les commodes des vêtements et du linge, le buffet de cuisine de la vaisselle et des ustensiles, les bibliothèques des livres, des disques, des films, des jeux-vidéos, l’homme debout de la collection de jeux de société qu’elle contient. Le piano électronique : fichu. Les baffles et les guitares fichus. La chaîne hifi : morte. La télévision inutilisable. L’état des jouets des enfants lorsqu’ils étaient petits, celui de leurs albums, celui des photos et des tableaux : voilà ce qui brise le cœur.

Jeter, jeter, jeter.

L’été revenu, la maison de vacances ne résonnera pas de rires et de musiques.

A propos de Emilie Kah

Après un parcours riche et dense, je jouis de ma retraite dans une propriété familiale non loin de Moissac (82). Mon compagnonnage avec la lecture et l’écriture est ancien. J’anime des ateliers d’écriture (Elisabeth Bing). Je pratique la lecture à voix haute, je chante aussi accompagnée par mon orgue de barbarie. Je suis auteur de neuf livres, tous à compte d’éditeur : un livre sur les paysages et la gastronomie du Lot et Garonne, six romans, un recueil de nouvelles érotiques, un récit hommage aux combattants d’Indochine.

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