# livre # 01 | Editions

Donne nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d´un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends nous la main
Et sauve nous
J. Prévert

J’ai commis l’impensable me séparer de certains de mes livres. Ils n’auront plus d’autres vies. Mon choix fut douloureux. Condamnés à être abandonnés posés à même le sol dans de vulgaires boîtes de carton épais, rigide, de triple cannelure, des caissettes maraîchères rectangulaires aux anses latérales découpées dans les parois destinées à transporter des légumes, inertes, ils attendent leur enlèvement par les encombrants, ils ne trouveront pas d’autre toit, triste fin. Caissettes en attente encore vides empilées les unes sur les autres, douleur charnelle, un vide comme une prison ; un vide qui les avalera tous, personne ne lira plus les récits de leur prophétie. Ils n auront pas la chance, la dernière d’être des hôtes accueillis dans une maison de retraite pour finir leurs jours entre eux, dans un entre son tragi comique avec leurs chamailleries, leurs manies, leur orgueil, leur fierté, leur jalousie, leurs gloires passées, leur sens du cabotinage, leur fugue et leur retour sans aucune illusion. Des années de travail et d’études, de rêveries, tellement de recherches, d’enthousiasme, de doutes, de découvertes, d’imagination, de structures, de déstructures, de contes, d’histoires, d’inventions, de réflexions sur l’intérieur, sur l’extérieur, sur le dire de l’écrit, le dire du récit, de lectures, de relectures, de doutes, d’explications, de joie, d’espoir, de confrontations avec soi et les autres, de débats, d’extases, de frustrations, de jouissance, de réflexions sur le format, la réception pour finir leur vie là, posés sur cet asphalte humide. Ils n’ont plus d’identité, plus d’espoir, plus d’avenir, leurs organismes peu à peu s’effacent, leurs lettres s’épuisent à invoquer les mots en fuite, les phrases se rétractent, leurs signets murmurent leur désarroi, leurs couvertures se dégradent dans le silence, bruissent comme une plainte, leurs pages mises à nu frissonnent, ils me tournent le dos, ils sont chagrins, oubliés des hommes à qui ils ont tant donné, ils sont à la limite extrême de leur existence, ils savent que les hommes comme eux disparaîtront mais la cicatrice, elle, restera gravée pour toujours.

Que restera-t-il des livres, des œuvres d’art, des œuvres tout court, des maisons d’édition indépendantes, des collections, des auteurs, des rencontres, de tout ce qui en amont construit un livre pour le donner au lecteur en offrande? Ils disparaissent chaque jour un peu plus à pas feutrés, dans un silence pesant. J’aime leur sensualité, les sentir, les renifler, les toucher, poser mon front contre leurs pages. Toucher leur peau. Ecouter leur respiration. Caresser leurs pages. Comment toucher la peau d’un livre numérisé, vivre cette rencontre charnelle, le découvrir pour la première fois dans son entièreté ? Comment sentir ce livre ? Comment jouer du regard sur une pile en quinconce dans une librairie virtuelle à la recherche d’une pépite, mettre en place un jeu de piste pour rencontrer un livre, une œuvre, trouver un trésor ? Dans certains pays des cahutes accueillent les livres désormais inutiles, là où je vis elles sont réservées aux écrits en langue du pays, les déposer au bord de fenêtres n’est pas coutumier, la bibliothèque refuse de les recevoir, la littérature française n’est plus tendance je cherche des bibliothèques peu fournies ici et en France, celles en manque de quelques œuvres de genres différents, le refus est radical. Je n’ai pas d’autre alternative. Je les dépose dans leurs caissettes sur l’asphalte humide condamnés à mort. Tous ne sont pas voués au néant,

Lui est toujours là. Lui je ne m’en sépare pas, je ne m’en détourne pas, je ne l’oublie pas. Nous sommes inséparables. Sa main s’est glissée dans la mienne à Nantes, bien que plus âgé que moi notre différence d’âge ne se remarquait pas, il était beau, tendre, drôle, joyeux, sensible, des phrases subtiles comme des caresses ou d’ironiques couperets, intensité poétique, promesses effervescentes, douceur, finesse, espoir, rires, lumière. Depuis notre première rencontre il n’a plus lâché ma main, nous vieillissons ensemble, son corps s’est défait tout autant que le mien, sa quatrième de couverture a presque disparu. Son âme palpite entre mes mains. Il s’est fragilisé à force de lectures, de voyages, de déménagements, de prêts, ses pages, épiderme granuleux, sont jaunes, couleur des Gitanes papier maïs, épaisses, robustes, un papier de pénurie composé de fibres recyclées, de bois résineux peu blanchi, fabriqué rapidement avec des moyens limités, sa texture et sa couleur sont directement liées aux restrictions extrêmes des années 1940 1950, format in 8 broché, environ 19,5 × 14 cm. Ce manifeste visuel garde ce parfum caractéristique de la peau d’un livre qui ne veut pas se rendre. Il est précieux, un objet poétique en soi posé là, à mon côté. Nous ne nous quittons pas. Je caresse la douceur ridée de sa couverture clairsemée de zébrures blanches tirant sur le rouge, son coin droit plié dévoile une mémoire. Sa couverture noire, entièrement noire agit comme un silence, émergence d’une esthétique idéologique, poétique, éditoriale, un choix tranchant, provocateur, avant gardiste, loin des codes commerciaux, des discours imposés, sans quatrième de couverture explicative. Sur la première apparaissent les noms de l’auteur et le titre du livre. Seule la parole compte, les ornements sont superfétatoires, une parole poétique subversive, aucune image, pas de prologue, pas de résumé, aucun commentaire autoritaire. Laisser l’imagination au pouvoir du lecteur. Primauté absolue du texte. Laisser la parole nue. Nous sommes en 1949, le choix des monochromes, fond noir, lettres rouges, est à contre-courant, la sobriété visuelle du noir rappelle la gravité de l’après-guerre, l’attente, la modernité ; le rouge est la vie, la joie, la naissance, la révolte, la dimension contestataire. Il est sublime en dépit des années, du passage des temps. Sa tranche noire a disparu complètement, les pages unies du livre résistent, tiennent encore d’un seul bloc, sa quatrième de couverture s’est détachée, elle porte des cicatrices de luttes, les blessures profondes fruits de son insoumission. Ses pages sont poésie, regard critique et incisif, liberté de la langue, amour comme force subversive rempart contre les faux-semblants. Fière, elle laisse voir en son centre de petites lettres rouges nrf encerclées par les lettres Le Point du Jour. Sur le colophon, je lis tout bas :

« Lors d’une recomposition de cet ouvrage en décembre 1949, il a été tiré mille cinquante exemplaires sur Alfama Marais, dont mille numérotés de 1 à 1000 et cinquante, hors commerce, numérotés de 1001 à 1050.Ces exemplaires sont reliés d’après la maquette de Jacques Prévert et Pierre Faucheux. »

L’édition de 1950 appartient à la collection “Le Point du Jour ”dirigée par René Bertelé, les poèmes de Paroles sont non ponctués, ce qui fait partie intégrante l’esprit de l’esthétique voulue par Prévert, la typographie est simple, sans effets, conformément à de la collection Le Point du Jour, les pages sont composées dans une police romaine classique.

Imprimerie De Lagny, Emmanuel Grevin et fils date 11 1950.

Dépôt légal 1949. No d édition 2279. No d impression 2591.

Imprimé en France.

A propos de Martine Lyne Clop

J'ai débuté ma vie professionnelle par l'obtention d'une licence en psycho-pédagogie en tant que professeure des écoles, mon mémoire portait sur le langage et la communication, très inspirée dans ma pratique pédagogique par Piaget et Montessori j'ai suivi des enfants autistes, trisomiques 21 ou enfants ayant des difficultés d'expression de langage. J'ai animé pendant sept ans des centres de vacances et de loisirs, accueillant pour la plupart des enfants orphelins issus de l'Aide Sociale à l'Enfance. Décidant de changer d'orientation professionnelle, j'ai présenté et réussi en continuité un DESS en droit privé, un master en systèmes de management de la qualité, une école d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles où j'ai obtenu un master spécialisé en sécurité et risques industriels puis un master 2 en audit social et GRH tout en travaillant pour différentes entreprises. Lectrice assidue, intéressée malgré mon background scientifique par la transmission littéraire, je rencontre lors d'un atelier d'écriture Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m' encourage à publier La barbarie des exils Editions l'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs.