1 | DU MONDE
la force,
je ne savais pas ce que c’était
avant de te voir face au monde
ta force,
au contact de laquelle, on s’élève
pour embellir joyeusement le monde
2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL – MANGER
– Tu veux manger quelque chose?
– Par pitié…
– Si tu as envie de quelque chose, je peux le préparer, tu pourras le manger quand tu le voudras.
– Je t’en supplie.
Elle ne veut plus ne peut plus manger.
Pas manger, plus manger.
Même pas manger.
Surtout pas manger.
3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR – LA CHUTE
C’est dur ce soir. J’ai essayé d’écrire, et tu es venue. Je t’ai imaginée le dernier dimanche, lorsque tu es tombée. Je n’étais pas là. L’image m’a terrorisé. C’est ce que mon écriture voulait aller chercher, toi, seule, à terre. Je ne sais pas pourquoi, c’est ce qui poussait pour sortir. Mais je n’ai pas pu. C’était trop dur. Je n’étais pas là quand tu es tombée. Tu ne t’es plus relevée ensuite. Ce moment de la chute, qui m’a sauté à l’esprit, je n’ai pas pu l’écrire, terrifié à l’idée de ce que tu as ressenti, seule, au sol, alors que je n’étais pas là, horrifié par le fait que je n’ai pas senti, lorsque tu me l’as dit (est-ce toi qui me l’a dit ?, était-ce une infirmière ?, je ne me souviens plus) l’effroi qui a dû être le tien, devant la disparition de tes forces dont nous attendions le retour. Tu ne pouvais pas sonner, tu n’avais pas la force de te redresser. Combien de temps es-tu restée au sol ? Lors du dernier passage de l’équipe de nuit, l’aide-soignant (Kenny ? Je ne me souviens plus non plus) s’est précipité. Avant qu’il n’arrive à toi, tu lui as demandé Vous pouvez m’aider ? Je n’arrive pas à me relever.
J’ai bien fait de lui demander. Je pensais y arriver. Toute seule. Moi toute seule. Vraiment. Il a appelé. Pierre, l’infirmier est arrivé, très vite. Je l’aime bien Pierre. Il me rassure quand j’ai peur, la nuit. Avant qu’il arrive, Kenny m’a demandé si j’avais mal quelque part, il était très doux, il m’appelait Madame Pourchaire, je voyais qu’il était inquiet. D’habitude, il sourit toujours. Avec Pierre, ils m’ont redressée, m’ont couchée. Pierre m’a demandé ce qu’il s’était passé. Je lui ai dit que je ne savais pas vraiment. Je m’étais levée pour aller aux toilettes et mes jambes ne m’ont pas portée. J’ai été surprise.
C’est la première fois qu’elle demande qu’on l’aide. Elle m’a demandé si je pouvais l’aider, tu imagines? Elle a toujours peur de nous déranger. Je ne sais pas depuis combien de temps elle était par terre. Son visage était dur. Elle avait déjà dû essayer plusieurs fois. Déterminée. J’espère qu’elle est bien installée dans le lit, qu’elle ne s’est pas fait mal quelque part. Sa jambe n’est déjà pas très belle, elle a encore gonflé. Faut que j’aille chercher un déambulateur. Je ne sais pas si elle se relèvera. Elle nous a toujours étonnés.
4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE – SUR UN TROTTOIR
Il s’est arrêté en plein milieu du trottoir, d’un large trottoir où il y a foule, disons New York ou Istanbul ou Manille, non, Paris, il est à Paris, il est debout, immobile, on ne sait pas dans quelle rue mais on reconnait Paris, il ne se souvient pas comment il est arrivé là, il ne bouge pas, il s’est fait rocher, planté dans le courant humain, les gens le contournent, certains l’évitent au dernier moment, alors ils soufflent, quelques-uns râlent, il ne les voit pas distinctement, ça grouille de monde pourtant, des gens le dépassent depuis l’arrière, d’autres le croisent, arrivant de devant, un barbu barbe noir débardeur blanc bras scarifié de petites incisions qu’aurait pu faire Mallory, le frôle avec sa valise Delsey grise à quatre roulettes, au même moment, de l’autre côté et dans l’autre sens passe un mec jeans noir, tee-shirt noir Depeche mode ancien punk aux cheveux gris survivant, avance épaules en avant, tête baissée, bras légèrement en arrière, donne l’impression qu’il va tomber mais il avance vite pour garder son équilibre comme un sprinteur qui sort des starting-blocks, derrière lui une grande métisse, cheveux longs blonds tressés, avec un tee-shirt I love nerds essaie de capter son regard, qu’il a perdu, puis une femme à la longue jupe noire, le dépasse, sac à dos noir barré d’un énorme NIKE blanc en diagonale, foulard crème sur une masse de cheveux rassemblés, après elle d’une lenteur calculée passe depuis derrière, un être hybride, cheveux courts, coupe travaillée, lunettes noires, pantalon blanc, fine montre en or, sac à main miniature à la main du côté de la montre, qu’un un gars casque par-dessus la casquette bouscule presque, alors qu’un autre, casquette en arrière téléphone à l’oreille, tee-shirt I love Paris évite en faisant un écart, d’autres tee-shirts défilent, Get ready with me, suivi d’un I don’t give a fuck, d’un Brainstromin stickers, d’un Blondie (oui un tee-shirt Blondie, porté par un mec de 20 ans, balèze, presque obèse, flanqué de sa mère et d’un frère), et ça continue les tee-shirts, L’art est public sur une meuf à l’air artiste, cheveux roux, frange, palmier ramené sur le crâne, tattoos, beaucoup, lunettes noirs, chainette de lunettes comme des colliers de bonbons, et encore un tee-shirt Dalida sur un ventre tendu que porte un mec avec un bonnet de marin surmonté d’une feuille en feutre vert, les tee-shirts les robes les chemises les jupes les shorts les hoodies les pantalons le croisent, se croisent, passent, le dépassent, il ne les voit pas, une fille arrive, très classe avec des bottes de pêche kaki d’où sortent des chaussettes hautes retournées juste au-dessus du genou, short en jean, tee-shirt blanc, lunettes de soleil plantées dans les cheveux, lèvre inférieure légèrement pendante, il ne voit pas si les gens qui passent ont des écouteurs dans les oreilles ni s’ils portent des bijoux au oreilles, ou des chaines, des croix, des médailles, des colliers, des bracelets, des bagues, des boucles d’oreille, des piercings, il ne sent pas les sacs qui parfois le cogne, pardon, excusez-moi disent des voix sortant de corps qui ne l’avaient pas vu, des sacs en bandoulière, des sac en plastique Lidl, Carrefour, Super U, Monoprix, des sacs en papiers de parfumeurs, de marques de vêtements, et les trucs qu’on tient à la main, il ne les voit pas non plus, téléphones, bouteilles de Badoit ou de Fanta, canettes de Coca ou de 8/6, il ne voit pas non plus les tatouages, ni cette femme en robe noir à pois femme-papillon tatouée sur le bras qui lui est franchement rentré dedans, a mis ses mains sur ses épaules, excusez-moi je suis vraiment désolée, il ne la regarde pas, ne regarde pas la foule dans le lit de laquelle il est planté, parfois, il lève les yeux au ciel, bleu, trop bleu, parfois il regarde devant lui, loin, comme si elle allait arriver de là-bas, le plus souvent, il regarde le sol, à un mètre de lui, pas plus, ne perçoit pas les chaussures qui passent, l’image est saisissante pourtant, fixer le trottoir regarder les pieds chaussés qui passent bottes, claquettes, chaussures de sport, de marche, quelques talons, des Crocs, des Birkenstosk, des Doc, et puis il voit ces pieds, deux pieds qui ont stoppé à quelques centimètres de lui, des pieds nus, aux ongles noirs, une poussière noire collant à la peau, il sent une main sur son bras gauche, il entend un voix, ça va bro’?, il lève les yeux, au-dessus des pieds, des jambes à la peau hâlée, un short en jean effiloché, un peu crade, à l’image des pieds, son regard continue à remonter le corps, au ralenti (il ne ralentit pas, il revient dans le monde), le buste sec de celui qui ne mange pas beaucoup sur le petit ventre de celui qui boit trop, un visage émacié, des yeux d’un bleu de diamant, viens bro’, reste pas là, viens, il se laisse tirer par l’homme jusqu’au bord du trottoir, l’homme le fait asseoir à côté de lui, lui tend une bière et une bouteille d’eau, bois un coup, respire bro’, je sais pas ce qui t’arrive mais tu peux pas rester comme ça, souffle un coup, regarde tous ces fous qui cavalent, il ne répond pas, continue à regarder devant lui, regard fixé au milieu du trottoir, champ visuel traversé de pieds venant de droite, venant de gauche, l’homme lui passe un bras autour de l’épaule et commence à lui raconter une histoire, son histoire,
5 | À VOUS LA CANTONADE !
C’est magnifique et poignant. Respect.
touché Emilie.
merci
Comme Emilie, vraiment poignant et au-delà, la foule décrite, cette grande humanité, merci
merci beaucoup Perle
Merci pour cette foule, elle est belle.
merci Clarence. Elle est humaine.