chroniques #02 | Deena

1 | DU MONDE

Comment lâcher sans savoir ce qui résiste ?

2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL

La table ronde de la salle à manger est recouverte de livres, de vêtements et de pelotes de fils. Un fruitier dans le fond duquel pourrissent des cannes de la Jamaïque couronne le fatras. Elle tient à tout laisser en l’état. Le désordre qu’elle pourrait ranger la rassure. C’est une minuscule rébellion pour attester de son désir d’accepter ce qui est. C’est ce dont elle veut se persuader. Elle est en colère. Elle n’accepte pas. Elle n’accepte pas d’être impuissante face à ce qui est. Les quatre chaises autour de la table sont elles aussi encombrées de vêtements, de sacs. Elles sont deux assises autour de la table et piquent avec des aiguilles à crochet dans les mailles, fil marron et doré pour l’une, fils bleu ciel et crème pour l’autre. La maison est silencieuse. Le chien respire profondément. Le vent souffle dans les arbres dehors. Elles piquent leurs crochets. Silencieuses. Ils ont dit de ne pas en parler. Elles n’en parlent pas. Elles sont obéissantes. Le fatras sur la table est la seule rébellion de la mère. C’est à ça qu’elle s’autorise. Elle ne range rien, ne répare pas la penderie qui s’est cassé la gueule il y a trois jours avec les cintres, les robes, les jupes et les pantalons vautrés par terre. Elle s’applique seulement à faire la vaisselle et à laisser le plan de travail de la cuisine propre et dégagé. Elle n’a pas balayé de la semaine. Les papiers enroulés des pelotes quand elles les ont achetés au bazar chinois sont maintenant sous le piano, sous la petite table du téléphone, sous l’autre table de l’ordinateur. Elle s’en fiche. Elle se tait. Ils ont dit de ne pas en parler. La fille se tait parfois. D’autres fois elle veut rassurer la mère et elle raconte des histoires de rien, ce qu’elle regarde sur son écran pendant qu’elle pique le crochet, puis tire le fil. Elles n’étaient pas d’accord hier soir sur le film « La leçon de piano » que la mère a aimé et que la fille a accusé de faire l’apologie du viol. La mère a revu le film qu’elle avait déjà presque oublié, se souvenant seulement qu’elle avait bien aimé. La fille a dit: la réalisatrice romantise le viol. La mère a admis qu’elle n’avait pas vu les choses ainsi… à l’époque. L’époque. La mère se sent vieille et dépassée par l’époque, par sa fille, par la vie. La fille en veut à Jane Campion et ne comprend pas que tout le monde la considère comme une réalisatrice féministe. La mère lui promet de lui montrer d’autres films de Jane Campion. La fille a été plus indulgente à l’égard de Tim Burton et de sa manière de dérouler le personnage de Cat woman face à Batman. La mère fait ce qu’elle peut. Elle dit s’était en 1992. La leçon de piano en 1993. Elles n’ont pas parlé de la scène du pied délibérément mis dans les ronds de cordes à la fin du film. Ils ont dit de ne pas en parler, alors la mère et la fille parlent de cinéma et font du crochet dans une salle à manger avec un chien qui ronfle et la fille qui rit des images sur son écran de téléphone. Une série belge tournée comme une vraie fausse téléréalité où les joueurs doivent s’affronter pour gagner un titre de séjour. La mère dit que c’est l’apologie du racisme, la fille dit non au contraire c’est une dénonciation du racisme. Elles ne sont pas d’accord. Ils ont dit de ne pas en parler. Ils ont dit « votre fille a besoin de présence ». La mère est présente. Elle pique son crochet dans la maille. Elle tire le fil et ses gestes répétés ne lui enlèvent pas la peur au ventre, mais au moins elle est présente. Ils ont dit de ne pas en parler. Elle, la mère, n’en parle pas et la fille non plus.

3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR

Elle n’ira pas à Kovalam l’an prochain. L’année dernière Elle avait pris un carnet et son aquarelle avec la ferme ambition d’écrire son premier carnet de voyage. Avec beaucoup de maladresse elle avait tenté de dessiner ce qu’elle voyait assise à la table du restaurant de la clinique. Ce n’était pas si ambitieux, juste un petit vase avec des fleurs. Le résultat l’a découragé. Elle n’a pas tenu de carnet de voyage. Elle a décidé de raconter l’histoire d’une femme devant la mer et elle s’est inspiré de la vie de Deena Metzger parce qu’elle avait été séduite par la manière dont Deena racontait son père, l’écrivain Arnold Posy. Deena raconte que son père était dévoué à la culture yiddish. Un homme intègre. Elle cherche ses mots pour raconter la vie de son père de la manière la plus précise possible. Cette femme ridée, ses cheveux blanc, ses boucles d’oreilles bleues, la touche. Deena sait dire « je ne sais rien des parents de mon père ». Le silence qui suit est plein de elle ne saurai pas dire quoi ni de quelle matière est ce silence. Elle écoute cette femme raconter son père répondant du mieux qu’elle peut aux questions de la jeune femme qui veut savoir et conduit l’entretien. Il ira rejoindre la collection du Yiddish Book Center dans le cadre du Wexler Oral History project. Deena est son personnage. Elle va la raconter à Kovalam. Elle va raconter son rire et ses silences, la manière qu’elle a de poser sa main sur son cœur comme son père le faisait. Deena ira à Kovalam et elle non. Pas cette fois.

4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE

Je m’en veux de ne pas avoir la discipline d’écrire tous les jours alors que je sais que c’est la seule chose qui aura jamais de sens dans ma vie. J’ai beaucoup de colère parce que je sais la chance que j’ai de vouloir écrire et de pouvoir le faire sans me soucier de savoir si c’est juste ou non. Il n’y a que l’écriture. Je voudrais que ce soit la fondation, la racine, le pilier, la croyance, la seule vérité qui vaille et qui me rassure quand tout tremble et finit par s’effondrer. Je pourrais après la catastrophe revenir aux mots. Je pourrais les coller un à un pour donner un sens dont je n’aurais rien à faire mais je serais bercée par la musique des mots. J’écoute la voix de Deena pendant que j’écris ces mots et sa voix me berce. L’écriture, ceux qui écrivent sont ceux qui me bercent. Le monde peut trembler et s’effondrer. Le chaos peut défoncer ma porte. Je peux tout entendre et m’effondrer moi aussi il y aura toujours ce moment de grâce que je vis maintenant en écoutant la voix d’une femme dont je ne sais rien, raconter la vie de son père, un écrivain que je n’ai jamais lu et dont j’ignore tout.

5 | À VOUS LA CANTONADE !

Je voudrais être capable de ne vivre que la moitié de ce que je voulais vivre. Ce n’est pas ce que je fais. Je ne vis même pas l’autre moitié. Tout est gâché par la frustration et l’obligation de déclarer publiquement ma capitulation. Il m’arrive de penser que je suis écrite et que je n’écris pas. Je pourrais aussi dire (je peux dire ce que je veux) que je suis vécue et que je ne vis pas. Ce que je sais, c’est que le sens je l’ai perdu et que la seule chose qui me calme aujourd’hui, c’est d’écouter la vieille Deena, son rire, le bruit de sa bouche quand elle boit de l’eau, sa voix moins claire que celle de la jeune femme qui parle lentement comme pour ne pas la brusquer. Je suis impuissante face à la vie et face à l’écriture aussi. J’ai envie de dire (je peux dire ce que je veux) que je déclare forfait. Je capitule. Je laisse la colère, la frustration prendre la main et je me promets une fois de plus d’écrire chaque jour parce que je suis trop punie quand je ne le fais pas parce qu’alors tout s’effondre, plus rien ne fait sens et je dois revenir repentante aux mots, à ma discipline comme une petite fille qui se fait gronder parce qu’elle n’a pas fait ses devoirs et voulait jouer dehors avec les autres enfants derrière la barrière qu’elle n’avait pas le droit de franchir parce qu’elle aurait une mauvaise vie si elle n’obéissait pas. Elle obéit. J’obéis et j’ai une vie remplie de moitiés que je m’applique à découvrir mot à mot. Je n’écris pas. Je suis écrite.

A propos de Gilda Gonfier

Conteuse, paysanne, sauvage. Voir son site Cliquez ici

2 commentaires à propos de “chroniques #02 | Deena”

  1. La scène entre la mère et la fille est vraiment belle, c’est intégré à un récit fictionnel par ailleurs ? Ou juste un exercice ponctuel pour le T-L ?
    Le point 4 est vraiment puissant.
    « Il m’arrive de penser que je suis écrite et que je n’écris pas. Je pourrais aussi dire (je peux dire ce que je veux) que je suis vécue et que je ne vis pas », ça me touche particulièrement.

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