#construire#12: Je dois parler

Je dois parler. Mais qui est le je qui doit parler ? Il y a un embrouillamini de je qui fait que le je n’arrive pas à parler. Celle qui doit parler est-elle celle de douze ans que Laure l’initia à l’adolescence (T’es pucelle toi ? Non ai-je répondu me doutant qu’il fallait répondre non. Tu sais ce que ça veut dire ? Non ai-je répondu me doutant qu’il ne fallait pas mentir). Celle qui doit parler est-elle celle de vingt ans qui croisa le regard de Laure vêtue en prostituée de luxe, lèvres rouge vif pas du tout son genre et fourrure blanche, suivie de son client sans doute cinquantenaire ? Celle qui doit parler est-elle celle de quatorze ans quand elles circulent toutes les deux entre les presses huilées du local de la Ligue Communiste, dans le bruit assourdissant des tracs qui s’accumulent devant les machines ? Les autres je n’ont pas d’âge, ce sont ceux qui se sont rappelé Laure, ont oublié Laure, ont parlé de Laure, ont appris pour Laure, ont fait des recherches sur Laure, n’ont jamais oublié Laure.

Dans la mesure où il n’est pas question de biographie ni d’investigation mais seulement du saisissement de ce regard, de cette silhouette ayant basculé dans une autre sphère, sans plus de communication possible, les deux regards se reconnaissant mais comme en apnée car il n’y a rien à dire, pas même un pourquoi ni un comment, ni un appel au secours, mais une sidération, chacune poursuivant ses pas, chacune reconnaissant l’autre ayant la connaissance de ce que fut l’autre et peut-être de ce qu’est l’autre encore à ce moment-là, à vingt ans toutes les deux, rue Gaston Imbert, à trente mètres de l’appartement de ses parents, où elle mourra deux ans plus tard sans autre rencontre de regard, dans la mesure où il n’est question que de la silhouette croisée à cette seconde-là, qu’on va nommer Amandine et dont on va faire un récit, comment donner corps à la silhouette en la laissant silhouette ? En la laissant fantôme ? Comment ne pas perturber son activité ? Car elle travaillait, c’était évident, le temps court et vif du regard disait je n’ai pas le temps, il y a cette muraille entre nous, il y a cette rue et nous sommes chacune d’un côté, je travaille, je n’y suis plus. Je t’ai bien reconnue, je t’ai bien connue, nous sommes inatteignables l’une par l’autre, l’autre par l’une. Je suis une silhouette. Je suis déguisée. Je joue mon rôle. Ne nous reconnaissons pas, ne nous parlons pas, je suis loin, très loin, trop loin.
C’est ce que disait le regard croisé, à quel point éloigné je ne pouvais le deviner, sinon que l‘homme derrière était incongru, impensable, impossible et pourtant clairement un client, il n’y a aucun doute. À quel point glissait-elle déjà vers la fin, par le manque les dealers et le sexe, à quel point était-elle dans l’engrenage où plus aucun autre n’a de prise, comme un prisonnier résistant qui doit se taire en croisant le regard de son camarade quand il est emporté vers la fusillade, à quel point emportée ?
Encore dans la sidération et le désarroi, je mesure à quel point le je qui doit maintenant parler n’a toujours aucune prise sur ce regard, pas même pour la narration d’un avant et d’un après.
Et pourtant un je dois parler.

A propos de Valèrie Mondamert

J'anime des ateliers d'écriture dans les Alpes de Haute-Provence depuis 20 ans, (DU d'animateur en atelier d'écriture en 2006, à Marseille), je suis prof de musique et je mêle avec joie les deux fonctions. J'ai publié des récits.

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