# le livre comme fiction #02 | Schalansky, Flusser, Bergounioux, atlas soutenant l’atlas

L’atlas, est-il destiné à des gens qui possèdent déjà le monde et veulent simplement vérifier là où ils l’ont rangé ? D’ailleurs, le lit-on ?  On s’y incline. Couverture toilée, bleu sombre, lettres dorées enfoncées dans le carton comme les noms des morts sur les monuments des disparus. Petite je le portais à deux bras, j’avais la démarche d’Atlas lui-même, un atlas parisien sans tragédie grecque et je croyais qu’un atlas contenait réellement les pays comprimés entre deux pages, de vrais insectes savants. Le réel cessait d’être hostile en devenant une légende en bas à droite. Échelle : 1 centimètre pour 200 kilomètres. L’infini acceptait de rentrer dans une règle graduée.

Plus tard j’ai rencontré une autre version du monde : l’Atlas médical, mais à la place des frontières : des organes. Foies, intestins, coupes sagittales, fœtus translucides flottant dans leurs bocaux, genre d’astronautes miniatures. Le corps humain, une colonie mal administrée. On y retrouve les mêmes couleurs conventionnelles que sur les cartes scolaires. Rouge pour les artères, bleu pour les veines, jaune maladif pour les nerfs. Atlas du monde, atlas anatomique il nous faut apprendre où poser les doigts sans trembler. A lire avec le même sérieux géographique que les cartes politiques. Le corps humain devenant un empire en guerre à administrer à coups de décoctions. Le foie avec ses protectorats. Les intestins, leurs zones contestées. La sauge stimulant la digestion, formule admirablement vague laissant imaginer un discours énergique tenu à l’estomac par une feuille grise et velue. La menthe poivrée, facilitant le transit, l’expression d’un douanier charitable aidant un convoi à franchir la frontière…

Longtemps j’ai cru que le mot atlas signifiait quelque chose de trop grand pour être tenu confortablement. Un livre trop grand, une montagne trop lourde, une vertèbre condamnée à soutenir la tête : la première cervicale. Admirable, qu’on ait donné à un os le nom d’un supplicié mythologique. Chaque homme porterait sa punition entre le crâne et les épaules. Quand le cou craque au réveil, c’est toute la mythologie grecque qui fait des bruits secs.

Et puis l’Atlas des plantes médicinales, un autre continent à soulever. Au plafond du grenier des bottes suspendues tête en bas. Le monde jusque-là divisé en pays, se divise soudain en racines.

Chaque plante possédant son territoire, ses vertus, sa bureaucratie chimique. La camomille pour calmer les nerfs – preuve qu’on a identifié l’humanité avec un problème inflammatoire –. La valériane aide au sommeil mais sent les pieds d’un vieux fauteuil humide. Le millepertuis soigne la mélancolie avec l’obstination des remèdes qui ont connu plusieurs siècles de désespoir. L’arnica répare les coups, plante officielle des enfants tombés d’un vélo, des grands-mères glissant dans les potagers c’est aussi celui des existences heurtées.

Certaines plantes ont les noms de personnages secondaires d’un roman russe : actée à grappes – pour les bouffées de chaleur, les sueurs nocturnes, les sautes d’humeur la sècheresse vaginale –, scrofulaire noueuse, d’autres semblent inventées par un traducteur ivre : herbes aux chantres, pied-de-lion, queue-de-renard. On ne sait jamais si l’on consulte un herbier ou un bestiaire médiéval. La digitale pourpre, magnifique et toxique guérit le cœur si on n’insiste pas trop. La médecine pourrait peut-être tenir dans cette nuance… 

L’atlas explique aussi comment reconnaître les espèces. « Feuilles ovales légèrement dentelées », « Tiges velues », « Floraison en ombelles. Une confiance totale en notre capacité d’observation humaine. En réalité les promenades se terminent toujours par            « Ne touche pas à ça on ne sait jamais » La moitié des plantes médicinales ressemblent à des plantes mortelles et inversement. La nature pratique un humour assez noir.

Je m’imagine pharmacien druidique, connaissant les usages secrets du plantain lancéolé, capable d’apaiser les piqures, de l’achillée millefeuille pour stopper les saignements, du fenouil soulageant les ballonnements avec une dignité méditerranéenne ; je note mentalement ces savoirs pour éviter l’effondrement de la civilisation qui dépendrait de ma capacité à reconnaître une ortie blanche. Tout en sachant que le remède le plus utilisé dans les foyers reste « l’aspirine ». Pourtant, cet atlas ouvre des possibilités immenses, on pourrait théoriquement survivre dans une forêt humide en mâchant des feuilles amères et en nommant leurs noms en latin. Il y a quelque chose de profondément rassurant dans cette idée qu’à chaque douleur corresponde une fleur cachée quelque part. Le monde aurait prévu ses antidotes. Et si les atlas politiques distribuent des frontières, les atlas botaniques promettent des consolations.

En tournant les pages avec précaution, je vois apparaître les illustrations d’une précision presque religieuse – nervures, pistils, rhizomes –, dessinées avec la patience de ceux qui pensent encore que regarder longtemps les choses aide à mieux habiter la terre. Le végétal devient carte lui aussi. Une forêt entière tient dans une double page. Atlas des plantes, atlas du monde, atlas anatomique… Toujours la même posture : nuque pliée, épaules rondes.

Atlas soutenant l’Atlas.

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