Un retraité de soixante-sept ans ouvre le feu
depuis sa fenêtre sur des enfants qui jouaient
dans la cour de l’immeuble.
(14 avril 2021)
Il fait beau. Un bel après-midi, ordinaire, un après-midi de mercredi, le soleil éclaircit les murs de béton, les bacs à sable sont vides depuis longtemps, la glycine contre le mur du local poubelles qui fleurit chaque année, sans que personne ne la regarde vraiment. L’odeur des grappes mauves couvre un temps celles des conteneurs. Tu es là depuis un moment. Tu as posé ton vélo contre le banc. Tu fumes une cigarette. Les enfants crient, un cri du jeu qui ressemble à de la peur. Une fillette court après une autre qui court toute seule, c’est ça le jeu, courir. Il y a cette odeur de printemps mélangée au goudron chaud. Tu ne penses à rien. C’est bien, ne penser à rien. Puis le bruit. Pas un bruit de film, un bruit plus sec, plus bête, moins fort que ce que l’on imagine. Les enfants s’arrêtent. La première fillette s’arrête. La seconde s’arrête. Il y a une seconde où tout le monde cherche d’où ça vient et dans cette seconde tout le monde a compris et personne ne bouge encore. La voix vient du troisième (étage). Elle est vieille, la voix, elle est blanche de rage, elle dit des mots sales que les enfants connaissent déjà. Ils ont huit ou neuf ans, peut-être davantage, et ils connaissent déjà ces mots-là. Le soleil blanchit les murs de béton. La glycine embaume autour des poubelles. Toi tu regardes la fenêtre du troisième et tu ne fais rien et ce rien-là va rester longtemps derrière tes yeux.
Un homme tué à coups de couteau
dans la salle de prière d’une mosquée
de Béziers vendredi matin
(26 novembre 2021)
Je rentrais du travail. Je travaille tôt, je finis tôt, je vis à ces heures étranges entre celles des gens qui vont et celles de ceux qui reviennent, ces heures qui ne sont pas des heures de pointe, ces heures où il n’y a pas foule. Il faisait froid pour la saison, un froid blanc, le genre qui vous tire la peau du visage et vous fait pleurer. La rue est une rue comme les autres dans la ville, étroite, avec un tabac-presse ouvert de 8 h à 20 h et des platanes qu’on taille trop court tous les ans et qui ressemblent maintenant à des bras levés terminés par des moignons. J’ai vu les voitures de police d’abord. Puis beaucoup de policiers empêchaient les gens d’approcher. Il y avait les hommes dehors, certains en djellaba, certains en blouson, qui téléphonaient ou qui se parlaient, ou qui étaient juste debout comme on est debout quand on ne sait pas quoi faire de son corps dans le malheur. Un monsieur âgé était assis sur le bord du trottoir et quelqu’un posait une main sur son épaule et cette main ne bougeait plus. Je ne savais pas encore ce qui s’était passé. Je l’ai su après, quand j’ai regardé mon téléphone, dans le bus qui me ramenait. Quand je suis descendu du bus, le froid était le même. Les platanes étaient les mêmes. Je suis arrivé chez moi, j’ai mis de l’eau à chauffer, et j’ai pensé à cette main sur l’épaule du vieil homme, cette main qui tenait, cette main qui soutenait et disait beaucoup.
Une femme de vingt-huit ans
verbalement agressée
dans un bus de la ligne 91, à Paris
(3 février 2020)
Tu montes au terminus, tu as le temps, tu choisis le siège côté fenêtre au milieu du bus, le bon siège, celui d’où l’on voit bien la rue. Tu as un casque autour du cou, un sac lesté de livres de prépa. Tu regardes ton téléphone deux secondes et tu le ranges, tu préfères regarder dehors, la ville, les gens qui attendent aux arrêts, cette femme avec une poussette qui soulève les roues pour monter la marche d’un porche, ce vieux qui marche vers le bus et porte ses courses dans deux sacs Monoprix équilibrés exactement. Les deux sacs ont l’air de peser le même poids, ils ont presque la même forme. Le bus est à moitié plein, il fait plus chaud qu’à l’extérieur, ça sent un peu le manteau mouillé, les gens qui ont un parapluie ne savent pas comment le poser sans mettre de l’eau partout. À Denfert-Rochereau, un homme monte, la cinquantaine, un homme qui tient un sac Decathlon, il porte une veste grisâtre. Il ne s’assoit pas très loin. Tu ne le vois pas vraiment. Et puis tu entends sa voix. Une voix pas criée, c’est ça qui est étrange, elle est presque normale, sa voix, presque conversationnelle, comme s’il te demandait l’heure. Il dit que t’as pas à porter ça ici. Il dit que ici c’est la France. Les autres passagers ont les yeux plongés sur les écrans de téléphone. Ta voisine regarde de l’autre côté. Le vieux aux cabas Monoprix scrute ses sacs. Toi, tu n’enlèves pas ton casque. Tu regardes dehors. Le bus continue. Paris défile. Tu connais ces mots par cœur, ils font partie du trajet, comme les noms des stations, comme la chaleur des manteaux mouillés. Tu as un concours à préparer.
Un homme dépose une main courante
après avoir été contrôlé à quatre reprises
par des agents de la RATP
à la station Châtelet-Les-Halles, à Paris.
(18 septembre 2019)
Je connais le trajet par cœur. Châtelet le matin c’est une mécanique, on rentre dedans, on se laisse porter, le flot vous porte, vous dépose, vous reprend. J’ai mon pass Navigo. Je porte une veste bleue. J’ai le casque sur les oreilles parce que le matin je ne veux pas encore commencer, je veux encore rester en dehors. Au premier contrôle, je pense à autre chose, ça arrive, le hasard. Je sors mon badge, je souris parce qu’on sourit, j’attends qu’il vérifie, je range mon pass. Plus loin, j’ai chaud d’un coup, la chaleur ne monte pas de l’extérieur. Je sors mon badge. Je ne souris pas cette fois. La troisième fois, le visage de l’agent me dit quelque chose, il me reconnaît. Il m’a déjà contrôlé un autre jour. L’air ennuyé, il tend tout de même la main. Moi aussi je suis gêné, je me dis qu’il fait un boulot de merde. On était deux à être embêtés dans le couloir de Châtelet à huit heures du matin. Au quatrième contrôle, c’est un autre agent, une femme, plus jeune, elle a l’air d’une novice, peut-être que c’est son premier jour. Je sors mon badge. Et je pense à ce que je vais dire quand je déposerai la main courante. Je connais ces mots. Titre de transport, contrôle des billets… Ces mots me connaissent un peu trop. Les gens passent autour de nous dans le flot du matin, personne ne s’arrête. On nous regarde à peine. Le matin, le flot vous porte, vous dépose, vous reprend. J’arrive au bureau en retard. Je dis que le métro était chargé.
Dates fictives, faits inspirés d’un quotidien nauséeux
Merci Khedidja. De plus en plus difficile le quotidien. As-tu lu « Vivre me tue » de Paul SmaÏl ? sur le racisme « ordinaire »