#le livre comme fiction #02 | Ailleurs.

Un monde inexistant entre les pages trop larges d’un livre hors cadre avec son format unique. Il faut une table pour l’ouvrir et le bras est trop court pour que les pages tournent aisément.  À l’intérieur des planches de couleurs et elles sont moches. On n’écrit pas moche. Moi je l’écris comme on se venge. Moche. Se venger de quoi ? D’un monde écrasé et plat, réduit, encagé sous la lourde couverture, moche aussi, marron clair d’un méchant papier universel qui date son arrivée et qui avait pris soin de le protéger. Le joli papier glacé à petites fleurs viendrait plus tard. Ou le rouge flamboyant où l’ongle pouvait s’enfoncer et détacher un serpentin de cire. Ce genre de couverture aurait-il sauvé quelque chose à cette mise en planches du monde. Les seules acceptables étaient celles qui traçaient des limites claires entre les pays et pour chacun une couleur distincte. Un renseignement qui sautait aux yeux, il ne faudrait pas les user à différencier les points, les carrés, les triangles de différentes grosseurs en se référant à la légende. Toutes ces couleurs donnaient un ensemble hétéroclite qui aurait pu être qualifié d’original, quand les cartes qui renseignaient sur le relief comptaient parmi les plus hideuses, des jaunes ternes, des verts éteints, des marrons plus ou moins foncés. Le bleu des océans et des mers était d’une uniformité désespérante, malgré les lignes de niveau qui, avec beaucoup d’indulgence, auraient pu passer pour des vagues. Quand l’atlas s’ouvrait, le monde se refermait comme une rétractation. Il devait bien quelque part en exister un autre.

Ailleurs que dans ce cadeau offert pour rappeler à l’enfant le métier qui avait été celui de l’adulte, la grand-tante, très grosse, l’avait toujours été on disait, l’étonnement de l’enfant, difficile à cacher, avait été directrice et à la retraite elle et son mari occupant encore le logement de fonction, une maison de ville avec pour tout jardin une cour. Une cour enclose qui avait communiqué avec celle bruyante des enfants en récréation, mais entourée de hauts murs pour dérober au regard des élèves le privé de la directrice.

Et comme cadeau à l’enfant toujours des dictionnaires ou cette fois-ci l’atlas. Il faudrait dire merci, tourner autour de son large corps, contourner sa poitrine, son goitre, se hisser jusqu’à sa joue. Elle, droite et figée dans son embonpoint.

Dire merci pour l’atlas à la Tante Irma que ma grand-mère avait bien connue autrefois, on disait, quand ses filles racontaient à sa place le vélo qu’elle enfourchait, quittant sa maison au dernier moment, où toujours quelque chose d’urgent à régler l’avait retenue, pour pédaler puis rouler jusqu’à l’école tout en bas du tiers de l’Haye pour donner cours de religion dans la classe de la Tante Irma, là où elle était directrice.  Le monde pour moi ne se dessinait pas depuis l’atlas.

Pour moi la représentation du monde se construirait par opposition entre les personnages qui habitaient les histoires entendues, et de cela je ferais ma géographie personnelle hors de tout atlas, l’une immobile et enfermée dans son corps trop large, gonflée de son importance, et l’autre en mouvement perpétuel, au service et insaisissable, institutrices toutes les deux.

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A propos de Anne Dejardin

Projet en cours "Le nom qu'on leur a donné..." Résidences secondaires d'une station balnéaire de la Manche. Sur le blog L'impermanence des traces : https://annedejardin.com. Né ici à partir du cycle«Photographies». Et les prolongations avec un texte pour chaque nom qui dévoile un bout de leur histoire. Avec audios et vidéos, parce que des auteurs ou comédiens ont accepté de lire ces textes, l'énergie que donnent leurs voix. Merci. Voir aussi sur Youtube.

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