#livre #02 | Plongeon

Étrange que l’on ne remarque jamais assez tôt la pente inexorable sur laquelle on se trouve. Je comprends que le retour est impossible pour moi. Ce que j’ai appris me condamne à plonger toujours plus profondément dans cet horrible abysse. J’ai appris à mes depends que la connaissance, aussi attirante qu’elle fut, était un pari sur la bienveillance de la vie et de l’univers. Je crains d’avoir perdu ce pari.

J’aimerais redevenir la personne ignorante et heureuse que j’étais autrefois. Ne surtout rien savoir.

On imagine souvent la pureté comme quelque-chose de beau, de parfait. En réalité c’est d’abord une absence. Une absence qu’il est impossible de retrouver car les impressions de la vie ne font que s’accumuler. Voici le fonctionnement inexorable de notre esprit : la beauté nous éblouit d’abord, puis elle se compare et enfin elle se range.

Ainsi c’est d’abord par la beauté que je saisis le monde, dans ce modeste village du Massif central où je passais ma jeunesse. Ma curiosité insatiable me faisait étudier chaque prunelle, chaque doryphore avec émerveillement. L’air même que je respirais avait mille textures et je goûtais avec autant de bonheur les parfums de miel d’une journée ensoleillée que l’atmosphère tragique et à la fois étrangement désaltérante des jours d’orage. Chaque jour était une promesse de sauts dans l’inconnu et de frissons de griserie.

Toujours avide de plus de connaissances, je raffinais ensuite ces découvertes dans des romans qui me faisaient l’effet d’un grand jeu de miroirs qui laissaient entrevoir l’envers du décor.

Enfin, et c’est ce qui fut le début de ma chute, le grand atlas des ancêtres me transportait dans d’autres sortes de voyages. Ce gros livre aux feuilles extrêmement fines était son propre monde. D’où nous venait-il ? Trouvé ? Volé ? Peut-être était-ce lui qui nous avait trouvé et il nous a volé notre esprit.

Ce livre, à sa manière, répertoriait chaque chose. Bien-sûr pas chaque fleur des champs mais de manière plus terrible, chaque possibilité de fleur des champs, chaque possibilité de nuage, de sentiment aussi. Car cela ne s’arrêtait pas aux choses de la nature. D’ailleurs cela s’arrêtait-il seulement ? Derrière une typographie archaïque et des index qui ressemblaient à des feuilles d’annuaires, se cachaient des portes vers un monde symbolique qui, une fois déployé dans notre esprit, semblait d’abord se superposer au monde réel comme la carte de Borges. Mais le style génétique des textes allait beaucoup plus loin. L’agencement des symboles se dépliait à l’infini, dans un plongement vertigineux vers un monde aux dimensions effroyablement vastes. Enfin, la notion même de réalité se mettait à trembler. Paradoxalement, à mesure que mon esprit voguait vers des infinis d’ordre toujours plus élevés, il me semblait perdre quelque-chose. Des portes s’étaient définitivement fermées. Cette fuite en avant conceptuelle semblait ronger mon initiative sur la vie.

Ce livre a-t-il seulement été écrit ? On pourrait considérer tout autant que nous avons été écrits par lui car le contenu de notre esprit est fait de ces relations que nous avons apprises puis transmises de générations en générations, dressant nos sens pour qu’ils se mettent à com-prendre le monde, c’est-à-dire le faire entrer en nous. De là, le monde lui-même sort de ce livre.

Ce monde n’a plus la même saveur. Dehors, à travers ma fenêtre, je ne vois plus cette cascade de feuilles fremissantes qui ondulent sur le peuplier. Devant mes yeux, il n’y a plus que des ramifications de ramifications, des relations entre possibilités et potentialités. Une suite infinie d’inférences qui semble vaste comme l’univers et qui pourtant me coupe de l’univers. Un voyage mental claustrophobique dans une étroite galerie dont on ne sait si le fond est muré. En attendant, l’existence même est devenue relative.

Paradoxalement, grâce à ce livre j’avais enfin pu comprendre ces phrases mystérieuses que s’échangeaient mes parents et les rires savants qui les animaient. J’ai fini par habiter dans ce pays étranger qu’est la vie mais les couleurs sont devenues plus ternes. Les lumières ont été remplacées par des tunnels qui promettent des lumières.

je suis devenu adulte.

A propos de Joachim Revol-Tissot

Surtout musicien mais aussi rat - conteur - de bibliothèque.

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