J’ai écrit un livre. J’ai écrit une histoire. Il joue le rôle du personnage principal.
Je ne me souviens plus quand je l’ai rencontré la première fois. C’était il y a longtemps. Peut-être qu’il n’y a pas eu de première fois, qu’il a toujours été là. Je crois qu’il a toujours été là.
Il est plutôt indocile. Il est une projection de moi indocile. Il n’existe pas pour me conforter ni pour m’apaiser. Parfois, je pense qu’il existe pour m’affronter. Mais je ne crois pas, je pense qu’il existe, c’est tout. Il existe pour lui. Comme vous, comme moi. Comme tout le monde. Ça ne veut pas dire que tout tourne autour de lui, mais qu’il existe indépendamment de vous et de moi. Il existe, c’est tout.
J’ai écrit des textes dans lesquels j’étais à sa poursuite. À l’époque, je n’arrivais pas l’approcher, il était insaisissable. Il apparaissait furtivement avant de disparaître. Je n’arrivais pas à lui parler et je crois qu’il n’avait pas envie de me parler. Un jour, je ne sais comment c’est arrivé, on s’est retrouvé face à face. On était tous les deux assis face à face sur de simples chaises, on était dans une pièce toute blanche. Un ailleurs qui aurait pu être n’importe où. Ce n’était pas quelque part, c’était dans un endroit qui n’est pas.
C’était curieux, on était assis face à face et on se regardait. On ne disait rien, on se regardait. Cela a duré un long moment, jusqu’à en devenir gênant. C’est lui qui a brisé le silence. Il m’a demandé ce que je voulais. C’est curieux qu’un personnage issu de mon imagination me demande ça, ce que je voulais. J’ai dit que je cherchais un personnage pour le roman que j’avais idée d’écrire, je lui ai demandé si ça l’intéressait. Le silence s’est installé à nouveau, il semblait hésiter. Puis, après un nouveau long moment, il m’a dit qu’il était d’accord parce que c’était pour lui la seule façon d’exister. Mais il m’a prévenu qu’il n’était pas moi, qu’il n’était pas je. Il m’a prévenu qu’un jour, il partirait. Je lui ai dit que je n’avais besoin de lui que le temps d’un roman. Il m’a répondu qu’il partirait peut-être avant la fin du roman. Du coup, c’est moi qui hésitais. Après mûre réflexion, je lui ai dit d’accord. Je lui ai dit que moi non plus, je n’avais pas le choix.
Je me suis mis à écrire. Durant la première partie du roman, il fait partie du décor. Il est le contrôleur du train autour duquel gravitent une multitude de personnages qui ne semblent pas avoir de liens entre eux. Comme s’il était là pour observer. Je crois qu’il m’observait. Il voulait savoir s’il avait eu raison de me faire confiance. Je crois qu’il me testait. À partir de la deuxième partie du roman, il devient le personnage principal. J’ai dû le rassurer suffisamment pour qu’il décide de rester. Il joue le rôle d’Ulysse qui a quitté son boulot de contrôleur pour partir loin, jusqu’à la mer. Ulysse est une partie de moi et lui, joue ce personnage. Lui, il est aussi une partie de moi et de moi, il ne connaît que je. Je est celui qui écrit, moi est mon être réel et entier. C’est un peu compliqué et il n’est pas besoin de tout comprendre. Ce que je veux dire, c’est qu’entre moi et ce personnage de roman, il y a du monde. Des parties de moi.
L’écriture du roman, mon premier, a été parsemée d’embûches. C’est sans doute normal pour un premier roman. Pour moi, ça semble normal. On a pris l’habitude de se rencontrer en dehors des phases d’écriture. En général, ça se passait le soir, entre le moment où j’éteins la lumière et celui où je m’endors. On se retrouvait dans la même pièce blanche de notre première rencontre, il avait une serviette autour du cou comme s’il sortait de la douche. On était assis face à face et on discutait de l’avancée du roman. Il me disait ce qui clochait, il me donnait son avis sur l’évolution de l’histoire. Je me défendais, j’argumentais. On discutait. Ce manège a duré jusqu’à la fin de l’écriture. Après ça, il venait de temps en temps pour les corrections. Il passait à l’improviste, toujours avant de m’endormir. On discutait. Il n’avait plus de serviette autour du cou, il avait fait son boulot. Quand j’ai signé le BAT du livre, deux mois avant sa parution, il a disparu. Il m’avait prévenu qu’il partirait. Il est resté jusqu’au bout, c’est une bonne chose. Je ne sais ce que j’aurais fait sans lui. Je le reverrai peut-être pour la sortie du livre, dans un mois. Mais ce n’est pas sûr.
Aujourd’hui, je ne sais plus. Qui parle ? Qui écrit ? Un autre personnage de ce roman, Achille, l’a quitté avant d’arriver au bout de l’histoire. Ou plutôt, il était arrivé au bout de son histoire avec moi. Comme j’avais encore besoin de lui pour la fin, on a trouvé un compromis : dans la fin du roman, il n’apparaît qu’en notes de bas de page. Achille a quitté le roman pour devenir écrivain. Il est bien possible qu’il soit devenu je, que ce soit lui qui ait écrit ce roman. Qui parle ? Qui écrit ? Je ne sais très bien qui je suis.
J’ai peur de ne plus être moi-même.
