#construire #12 | avant de partir sur les rails

Où maintenant ? Un train. Un train qui roule. Un siège dans une voiture (se souvenir que lorsqu’il s’agit d’un train de voyageurs, on ne dit pas « wagon », mais « voiture ». c’est ce qui est écrit sur leurs flancs, ou sur les billets : « voiture n°3 »). Un siège dans une voiture, donc. Côté fenêtre. Pour la vue. Et côté gauche de la voiture, puisque les trains roulent à gauche, et que la fenêtre doit être du côté des berges (est-ce qu’on dit les berges d’une voie ferrée, comme on dirait d’une rivière ?) et non du côté droit, celui des rails. Un siège côté fenêtre et côté gauche. Dans quel sens ? sens de la marche ou sens dit « de la nausée » ? Ce sera le sens de la marche. Alors les arbres, les poteaux se jettent vers le voyageur. Proust a écrit quelque chose de merveilleux sur la vitesse en automobile et les arbres qui se précipitent vers le voyageur assis immobile dans l’automobile ; c’est dans Sodome, je crois, le passage sera à retrouver pour une note de bas de page, peut-être, ou juste à se garder en mémoire, en arrière-plan, ou à laisser en digression dans une phrase sinueuse et interminable, pourquoi non, les murs, les haies et les gares où le train ne s’arrête pas et qui se précipitent à la rencontre du voyageur assis là, en coin fenêtre dans le sens de la marche (curieux, ici, ce verbe, marcher. Un train, ça marche donc ? ça ne ferait pas que rouler…). Ou bien le personnage, puisque c’est le personnage qui est assis là dans ce coin fenêtre, le personnage sera assis en sens inverse, le sens du temps qui s’éloigne comme les dames sur le bord du Rhin qui sont si jolies mais la barque s’éloigne et là on convoque Apo et alors ce sens-ci c’est celui je dirais celui de la mélancolie on a le temps de voir le paysage s’éloigner mais on l’a déjà traversé et on ne peut que le voir partir ; à peine a-t-on le temps de distinguer un objet une maison une chapelle au milieu des champs mais on ne peut que la voir s’effacer dans l’autre sens on aurait eu la possibilité de l’entrevoir mais aussitôt elle ne serait déjà plus dans le présent du personnage le Quand maintenant ? le présent du personnage qui est assis là dans le sens de la marche parce qu’il (ou elle ou iel ou…) ne sait pas quand elle (ou il ou iel ou…) est. Ni si iel (ou elle ou il ou…) est qui est juste là assis dans ce train et c’est là qu’on le ou la rencontre, qu’on le trouve, qu’on le découvre au début. Incipit : un présent sans passé un présent qui passe et ne passe pas une espèce d’immobilité du temps un temps d’attente un temps de salle d’attente en attente de l’arrivée de l’arrivée ou du départ ? un temps qui s’allonge, qui joue l’accordéon avec des blancs, des interruptions, des zones grises ; un temps qui semble passé comme passent les couleurs des tapisseries, des tissus, des broderies, des papiers cadeau, éteints, passés, usés par le temps, comme passent les clichés photographiques, les polaroïds qui virent à l’orange au marronnasse en couleurs indistinctes, ou ces imprimés où ne reste que du bleu en quelques nuances, et ces diapositives où tout, jardins, arbres, buissons, pelouses, plages, monuments, visages, baigne dans un rouge indistinct. Un temps mou et décoloré où les choses s’enlisent, se perdent, se brouillent.

Qui maintenant ? Un personnage – pas une personne – posé là dans un coin fenêtre. Au départ ne sait pas vraiment qui il est mais qui est. Ne sait non pas ou plus vraiment où il/elle est. Un être que Ça écrit. Que Ça définira à mesure que le train avance. Objet de l’écriture, chose indifférenciée à modeler, à tisser. (commentaire : Aimé que dans la série TV  Sandman Rêve ou Morpheus, est encore appelé Tisseur ou Seigneur Modeleur.) Personnage, chose, jouet des Parques de l’écriture, Ça filera son destin. La personne dont les doigts écrivent ces mots, ces lignes, ne sait pas à l’avance ce que Ça écrira. Ça est un double en la personne, le « je » qui écrit, ou qui tente d’écrire. Qui a ce projet encore vague, que personne ne lui chuchote à l’oreille, qui élabore (en français comme en anglais) ce projet, mais que Ça écrit. Un être qui ne sait pas – ou ne sait plus vraiment – où ni quand  il/elle est. Qui déraille peut-être. Mais sait-on quand on déraille ? le train est en marche, il va de l’avant, il est sur les rails, mais le personnage, lui, peut-être déraille. Ou bien c’est le train qui a déraillé comme dans ce roman japonais de Takeshi Murase où les personnages refont le même trajet tous les jours à la même heure dans le même train qui fonce tout droit vers le même accident.

Qui/quoi parle ? comme la bille qui tombe dans le train qui roule, qui fonce sur les rails : le voyageur assis côté fenêtre dans la voiture n°3 la verra tomber à la verticale, tandis qu’un observateur extérieur, omnipotent et omniscient, qui a rendue transparente la paroi du train, la verra suivre une courbe parabolique. Qui parle ? la question est-elle celle de l’énonciation (il/elle/iel/je/on/tu) ou du point de vue ? ou plutôt du changement de voix ? du changement de voie ? Arrêter là, sur cette pirouette ? Mais quand on est monté dans le train, on est embarqué, on n’a plus tant qu’il ne s’arrête pas, le choix de la voie. Juste celui de descendre, et encore. Et de monter, s’embarquer dans une autre rame, un autre train, et finir par jouer au train électrique qui tourne en rond dans la salle de jeux aménagée au grenier.

Et découvrir que Ça a décidé que ce serait un elle dont « on » (qui est ce on ? le lecteur ? le producteur de ce texte ? un « on » pour un « je » ?) suivrait les pensées, dont « on «  serait l’œil derrière son œil. Un œil pas vraiment très performant, qui voit, mais mal, imparfaitement, qui ne comprend pas ce qu’il voit. Un œil derrière la vitre d’un train, transparente ou salie de poussière ou brouillée de pluie.

A propos de George Baron

J'aime la lecture, la SF et l'Oulipo. J'ai commencé à écrire, et plus j'écris, plus j'ai envie d'écrire. C'est la première fois que je m'inscris à l'atelier de François Bon, et j'espère bien aller jusqu'au bout de cette aventure.

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