#construire #11 | entre les pannes

Il y a panne et panne, panne qui se sait, panne qui s’ignore, panne après avoir écrit, panne d’avant écrire, panne qui s’éternise, panne qui s’impose, panne qui bloque violemment, panne douce, insidieuse, subreptice, panne silencieuse, panne sentencieuse, il y a variété de pannes, lesquelles les plus graves, lesquelles les plus longues, peu importe. On écrit entre les pannes.

La panne qui prend prétexte d’un appel ou de quelque événement adventice. Se lever, soupirer d’être dérangé — pour qui la comédie, pour quel juge putatif? -— le pas léger s’en aller, loin du clavier, le coeur léger s’en aller —  délivré pour la bonne cause. Exemple de mauvaise foi. Panne fréquente, les prétextes étant nombreux, les urgences du quotidien légion. Ces jours-là on s’était pourtant préparé. Pas assez sans doute. Et on n’avait pas écrit depuis un moment. Ces pannes-là se brisent, perdent de leur force dans la régularité. Pour les empêcher, écrire. Régulièrement. Ces pannes : de faux-départs, appelons-les. 

La panne qui vient après, la panne de la réécriture. La plus difficile, l’insurmontable jusqu’à présent. Avoir vaincu les autres types de pannes (pas encore répertoriées), avoir terminé un premier jet, avoir accumulé cinquante, soixante, cent cinquante pages, les avoir imprimées, les relire, établir un chemin de fer, et puis ne plus savoir quoi faire. Trier, reprendre, couper? Jeter? Ne pas jeter. S’arrêter. Laisser le manuscrit en plan, comme un véhicule en panne qu’on abandonnerait dans un fossé, l’enfermer dans un placard, dans un tiroir et puis passer à autre chose. Pareille panne n’empêche pas d’écrire, mais de finir. Le véhicule est devenu carcasse, on roule dans un autre. On démarre un autre texte, autre projet. 

La panne qui dure, qui succède à des périodes d’écriture régulière. Elle démarre doucement. Un jour, deux jours, trois jours sans écrire, et chaque jour ajoute à la difficulté de commencer. En balance avec ne pas parvenir à finir, ne pas parvenir à commencer. Une panne qui enveloppe le corps, l’esprit, l’absorbe comme des sables mouvants, le corps et l’esprit devenus mous. Celle-ci peut durer. On ne regarde plus les carnets, les fichiers, le regard glisse sur eux, le monde glisse sur nous. Sensation de se désagréger. L’être tout absorbé par l’extérieur, corps devenu automate, machine efficace, esprit devenu sprinter. À l’extérieur. On s’est absenté. De soi-même. Panne fréquente, régulière. Nécessaire, qui sait. Contre laquelle il ne sert à rien de lutter. Se laisser enfoncer, lentement, sans résister, il n’est pas encore temps. S’autoriser toutefois de regarder des master class d’écrivains, de relire des textes sur l’écriture, de lire les Carnets de Bergounioux, de s’acheter un calendrier, de se préparer en silence, et puis attendre, guetter, attendre le moment propice, le kairos, l’instant où il va pouvoir, ce coup de rein, faire basculer la situation, l’instant où voilà tu es prêt, prêt pour une nouvelle salve de dix jours , trois mois, six mois d’écriture continue, tu ne sais, mais une nouvelle salve, qui sera bloc dans le temps, bloc qui viendra à bout de deux types de pannes, mais buttera sur la troisième, parce qu’après avoir écrit il faudra réécrire. Ou à défaut de ré-écrire, recommencer à écrire. 

A propos de Betty Gomez

Lire certes, mais écrire...

Laisser un commentaire