#construire #12 | Retourner dans le tube

Et justement je ne sais pas qui est cette femme qui parle. Je la visualise jeune, nue, brune, cheveux longs elle pourrait renvoyer à des photos de moi jeune, pour le physique, mais une forme vague, longue nue, brune, une silhouette qui parle depuis le tube, et puis au dehors, elle se raconte au fur et à mesure, on peut imaginer que cette parole est le monologue qui se déroule dans sa tête au fur et à mesure de micro-événements, cette voix m’est intime sans être moi, je me mets dans sa peau et sa peau m’évoque un moi jeune, physiquement,  mais qui n’est pas moi, une personne qui n’existe pas évoque une personne qui n’existe pas (a factuellement existé mais n’est plus, encore forme vague) je la parle par empathie, j’imagine ce que serait la parole de quelqu’un qui vit ce qu’elle vit en étant ce qu’elle est, une parfaite innocente de tout, une ignorante du monde, ce qui me la rend proche, proche du moi innocent (bel et bien mort) bien que son monde ne soit pas le mien, bien que son monde à bien des égards est étrange, c’est un monde-rêve-intérieur, peut-être une métaphore de mon intériorité d’autrefois telle que je me l’imagine aujourd’hui bien que j’ai à peu près tout oublié. Je me repose sur ses sensations corporelles, pas moyen autrement de l’incarner, c’est la base, le corps, donc mon corps à travers son corps, son corps au travers de mon corps, mes sensations passées actuelles ou imaginaires ramassées dans son corps sinon elle ne tiendrait pas debout, on n’a pas idée de la douleur de l’autre autrement que par sa propre douleur, tout est toujours transposé à partir de soi, donc pour le personnage c’est kif-kif, cliché obligé. Il arrive des aventures à cette silhouette vague devenue familière, je les traverse avec elle pour voir ce que ça fait, ferait, a fait, (les temps se superposent) comme je les ai déjà vécues, ou telles que je pourrai les vivre. Un avatar ? Une transformation de soi qui vous fait autre dans une continuité un peu déboussolante. En réalité je m’en fous, l’important est que ça fonctionne pour la narration, et justement parfois ça grippe, ce faisceau d’identités personnage-silhouette vague-le moi d’autrefois (et ça déjà si vague) dit JE se raconte au présent et au fur et à mesure, ce qui déjà est factice. Je pronom personnel et support narratif d’une « histoire » au final, c’est tout ce que j’y vois, elle parle et « l’histoire » se déroule, il se trouve que jusqu’ici tout passe par son énoncé, ce Je est l’énonciatrice, la seule, jusqu’ici, je n’arrive pas à sortir de ce Je-là. Tous les autres Je n’ont pas fonctionné, ils seraient un regard extérieur, et ça ne fonctionne pas, peut-être parce que ce Je est essentiellement intérieur, interne, dans le déroulement de son expérience ce qui n’en fait pas tout à fait un personnage, elle n’a pas vraiment de psychologie, elle vit des trucs, elle a des sensations, elle réagit, rien de plus ; l’expérience en cours de l’innocence, qui tue forcément l’innocence, un peu. L’ignorance au moins. Un isolement comme le sien, rendrait fou n’importe qui dans la réalité, pas elle, parce qu’elle n’existe pas, c’est un support, support de quoi ? là, je m’y perds… le lieu aussi est un support, le lieu ne m’évoque rien du tout il vient de nulle part (à part de vagues idées sur les lieux) et s’est imposé, et d’ailleurs depuis qu’elle l’a quitté, tout devient confus comme s’il y avait soudain nécessité d’écrire une histoire alors que le point de départ est un état, état d’être dans un lieu fermé et autonome, et quand l’action, même minime, s’en mêle, je la perds. Tout ça n’a aucun sens, (direction), ce que j’aime c’est y être, avec elle, dans ce tube, c’est mieux que le réel, donc je m’y cramponne, et peut-être nous y retournerons… ce Tube en même temps me fait l’effet d’une autobiographie, pas au sens où je raconte ma vie mais je raconte un  état, mon état parfois, il n’y a pas plus intime en quelque sorte sans que cela soit moi  que je n’ai jamais su  définir, bien sûr en dehors de ce qui est sur mes papiers d’identité qui définissent si peu, qui raccourcissent, réduisent plutôt c’est bien connu, on ne se définit ni par son métier son âge son pays même si tout cela a à voir, mais plutôt par ce qui se raconte se dit dans la tête, au secret et dans la plus grande confusion. 

A propos de Catherine Plée

Je sais pas qui suis-je ? Quelqu'un quelque part, je crois, qui veut écrire depuis bien longtemps, écrit régulièrement, beaucoup plus sérieusement depuis la découverte de Tierslivre et est bien contente de retrouver la bande des dingues du clavier...

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