
Un livre est une boîte. Il en a le format. Principalement rectangulaire, bien qu’on trouve des boîtes cylindriques pour ranger les pâtes et les tableaux, des boîtes en forme de cœur au rayon fantaisie et il en va de même pour les livres. Mais en règle générale, dans les sacs, les poches, les bibliothèques privées, intimes, universitaires, publiques… les livres ont le format d’une boîte rectangulaire.
Un livre est une boîte. Il en a l’épaisseur, c’est-à-dire n’importe laquelle et parfois la boîte est si mince, si peu profonde que sans l’inscription sur son couvercle, on ne pourrait pas savoir ce qu’elle contient. Il faudrait alors deviner : des paillettes, du sel, un fil, une mèche de cheveux, un after eight ? De même, certains livres sont si fins, que leur dos ne supporte pas la moindre pièce de titre. Imaginons encore une boîte faite pour disposer bien à plat un morceau de ruban chéri, un timbre ou une chaînette d’or à maillons ovales sans pendentif.
Un livre est une boîte quand bien même il ne comporterait qu’une seule page, l’important c’est sa capacité à contenir, comme pour la boîte, dans le cas extrême où elle serait vide, ou la page blanche, un livre n’en serait pas moins une boîte et la boîte, une boîte. L’inverse est faux : une boîte n’est pas un livre.
Un livre est une boîte. On peut se rapporter aux mots inscrits sur le couvercle ou sur la couverture pour se faire une idée de ce qui se trouve à l’intérieur. On peut se référer aussi à ce qu’on nous en dit, si le couvercle ou la couverture sont vierges de toute inscription. (Rappelons le cas d’un livre qui contient un aviateur qui dessine une boîte qui contient un mouton.) La parenté des mots couvercle et couverture dit à la fois qu’un livre est une boîte et qu’il contient quelque chose de toujours vivant. On ne met pas du vivant dans une boîte. On ne referme pas un couvercle sur du vivant, seulement sur du mort, sur un macchabée ou sur du pasteurisé, du conservé. La couverture, elle, prend soin, borde, emmitoufle.
Un livre est une boîte qui embaume, au sens qu’il sent la colle, le papier, le fil, le temps passé là-dedans, l’humidité des fenêtres toutes proches, le bois de l’étagère… Un livre n’est pas là pour conserver des corps rigides avec une apparence de vie. Plutôt le contraire : contenir des corps vivants sous la forme de lettres.
Un livre est une boîte. Le contenu de l’un et de l’autre ne peut jamais être listé exhaustivement, sauf à prendre des récits pour des lanternes. Il faut être bien naïf pour croire que le contenu de la boîte d’allumettes de la petite fille du conte se compte en allumettes.
Un livre est une boîte. Il peut être ouvert, entr’ouvert, fermé ou celé. L’ouvrir n’est pas la seule ni la meilleure manière de connaître ce qu’il contient, puisque son contenu excède son contenu (pensons aux diables sur ressort et aux petites ballerines en reflets, ainsi qu’à la lourde sensualité des parfums insoupçonnables tant que la boîte est close), puisque son contenu est incertain même dévoilé, même traduit (un objet énigmatique par nature ou par sa présence dans la boîte dont chaque explication porte un arrière-goût inapproprié, une sensation de « presque » égale à celle donnée par le retour d’un mot trop longtemps perché sur le bout de notre langue), puisqu’enfin l’auteur lui-même ne comprend qu’après coup et bien longtemps après la publication ce qui l’a amené à passer tant d’heures à cette curieuse occupation : remplir une boîte de mots assemblés en phrases et en chapitres.
Comme dans le cas d’une boîte qui passerait de génération en génération sans plus être ouverte, l’oralité peut suffire à garantir la transmission d’un des contenus du livre. L’à-peu-près, la subjectivité et l’invérifiable de cette façon de faire scandaliseront surtout les personnes qui n’ont jamais lu de livres de leur vie. Il suffit d’avoir lu un seul livre (c’est-à-dire de l’avoir au moins relu une fois) pour savoir que les phrases sont des ponts de sables qui disparaissent avec l’éloignement des yeux, dès la page tournée, parfois même avant. La phrase à peine parcourue explose aux quatre coins de la mémoire et des sens, ou bien elle se commue en un rêve qui ouvre les portes d’une attention flottante et suave, ou encore elle est happée par un sommeil délicieux qui ferme les yeux sans ôter les lunettes, ni éteindre la lampe. (Cette dernière image donne à penser que les gisants et les gisantes qui telle Aliénor d’Aquitaine sont représentés avec un livre ouvert sur la poitrine sont ainsi voué au dormir le plus doux qui se puisse souhaiter). Si on ouvre plus cette boîte qui est dans la famille depuis plus d’une centaine d’années, c’est tout simplement que l’histoire qu’elle véhicule ainsi est bien meilleure que tout ce qui pourrait se trouver dedans. Ainsi de nombreux livres : ils gagnent à être racontés, évoqués, cités. Alors, ils restent « en circulation », bien plus sûrement que par la réédition. L’une n’empêche pas l’autre, reconnaissons-le, mais c’est bien de la bouche à l’oreille, par un juste retour des choses, que leur légende s’accroît.
Un livre est une boîte. Une boîte à lettres semblable à celle d’un jeu de Scrabbles, consonnes, voyelles, une fois la partie terminée. Pas de points à marquer. On peut éventuellement compter sur les X ou les E, pour déplorer leur surnombre ou leur disparition. Un livre est aussi une boîte à lettres jaune et bleue des PTT. Il contient un message timbré qui méritait d’être écrit, même s’il n’est pas certain qu’il trouve ses destinataires. D’ailleurs les pages qui l’enveloppent sont blanches le plus souvent, preuve qu’on ne sait pas très bien à qui il s’adresse. Ne pourrait-on pas dire qu’un livre est un tronc d’arbre creux, dans ce cas ? Mais d’autres fois, un livre est une boîte à lettres de la matière translucide des bouteilles jetées à la mer, ou enterrées dans le sol du camp d’internement de Vittel et qui contiennent le corps du message.
Un livre est une boîte. Une boîte à secrets au mécanisme si complexe qu’on l’oublie. Les petits enfants d’avant la lecture nous le rappellent. Ceux-là n’y voient que la boîte. Il faut les voir secouer le livre pour en faire tomber quelque chose et comprendre à leur mine déçue que ce quelque chose est autre chose qu’un marque-page, la fleur sèche d’un vieux printemps ou l’interdiction de « faire du mal aux livres ». Ils savent qu’un secret est caché là-dedans qui les intrigue, les effraie, leur fout les nerfs en pelote. En barbouillant les pages, ils espèrent le faire réagir ou en priver les autres, ces mages qui se plongent dans les livres sans images et sans son. Certains se laissent prendre à la promesse : tu verras quand tu sauras lire. On se garde bien de leur dire qu’il faudra réapprendre à chaque livre. Et que c’est là tout l’intérêt de la chose, en même temps que sa cruauté : il y aura des livres pour se refuser obstinément. Ils nous coincent dans leur mécanisme et nous le faussons irrémédiablement. Ils demeurent ni ouverts ni fermés, chaque relecture nous vouant à la cage de fer de notre imaginaire sans imagination.
(à suivre…)
Belle idée que celle de la boîte qui fait penser à boîte de Pandore autant que de chocolats, ou coffre au trésor.
Merci Perle, jamais tant une idée qu’une phrase qui se pose en travers de la page et va-t-en t’en défaire après, plus moyen. Au plaisir de te lire.
Très belle image Emmanuelle que ce livre qui contient des corps vivants sous la forme de lettres, merci pour elle et pour ce texte qui nous emporte dans le livre, la boîte et le plaisir de te relire. Belle journée à toi.
Merci Clarence de ton passage et de cet accueil, de ce que tu soulignes et qui fait piste pour la suite. A bientôt pour te lire.
J’adore l’idée des livres à une page. Cela permettrait d’en accumuler encore plus, histoire de vivre au milieu d’un nombre ahurissant de boîtes/pages/livres. Jusqu’à devenir une page moi-même, donc, devenir livre, donc devenir boîte.
Cette question de devenir livre, elle m’agite autant que toi. Nous apprenons des livres par cœur, je veux croire dans l’esprit de la résistance des forêts. Comme chez Jünger ou Bradbury. Portraits d’acteurs et d’actrices en boîte à outils, en boîte d’allumettes…
« Ainsi de nombreux livres : ils gagnent à être racontés, évoqués, cités. Alors, ils restent « en circulation » » oui merci pour cette transmission de la boite qui garde le secret de ce qu’on veut y mettre… peut-être
Merci de m’amener à celle-là, la boîte à secret et son mécanisme… Je la garde pour la suite.
« Un livre est une boîte. Il peut être ouvert, entr’ouvert, fermé ou celé. L’ouvrir n’est pas la seule ni la meilleure manière de connaître ce qu’il contient »
Grande, très grande ton idée-phrase.
Merci Emmanuelle. Tous les livres non massicotés de la bibliothèque de mon grand-père typographe sont revenus me sauter à la gorge et avec eux mes efforts prudents pour déplier les pages enfermées chacune dans son coffret-boîte.
Merci Ugo pour ta confiance et se souvenir. Quelle ascendance, hein ?
quel beau souvenir
..l’odeur du livre et la forme des corps vivants que sont les lettres… que de sens en éveil dans une boite….
Merci!
Et d’ailleurs et par ailleurs il y a des boîtes qui sont dites à livre(s) (ce qui permet de boucler la boucle et de dans la boîte renfermer le chat qui sans y être s’y trouve cependant)
Je ne compte pas la boucler tout de suite, cher Piero. Je verrai si je me risque à cette mise en abime (peur de ne pas savoir en faire autre chose qu’une pirouette et patatras…).
(j’ai oublié, j’y pense juste là, mais aussi il y a la boite aux lettres qui n’est pas si loin)
La boîte à lettres, je l’ai ajouté hier soir… dernier paragraphe en cours. Mais tu dis « aux »… c’en est peut-être une autre ?
(ah j’ai pas relu) il y a celles de la rue (celle la poste qui disparaissent) et celle de ta maison – il y en a une belle ici (elle n’existe plus) : https://www.pendantleweekend.net/2023/01/sur-le-bureau-60/
au début et à la fin du billet
» Il suffit d’avoir lu un seul livre (c’est-à-dire de l’avoir au moins relu une fois) pour savoir que les phrases sont des ponts de sables qui disparaissent avec l’éloignement des yeux, dès la page tournée, parfois même avant. La phrase à peine parcourue explose aux quatre coins de la mémoire et des sens, ou bien elle se commue en un rêve qui ouvre les portes d’une attention flottante et suave, ou encore elle est happée par un sommeil délicieux qui ferme les yeux sans ôter les lunettes, » Merci pour cette superbe litanie que je découvre juste avant de plonger sous le drap d’un livre
Dans ce lit que tu as si souvent photographié ?
Dans ce lit que tu as si souvent photographié ?
le même
Finement tissé ! Ah… la boîte à secrets…Merci pour cette belle découverte. J’attends la suite avec impatience!