Il m’est venu ainsi simplement, remis par mon mari au retour de ma visite à Auschwitz-Birkenau, une visite longtemps différée, un lieu qui avait attendu que quelque chose en moi consente enfin à s’en approcher. Mon père ne m’en avait jamais parlé. Seulement ce numéro tatoué sur son bras, visible certains jours, sans commentaire… une écriture sans phrase.
Le livre
Ce volume rectangulaire enveloppé d’un film plastique transparent, tient presque dans deux mains ouvertes. Sa hauteur s’établit autour de dix-neuf centimètres, sa largeur autour de quatorze selon l’orientation donnée à l’objet. L’épaisseur dépasse le centimètre. Six faces définissent l’ensemble : deux surfaces larges et souples, trois tranches aux teintes inégales, une arête de liaison.
La couverture ne présente pas de rigidité franche. Elle cède sous une pression légère, se plie et garde parfois une inflexion avant de revenir imparfaitement à plat. Le long du bord inférieur, elle se désolidarise du bloc intérieur : un décollement visible où le papier se soulève et laisse apparaître une ligne de séparation entre l’enveloppe et les premières feuilles. La surface externe : une neutralité lisse légèrement glacée pour ne rien ajouter au poids de ce qu’il garde. Les angles protégés sont intacts.
En haut trois mots en capitales noires : LE LUTH BRISÉ, posées à environ quatre centimètres du bord supérieur. L’encre est dense, calme, sans éclat, avec une présence très nette. Les lettres larges sont posées avec une simplicité grave, entourées d’un espace ample qui les libère.
Plus bas, décalé vers la droite, un second ensemble de cinq lignes brèves dans une écriture plus fine, plus attentive à la mesure des blancs : POÈMES
du GHETTO
des CAMPS
de la REVOLTE
et de la SURVIE
Les mots semblent ici non pas informatifs mais dans une certaine retenue, une phrase qui aurait choisi la discrétion pour dire quelque chose d’immense. On trouve dans leur disposition une sorte d’équilibre intérieur, une manière de ne pas s’imposer en restant présents. Puis plus bas sur la gauche à environ un centimètre du dos :
TRADUITS DU POLONAIS
ET DU YIDICH PAR
IRÈNE KANFER
PRESSES DU TEMPS PRÉSENT
La quatrième de couverture est entièrement vide. Une surface calme sans annotation, sans retour. Le même papier. Ce vide ne ferme rien il laisse simplement la place à ce qui ne se dit pas. La tranche elle, un ensemble vivant, garde la mémoire des pages, légèrement irrégulières. La teinte est celle d’un jaune doux, ancien, inégal, travaillé par l’âge plus que par l’usage.
Quand on ouvre le livre, la couverture cède doucement en bas. La première page apparaît et le titre revient en caractères plus larges. L’encre y est plus directe, plus proche du papier, sans dureté, plus bas à cinq centimètres du titre et du bord inférieur, et trois centimètres du bord extérieur droit, ces mots : première anthologie en français
de poèmes du ghetto et des camps
traduits du yidich et du polonais
par Irène Kanfer
Les pages retenues au centre par deux points de couture en fils écrus, ils traversent le pli du livre assurent sa tenue et semblent sortir d’un atelier de confection. Ils marquent la résistance et retient leur densité, sur ce qui ne peut être refermé.
Le papier légèrement jauni est finement texturé. Il accueille des textes en blocs réguliers, posés avec soin, sans surcharge. Les marges laissent autour des mots une respiration constante. Par endroits l’impression varie légèrement comme une nuance dans la présence. Quelques notes en bas de pages informent sur l’identité des auteurs. Et sans rupture ces vers viennent :
« et dans la maison des cèdres le bruit doux d’un luth, belle odeur
Un clair de lune maléfique
Et cliquetis de fer
Tous ont péri »
Et ce mot « luth » ne reste pas extérieur, il rejoint un autre temps, plus proche, celui où j’en jouais, enceinte le ventre déjà rond. La coque arrondie de l’instrument contre ce ventre en en expansion : deux courbes qui se répondaient, un même geste pour tenir quelque chose de plein qui devait traverser une épaisseur, une sorte vibration. La musique là-bas aussi avait existé – tenue, retenue dans l’air à voix basse presque retirée du monde, une existence déjà menacée, sans garantie d’être entendue.
Les mots de ce poème n’expliquent rien, ils ne racontent pas davantage ; ils apparaissent comme une scène suspendue, où chaque élément tient à côté des autres sans chercher à la résoudre. Le luth, la maison, la lumière le métal, la disparition, une constellation fragile.
Un livre introuvable en son odeur de temps.