Il lit, le plus souvent couché sur son lit — ou un canapé, tout dépend de l’heure — et c’est tout d’abord la position de sa tête sur l’oreiller qui l’occupe. Au vu de son agitation, le moment a son importance. Il se pourrait même qu’il soit décisif si j’en juge par l’application qu’il met dans sa recherche. Le voici levant la tête, redressant son dos, de ses mains il déplace légèrement l’oreiller — parfois le déplacement lui-même est imperceptible — on dirait qu’il cherche à se rassurer, repose la tête en arrière, joue des épaules pour caler son dos, en quête de la position la plus confortable, on dirait qu’il cherche une stabilité (il me fait alors penser à ces chiens qui tournent en rond avant de se coucher), cela peut vite devenir agaçant pour qui se tient à ses côtés quand soudain il se fige et, immobile, comme statufié — on dirait alors un gisant — étend le bras en direction du livre, s’en saisit, le ramène vers sa poitrine, l’ouvre des deux mains. La lecture est une posture. Elle peut maintenant commencer.
Oui, mais comment s’y prend-il ? Pour l’avoir souvent observé, je crois que sa manière de tenir le livre dépend de son format. Le poids, l’épaisseur, jouent un rôle majeur dans la tenue de l’objet. S’il s’agit d’un livre épais et lourd, il le tiendra des deux mains, les pouces dans les marges en prenant soin, parce qu’il est maniaque, de retarder le plus possible le moment où, soit par inadvertance, soit parce qu’il ne pourra faire autrement, mais alors la contrariété se lira sur son visage, il cassera la reliure. Lorsqu’advient cet accident, il ne peut réprimer un léger hochement de tête que j’interprète comme un signe de dépit mais cela ne dure jamais très longtemps. Ce qui, semble-t-il, prime alors à ses yeux est la lecture. La lecture seule dont rien, pas même une reliure qui craque sous la pression d’une main, ne saurait le distraire.
Pour comprendre, il faut s’attacher à ses yeux. Vous les verriez courir de gauche à droite puis, à la vitesse de l’éclair, de droite à gauche quand ils passent à la ligne suivante comme faisaient autrefois les charriots des machines à écrire lorsque nous les rabattions d’un geste brusque après avoir été alertés par la clochette signalant que nous avions atteint le bout de la ligne. Quand ils lisent, les yeux dansent. Tantôt il les lève au ciel, d’autres fois il les ferme quelques secondes, rabattant les paupières comme on le fait de volets quand la nuit tombe, il lui arrive de sortir de la page pour regarder par la fenêtre, en général ces mouvements s’accompagnent d’un soupir, et tous trahissent, me dis-je, les sentiments qui le traversent : l’agacement, l’impatience, la douleur, l’incompréhension, le bonheur, l’extase. Sa façon de faire en témoigne : il existe une joie de lire.
Et cette joie, dès qu’il l’éprouve, il s’empresse de la communiquer. Peu importe ce à quoi la personne à ses côtés est occupée. Il l’interpelle. Tire sur la manche de son pull pour l’attirer vers lui, détourner son attention. Alors, il lit à haute voix. Sautille dans le lit (ou sur le canapé, tout dépend de l’heure), perd sa position initiale. Et une fois passée cette excitation soudaine, il doit recommencer. Caler son dos. Déplacer l’oreiller. Tourner en rond comme font tous les chiens avant de se coucher. Trouver la bonne position. Et enfin, attraper le livre d’une main, le rouvrir, placer ses pouces dans les marges et continuer. Lire est sans fin.