#construire #12 Qui dit je en nous ?

Qui dit je en nous ? Nous avons fait nôtre l’idée que je est un autre mais la question peut également être qui dit je en nous ? Ce je m’appartient-il parce qu’il est en moi ? Ce je est-il moi ? Et que deviens moi, que deviens mon je, quand ce je vient s’y mếler, viens le regarder et dans un étrange jeu de miroir m’amène à éviter qui je suis pour lui laisser la place ? Je ne sais jamais d’où surgit ce je. De moi et hors de moi, dans une brume flottante, poisseuse, très étroite, close, dans mon être. Il ne faut pas trop s’éloigner du texte quand il apparaît car alors il pourrait m’engloutir. Doucement il se pose et s’impose. Des échos qui me répondent sans que je ne pose de questions, derrière le seuil de mon esprit, là où qui je suis n’a plus de contour, où le monde de l’invisible semble effleurer mon être. Il se structure en miroir. Des éléments, des images dont je ne sais pas d’où elles viennent. Dans un entrelac, une frontière, une lisière, entre moi et un hors-moi, un en deça de moi où se trouvent les soufflent qui m’attendent et qu’il me faut extirper à la sueur de moi-même. Il est presque frustrant de ne pas réussir à écrire, à décrire, à transposer ce que je vis en l’écrivant justement. Parfois ça achoppe, dans une transe magique et ça transforme mon je et alors j’y crois. mais je n’arrive pas à le convoquer. Peut-être que je n’essaye pas. Peut-être qu’il ne le faut pas. Peut-être que ça vient justement quand je fais, quand je fais sans regarder, quand je fais en évitant mon reflet dans les signes. 

C’est ma sorcellerie à moi.

Mon fragment d’être. Un je qui m’effracte pour surgir dans les fissures de mon intime et que je ne sais pas saisir mais qui sait devenir matière quand je l’écris. Il me brûle et m’engloutirais si je n’y étais pas vigilante, si je le regardais, si il me regardait. Il nous faut partager un même corps, une même voix, une même chair pour qu’il devienne matière et puisse ainsi aller dans des volutes dessiner des contours de ville, de corps, de voix qui prennent récit et me permettent entre deux ruelles de souffler et de revenir à moi pour l’écrire, afin qu’enfin il me laisse en paix. Parfois ce je est tu. Parfois il se tient à une distance convenable et il me demande de l’appeler en tu, devenant un autre, marchant à mes côtés alors et non plus en moi, non plus au dedans de moi. Parfois il a un nom et son nom me regarde et je peux regarder le nom et le nom et moi avons un lien secret qui nous permet de danser ensemble et le tu m’invite à découvrir son monde, m’ouvre la porte de son monde, de son territoire, m’apprend à en connaître la logique, les détours, les sentiers et les codes et m’accompagne à l’accoucher sur la page, me laissant satisfaite. D’autre fois c’est ce je au bord du rêve. Qui me fait basculer dans l’envers de moi. Qui me guette au bord de moi, dans l’envers du miroir. Je m’habitue à sa présence. Je lui fais confiance autant que je le crains. Son nom se dérobe et m’appelle, son nom devient le mien. Un je qui n’a pas d’histoire ou qui en a trop. De sa bouche tombent des perles ou de la boue. Il se précipite dans mes cris, pour sortir de mes poumons et prendre place dans mon reflet. Ce serait moi et ce ne serait pas moi. Je deviendrais celle derrière le miroir, derrière le territoire, derrière l’histoire. Celle derrière le je. Il faut donc le garder reclus, clôt, en soi et ne le laisser sortir que dans l’espace de la nuit, contenu, prudent pour en faire une matière, que la matière devienne récit et que le récit puisse devenir ce je afin qu’il en soit le talisman et que la sorcellerie se fonde dans son récit et non plus dans le mien. 

A propos de Léa Yasmine Djenadi

Psychologue. Métisse. J'aime aussi lire dans des langues que je ne parle pas. En création d'une newsletter... (comme tout le monde, non ?)

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