#ivre #01 | Quo vadis ?

Où vas-tu ?
Au cinéma.
Qu’est-ce que tu vas voir ?
Quo Vadis.
Qu’est-ce que ça veut dire ?
Où vas-tu ?
Au cinéma, etc.
Enfant, j’écoutais sans comprendre cette blague dont se délectait mon entourage. Il semblait parler latin, moi non, je ne riais pas et demandais quelle était la fin mais il n’y en avait pas. Cet abime m’effrayait.
Cinq cent-huit grammes pour la trois cent vingt-cinquième édition du roman des temps néroniens de l’auteur polonais Henryk Sienkiewicz traduit par B. Kozakiewicz et J.-L. de Janasz, parue si l’on en croit la date indiquée sur la couverture en 1901 par les Editions de La Revue blanche. L’édition du jubilé de « l’illustre romancier ». La couverture à peine plus épaisse que les pages du livre est grisâtre rappelant la croûte d’un vieux fromage. L’intérieur est jaunasse. Il a l’odeur caractéristique des vieux livres, celle que l’on retrouve parfois dans les églises, une odeur de craie et de dragée mêlée, de poussière sucrée. Quand on ouvre la couverture, la tranche pas plus épaisse que la couverture se décolle sur toute la longueur du livre découvrant sur un peu plus d’un centimètre les cahiers dans une reliure cousue de deux points longs de deux centimètres et demi, à peu près à deux centimètres et demi du haut, quatre centimètres et demi du bas, laissant six centimètres entre eux. Elle est légèrement concave comme si le dessus et le dessous du livre avaient rétréci tirant la peau sur les bords et creusant sa colonne vertébrale marquée de stries verticales ou horizontales selon la posture du livre comme autant de cernes. Les bords du livre sont pelucheux d’avoir été découpés à l’aide d’une lame peut-être pas suffisamment fine ni suffisamment aiguisée. Seul le bord supérieur est régulier. La longueur et le bord inférieur sont irréguliers, les pages de sections étant  plus courtes ou plus longues plus ou moins abimées par les frottements d’étagère. Posé à plat sur la table le volume, du fait de la tranche concave, part sur la droite, un déhanchement de douze millimètres. Du fait de sa malléabilité il mesure environ onze centimètres virgule huit sur dix-huit centimètres virgule six pour une épaisseur de trois centimètres et demi. Les bords surtout présentent des constellations de taches brunâtres, des auréoles ayant traversé le papier qu’on dirait grasses, plus foncées d’un point en leur centre comme si une miette de sablé ou de viennoiserie étaient tombées entre deux pages s’étaient collées là par négligence.     
Ni illustration de couverture ni frontispice sur la première de couverture. Centré sur la page, d’abord le prénom et le nom de l’auteur en majuscules HENRYK SIENKIEWICZ, le grand titre plus large en deux mots comportant chacun une majuscule, le complément du titre en minuscules de 2 mm le nom des traducteurs en gras, le numéro de l’édition, la trois cent vingt-cinquième, les majuscules anglaises entrelacées R et B pour la Revue Blanche, le lieu, Paris, en majuscules, en dessous, la mention « Éditions de La Revue blanche » suivie de l’adresse, 23, boulevard des Italiens, en majuscules et l’année 1901. La page suivante est vierge de toute inscription, puis vient la page du faux-titre répétant inlassablement le titre qui demande où tu vas, en lettres droites, question dont j’ignore la réponse ; au dos le nombre de tirages à part « cinquante exemplaires de luxe, numérotés à la presse, savoir : Cinq exemplaires sur Chine, numérotés de 1 à 5 ; /Dix exemplaires sur Japon, numérotés de 6 à 15 ; /Trente-cinq exemplaires sur Hollande, numérotés de 16 à 50 » que je relève, ne sachant pas à quoi correspond Chine, Japon et Hollande, enfin la justification du tirage sous la forme d’un tampon cerclé d’un fin liseré rouge et contenant l’inscription k.j (k point j), deux lettres dont la police évoque le tracé de la mine un peu épaisse d’un feutre. Au regard de cette page de gauche, la page de titre à droite reprend les indications figurant sur la première de couverture, sauf l’année. Au-dos de la page de titre, le titre d’un ouvrage déjà paru du même auteur PAR LE FER ET PAR LE FEU, écrit en lettres majuscules,roman héroïque traduit par B. Kozakiewicz et le Comte Wodzinski et les « romans héroïques » en préparation également écrits en majuscules : LE DELUGE, LES CHEVALIERS DE LA CROIX, et MESSIRE WOLODOWSKI, avec la précision« traduits par les mêmes traducteurs ». « Cette année, non seulement la Pologne, mais tous les pays slaves célèbrent, en des fêtes solennelles, le jubilé de l’illustre romancier. » Cette année ? Est-ce la date inscrite sur la première de couverture, 1901 ? Les pages sont numérotées en haut à gauche pour les pages paires commençant par le chiffre 2 et en haut à droite pour les pages impaires commençant par le chiffre 3. En bas à gauche, de petits chiffres indiquent chaque nouveau cahier de feuilles pliées constituant le roman, sections numérotées de 1 à 36 dans une alternance de six à douze pages. L’avant-dernière page est la table des matières indiquant page 1 la première partie, page 217 la deuxième et page 371 la troisième. La quatrième de couverture est complètement détachée de l’ensemble, froissée et déchirée par endroits, encore plus grise que la première de couverture. Elle annonce vingt-et-un ouvrages par ordre alphabétique du nom d’auteur de la collection des éditions de la Revue blanche, de Jean Ajalbert à Henryk Sienkiewicz, dont un de Tristan Bernard et un de Knut Hamsun, les deux seuls auteurs que je connaisse. Ecrit en gras avant la liste le prix de la collection « gr. in-18  à 3 fr. 50 » et en-dessous l’inscription « Envoi franco contre mandat ». Un trait noir et encore en-dessous « Imp. Ch. Renaudie, 56 r. de Seine, Paris. – 4910 ».
Avant de le refermer délicatement déplorant qu’à présent toute manipulation le maltraite, les premières pages ne tenant plus qu’à un fil, je réalise que je n’ai jamais véritablement ouvert ce livre. Sans m’y résoudre, j’ai plusieurs fois pensé m’en défaire, le jetant dans une benne à papier le brûlant avec d’autres papiers confidentiels le donnant dans une ressourcerie ou le déposant dans une boîte à livres. Il est là, veilleur endormi attendant le baiser d’un prince ou d’une princesse qui le réveillerait enfin, le dépoussiérant le remettant au goût du jour proposant une traduction peut-être plus actuelle à son tour dépoussiérée. Je n’ai pas lu ce livre pourtant l’un des piliers de ma bibliothèque. Pour qui ne sait où aller, l’excipit du livre vaut un début (en majuscules dans le texte) : « QUO VADIS, DOMINE ? »

A propos de Cécile Marmonnier

Elle s’appelle Sotta, Cécile Sotta. Elle a surtout vécu à Lyon. Elle a été ou aurait voulu être marchande de bonbons, pompier, dame-pipi, archéologue, cantinière, professeure de lettres certifiée. Maintenant elle est mouette et fermière. En vrai elle n’est pas ici elle est là-bas. Elle s’entoure de beaucoup de livres et les transporte avec elle dans un sac. Parfois dans un carton quand il ne pleut pas. Elle n’a pas assez d’oreilles pour les langues étrangères ni de mémoire sur son disque dur. Alors elle écrit. Sur des cahiers sur des carnets sur des bouts de papier en nombre. Et elle anime des ateliers d’écriture pour ne pas oublier de vivre ni d'écrire.

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