Ce que mes errances ont eu de plus vagabondes, ce n’est pas leur caractère aléatoire — passer d’un lieu inconnu à un autre, séjourner dans des maisons abandonnées, des grottes, des souterrains désaffectés, des abris effondrés, toujours ignorer à l’avance où j’en viendrais à me blottir pour la nuit —, non, tout cela est dans le fond très répétitif, très monotone ; l’errance réelle, l’errance profonde est de n’avoir jamais su où j’errais, dans quels territoires, dans quels domaines, je n’ose pas dire dans quelles régions ou dans quels pays, ces vieux mots qui sentent la chair à canon et les radiations. Il m’est arrivé souvent bien sûr, en croisant des hommes et des femmes sur les chemins et dans les villes, de leur demander leurs connaissances sur le sujet, mais les noms qui m’étaient donnés alors ne m’aidaient que partiellement, parce qu’ils se contredisaient souvent, ou bien s’ils se confirmaient les uns les autres ils ne disaient que les lieux précis où nous nous trouvions, et non pas les espaces que j’avais franchis au cours des années, la géographie personnelle que mes errances avaient tracée.
Cette question m’obséda particulièrement à une époque — je ne saurais expliquer pourquoi, c’était venu assez soudainement après une chute dans un précipice dont je m’étais sortie comme par miracle. Je tentais alors de dessiner des cartes sur des morceaux de papier, je plaçais des noms dans les zones que je délimitais, ou le long de traits dont je faisais des rivières, ou partant de points que je décrétais être des villes. J’inventais beaucoup, tout ce que j’aurais aimé savoir et que j’ignorais. Si j’inscrivais un toponyme que j’avais recueilli et confirmé dans mes voyages, j’en inventais dix autres aux consonances similaires pour former un ensemble cohérent, décrire une contrée dans laquelle j’aurais pu éventuellement avoir cheminé un jour. Mais je finis par me décourager. Je m’ennuyais dans les propres méandres des cartes que je créais, je les trouvais obscures, simplistes, répétitives, et quand j’en retouchais une pour être plus exacte croyais-je je ne faisais que révéler ma confusion, et la seule fois où j’en reliais quelques-unes pour constituer une sorte d’atlas, je les jetai immédiatement au fond d’un puits où je vis la blancheur des pages surnager un instant à la surface de l’eau avant d’être engloutie dans les ténèbres.
Par la suite, je n’y pensais plus. J’avançais dans des mondes qui se révélaient à mesure que je les découvrais, des lieux qui ne prenaient nom que lorsque je m’en approchais, ou que je les habitais, et parfois ils portaient plusieurs noms et parfois on les disait appartenir à des collectivités plus grandes, mais personne n’en était certain, sinon pour de mauvaises raisons, pour revendiquer quelque chose ou pour en exclure d’autres, et je fus souvent chassée moi aussi, et d’autres fois j’arrivais dans une rue ou dans une grange et j’avais l’impression que c’était là que j’avais toujours vécu, que j’étais devenue la femme que j’étais, au milieu de ces gens ou dans cette solitude, et je restais un peu dans ce foyer dont j’oublierais ensuite le nom, et je repartais un matin, ou un soir, quand la nuit était déjà sombre, comme une voleuse, pleine de rage et secouée de pleurs inconsolables. J’embrassai cette précarité avec une passion désespérée, maudissant toutes les tentatives de donner forme fixe à ce qui n’était qu’espace mouvant sous nos pieds, qui auraient écrasé nos perspectives particulières et transitoires pour en tirer d’insipides généralités. Quand quelqu’un m’annonçait le nom du lieu où l’on se trouvait, et le nom par exemple du bois ou de la rivière qui le bordait, il m’arrivait de déclarer que j’avais traversé un lieu du même nom, bordé d’une même forêt ou d’une même rivière, et qui ressemblait beaucoup à celui-là, et que cela s’était produit plusieurs fois peut-être même, et certaine fois c’était il y avait longtemps et pourtant je reconnaissais bien les maisons et les routes, et mes paroles venaient semer un grand désarroi chez mes hôtes.
Et puis un jour je tombai dans une sorte de cuve de béton enfoncée dans le sol — accident banal mais fatal. La couche d’eau accumulée au fond amortit ma chute, je ne mourus pas sur le coup, j’agonisai une heure peut-être, peut-être un peu moins, comment savoir, le corps désarticulé, du sang et de l’eau putride dans la bouche. Je ne pouvais bouger la tête, mes yeux regardaient devant eux la paroi incurvée de la cuve, immense, et tout en haut, un petit morceau d’un ciel très bleu comme un morceau de carrelage. Je ne compris pas tout d’abord ce que je vis, des dessins sur la paroi grise, des taches plutôt, qui se trouvaient en fait être des plaques de moisissures, brunes, beiges, blanchâtres, gris clair, de formes et de tailles variées, et des coulures aussi, des trous sombres dans le béton, tout cela formait un motif complexe, déroutant, dans lequel mon regard se perdit tout d’abord, rebuté par l’abstraction, mais c’était autre chose, il me fallait voir, et bientôt je découvris que ces formes représentaient des lieux, des continents pour les plus grandes, des îles pour les taches plus petites, et dans l’intérieur de ces étendues étaient représentées, pour qui savait voir, des forêts, des plaines, des villes, des monts, des fleuves, par un jeu de nuances et de couleurs, par des détails infinis, représentant la diversité du terrain, les marques laissées par les hommes dans le paysage, l’organisation symbolique des territoires, et bientôt je reconnus des lieux que j’avais traversé, une vallée ou un petit village, une grotte, un sentier, je pouvais les suivre des yeux et refaire les routes que j’avais faites un jour, retrouver les caches qui m’avaient un jour servi, et toutes mes errances prirent sens, s’inscrivirent dans l’espace, et je pouvais revivre telle rencontre, telle mésaventure, non pas comme le produit du hasard, mais d’une nécessité étrange, marquée dans une géographie qui m’était à présent révélée, comme si toute ma vie se trouvait racontée ici, sur cette paroi de cuve couverte de moisissure.
Je voulus rire, mais ne réussis qu’à produire des bulles rouge sang avec ma bouche. Je me sentais si légère, enfin, après avoir trainé pendant tant d’années mon poids sur des chemins si nombreux, si ardus, je me sentais vivre si fort, alors que c’était la fin.