Quand on entrait dans la librairie le Phœnix, Grand-rue, à Pouatié, il fallait d’abord se faire à l’odeur de brûlé, et cela en rebutait plus d’un ce relent irritant la gorge et les narines, c’était comme pénétrer dans un antre antique, une caverne où l’on aurait fumé le gibier, durci à la flamme les pointes des épieux : et pourtant non, rien de cela sinon l’odeur, car ici on découvrait, comme dans toute bonne librairie, des bibliothèques hautes remplies de livres, et des tables disposées au centre pour servir de présentoirs. Il fallait s’approcher pour comprendre l’origine de l’odeur, prendre un livre dans ses mains, le feuilleter. Certains portaient de simples auréoles jaunâtres de chaleur comme des moisissures ; si leur couverture était plastifiée, celle-ci se trouvait étrangement gondolée ou recouverte de vésicules ; d’autres étaient brûlés plus férocement, il leur manquait un coin, un bout de la tranche, les premières ou les dernières pages, et de la suie les maculaient comme des taches d’encres ; un grand nombre des livres se trouvaient plus incomplets encore, calcinés par le feu d’un tiers de leur volume ou davantage et prenaient leur place dans les étagères dans un équilibre précaire ; et puis on trouvait enfin de nombreux chicots de papier ne ressemblant plus en rien à l’objet qu’ils avaient été, et rassemblant encore pourtant quelques fragments de pages, ou un bout de couverture accroché à quelques centimètres de reliure.
Le feu s’était propagé très vite, m’avait-on annoncé — cela arrive, un incendie, il n’y a pas de raison qu’ils épargnent davantage les librairies que d’autres lieux —, quoique certains plus tard dirent qu’il avait brûlé toute la nuit, presque secrètement, comme on cuit un ragoût, se révélant seulement au matin en faisant éclater la vitrine et remplissant la rue d’une fumée âcre. Le désastre était total, les flammes n’ayant épargné aucun rayonnage, pas même les volumes les plus hauts perchés, ou ceux rangés dans les tiroirs au ras du sol, ou ceux encore qu’on gardait dans des vitrines en raison de leur rareté — la librairie Le Phœnix avait une belle collection d’éditions présentant des petits défauts d’impression, des petits ratés de fabrication qui les rendaient uniques. Dans les réserves, les dégâts étaient tout aussi considérables, comme si le feu avait malignement défait les empilements et éventré les cartons pour attaquer chaque livre l’un après l’autre, marquer de sa morsure chaque ouvrage. La structure du bâtiment fut elle aussi endommagée, pas irrémédiablement, mais il apparut comme une évidence que les travaux seraient longs avant que la librairie puisse renaître de ses cendres, si même cela arriverait — on s’imaginait plutôt qu’un magasin de vêtements viendrait prendre sa place.
Mais non, c’était faire injure au propriétaire obstiné du Phénix, qui rouvrit le magasin moins de quatre mois plus tard. Les peintures, le mobilier, l’éclairage, tout avait été refait à neuf, d’une façon à peu près identique à ce qui existait avant l’incendie, dans ce style un peu moderniste et impersonnel qui était le sien, avec beaucoup de blanc et des barres métalliques, un éclairage soigné, un peu intense parfois. Ce qui avait changé, c’était l’odeur, donc, et les livres présentés, tous des ouvrages qui avaient survécu à l’incendie, plus ou moins complets, mais aucun complètement indemne. Dans un premier temps, on saisissait l’objet brûlé avec réticence, comme si on n’avait peur de lui faire mal là où le feu l’avait meurtri, mais aussi parce qu’on ne voulait pas se mettre de l’odeur âcre dans la paume — on tenait du bout des doigts, avec curiosité, avec pitié. On ne comprenait pas bien ce qu’avait voulu faire le propriétaire : un cimetière ? un manifeste ? une œuvre ? On n’osait pas déranger dans leur repos ces dépouilles noircies ou jaunies par les flammes, on leur rendait un dernier hommage et s’apprêtait à s’éloigner.
Mais voici que résonnait le tintement de la caisse automatique : il y avait donc un acheteur. C’est ce monsieur tout en noir, et il n’a pas choisi un livre presque entier, mais un de ceux que le feu avait comme coupé en deux, dévorant la moitié droite, laissant intact la reliure et la moitié gauche. On s’approche, curieux forcément, on interroge sur ce choix. Il montre alors. Il ouvre à la première page (le 9 qui la numérote est lui-même rongé), et lit : Aujourd’hui, maman est — être hier, je ne sais — télégramme de l’asile — Enterrement demain. — gués. » Cela ne veut — peut-être hier — L’asile de vieillards… Le monsieur se tait, on le sent ému. Je n’avais jamais lu l’Etranger de cette façon, dit-il enfin, je ne sais pas, quand je l’ai ouvert, cela m’a frappé combien cette… Il s’arrête, fait un mouvement des bras et dit : Il faut que j’y aille.
Alors on y est retourné, on a ouvert les livres brûlés, sérieusement, curieusement, même les plus lacunaires, surtout ceux-là peut-être parce que les plus inattendus. On lit sur un lambeau de page unique : A la / précipice / devoir / de dire. Du titre, il ne reste que les dernières lettres : voire — aucun nom d’auteur. Quand on a lu, on ne veut plus quitter, c’est devenu notre livre, on se dit qu’il a été brûlé pour nous, et on comprend l’empressement du monsieur noir, de l’emporter chez soi, de le mettre en bonne place dans la bibliothèque (on ne sait pas encore comment) avec ces livres qu’on relit tout le temps de peur d’en avoir raté quelque chose, de peur que la vie s’arrête soudainement avant qu’on les ait relu une dernière fois, comme on embrasse avidement l’être aimé pour avoir le goût de ses lèvres avec soi tout le temps, on sait que celui-là se fanera jamais, comme si parce que les flammes l’avait déjà déchiré il ne pourrait plus être atteint par la mort.
A la librairie le Phœnix, Grand-rue, à Pouatié, l’odeur âcre du brûlé prenait à la gorge et au nez dès qu’on ouvrait la porte vitrée, et cela persista même quand il ne resta plus que quelques livres sur la table centrale (je me souviens d’un Valéry Larbaud tout déformé, presque complet mais comme replié sur lui-même), et quand le dernier livre fut acheté, que la librairie fut vide de toute trace du feu, c’est alors qu’elle ferma pour de bon — on y vendait des miroirs et des boules de verre la dernière fois que j’y suis passé.